Chemin de navigation

Retour

Les faits alternatifs de Syngenta

Le 18 septembre, Public Eye publiait un communiqué de presse intitulé « Un pesticide produit en Suisse par Syngenta impliqué dans une vague d’intoxications en Inde », basé sur notre reportage « Le scandale de Yavatmal ». Syngenta a qualifié les résultats de notre enquête « d’incorrects et mensongers ». Le géant bâlois a nié que son pesticide, le Polo, soit impliqué dans la vague d’intoxications qui a secoué le district de Yavatmal, dans l’État du Maharasthra, entre juillet et octobre 2017.

Atul Loke / Panos Pictures

Syngenta a notamment fait les déclarations suivantes :

Déclaration n°1 : Il n’y a absolument aucune preuve qui permette d’affirmer que le produit de Syngenta Polo soit responsable des incidents survenus.

FAITS : En Inde, de nombreux articles de presse ont fait état de l’implication du Polo de Syngenta dans la vague d’intoxications à Yavatmal. Des rapports d’ONG locales, notamment celui de PAN India, ont tout de suite identifié le Polo comme l’un des pesticides responsables de cette tragédie. Le 17 septembre, un reportage de la télévision alémanique montrait par ailleurs des victimes du Polo et documentait les conditions de sécurité déplorables dans lesquelles ce pesticide très dangereux est utilisé.

Durant notre propre enquête à Yavatmal, nous avons identifié plus de 50 victimes d’intoxication affirmant avoir utilisé du Polo, la moitié environ n’ayant utilisé que du Polo.

Les formulations à base de diafenthiuron, dont le Polo fait partie, figuraient parmi les cinq formulations interdites durant 60 jours par le gouvernement du Maharashtra, après la tragédie, en novembre 2017. Ces interdictions ont été décidées sur la base d’éléments attestant de l’implication du Polo. Au même moment, le gouvernement du Maharashtra annonçait l’ouverture d’une enquête contre Syngenta pour « homicide volontaire ».

En juin 2018, le gouvernement du Maharashtra a de nouveau déclaré une interdiction temporaire de 60 jours de cinq pesticides, parmi lesquels les formulations à base de diafenthiuron, dont le Polo fait partie. Il a aussi transmis au gouvernement central indien une demande d’interdiction permanente de ces cinq pesticides, dont les formulations à base de diafenthiuron.

Déclaration n°2 : Le rapport du groupe spécial d’investigation (SIT) mis sur pied par le gouvernement du Maharashtra après les incidents a exempté Syngenta et le Polo de toute responsabilité

FAITS : Si le rapport du SIT (PDF, 11.7 MB) met principalement en cause les agriculteurs et les conditions climatiques – ce qui lui a valu de vives critiques – il implique aussi l’insecticide monocrotopohos ainsi que les pesticides pour lesquels il n’existe aucun antidote, car les probabilités de mortalité sont bien plus élevées. Dans cette catégorie, le SIT mentionne spécifiquement les composés de la famille des thiourées, dont le diafenthiuron fait partie. Sur le label du Polo (JPG, 10.1 MB), il est en effet écrit : « Pas d’antidote spécifique n’est connu ». Le SIT recommande l’interdiction du monocrotophos et des pesticides pour lesquels il n’existe pas d’antidote – comme le diafenthiuron. Il critique par ailleurs les pratiques de l’industrie en matière d’étiquetage des produits : les caractères sont si petits que l’information est « illisible » et les instructions ne peuvent donc « pas être comprises ni suivies ». Sans parler du fait que les informations ne sont pas fournies dans la langue parlée dans l’État du Maharashtra. Des problèmes toujours observés lors de notre voyage sur place, en juillet 2018.

Sur la base de ce rapport, le gouvernement du Maharashtra a transmis au gouvernement central indien une demande d’interdiction permanente des cinq pesticides, parmi lesquels les formulations à base de diafenthiuron, dont le Polo fait partie.

Déclaration n°3 : Syngenta a été la première société à réagir à l’incident et a travaillé en étroite collaboration avec l’administration du district pour assurer la mise à disposition d’équipements de protection, de dispenser des formations pour la manipulation sécurisée des produits et de fournir des traitements médicaux aux personnes touchées. « Nos cliniques de santé mobiles ont soutenu plus de 25 000 familles d'agriculteurs depuis le début du programme mis en place à la suite des incidents. En collaboration avec les Panchayats, nous avons également distribué plus de 10 000 kits d’EPI pour les personnes en charge des pulvérisations. »

FAITS : Durant notre visite sur place, nous avons interrogé des dizaines de victimes et d’agriculteurs et n’avons pas pu identifier une seule personne ayant reçu une formation, un traitement médical ou un équipement de protection de la part de Syngenta, dans les différents villages que nous avons visités. Les organisations locales qui mènent régulièrement des missions sur le terrain depuis la tragédie ont fait le même constat. Nous invitons par conséquent Syngenta à donner des informations concrètes sur où, quand et à qui ces 10 000 équipements de protection ont été distribués et sur les services dispensés par ces cliniques de santé mobiles et leurs bénéficiaires.

Une année après le drame, les conditions d’utilisation des pesticides restent les mêmes à Yavatmal : les agriculteurs qui épandent les pesticides n’ont pas accès au matériel de protection adéquat, ils ne sont pas informés des dangers et ne reçoivent aucune formation sur l’utilisation des produits, comme le montre notre reportage.

Nous nous sommes rendus dans un magasin de pesticides à Yavatmal où était affiché un « certificat de reconnaissance » de Syngenta. Le vendeur a été clair : il n’a jamais reçu aucun matériel de protection de la part de l’entreprise. Dans le reportage de la télévision alémanique 10vor10, Dewanand Pawar, porte-parole des agriculteurs de Yavatmal, affirme par ailleurs :

Je n’ai jamais vu personne de Syngenta par ici. Seuls les revendeurs de pesticides viennent dans les villages.

Le Code de conduite international de la FAO sur la gestion des pesticides, que Syngenta s’est engagée à respecter, est pourtant clair : « Les pesticides dont la manipulation et l’application exigent l’utilisation d’un équipement de protection individuelle inconfortable, coûteux ou difficile à se procurer doivent être évités, notamment par les utilisateurs non industriels et par les travailleurs agricoles dans les climats chauds. » Si ce n’est pas le cas à Yavatmal, où alors ? Dans un tel contexte, Syngenta devrait retirer le Polo du marché, car il ne peut pas être utilisé dans des conditions sûres.

Déclaration n°4 : Le Polo de Syngenta n’est ni interdit ni suspendu de vente en Inde ou dans l’État du Maharashtra.

FAITS : Dans l’Etat du Maharashtra, le Polo a été interdit durant 60 jours en novembre 2017, puis en juin 2018. Les gouvernements des Etats indiens n’ont toutefois pas la compétence de bannir des pesticides de façon permanente. Sollicité par l’Etat du Maharashtra pour prononcer une interdiction permanente de cinq pesticides, dont les formulations à base de diafenthiuron, le gouvernement indien n’a pas donné suite. Plusieurs experts indiens soulignent que le lobby des pesticides a une influence très forte sur les décideurs politiques au niveau national et parvient ainsi à s’opposer à l’interdiction de pesticides extrêmement dangereux, mais très lucratifs.

Déclaration n°5 : Des fabricants autochtones commercialisent souvent leurs formulations à base de diafenthiuron aussi sous le nom de Polo

FAITS : Syngenta est la seule société à vendre du Polo. Il s’agit de sa marque. D’autres petits fabricants locaux vendent des pesticides contenant du diafenthiuron comme substance active, mais ils sont peu nombreux et vendent leurs produits sous d’autres noms.

Déclaration n°6 : Syngenta ne produit plus de Polo en Suisse depuis 2016

FAITS : Les notifications d’exportations obtenues de l’OFEV (PDF, 274 KB) – après des mois d’opposition de Syngenta – prouvent que du diafenthiuron a bien été exporté de la Suisse vers l’Inde en 2017 (75 tonnes). Si la production a été déplacée en Chine dès 2016, comme l’affirme Syngenta, cela ne change rien au fait que le Polo impliqué dans la vague d’intoxications a bien été produit à Monthey puis exporté vers l’Inde.

Déclaration n°7 : Le polo n'est pas interdit en Suisse - il n'est simplement ni enregistré ni vendu dans le pays

FAITS : Le diafenthiuron est identifié dans l’ordonnance PIC comme une substance dont l’usage est « interdit » en Suisse en raison de « ses effets sur la santé des êtres humains et l’environnement ». Le diafenthiuron figure aussi sur la liste établie par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) (PDF, 124 KB) des substances ayant été retirées du marché depuis 2005. En d’autres termes, le diafenthiuron a été enregistré en Suisse, puis interdit en 2009 en raison de ses effets néfastes sur la santé et l’environnement. Dans l’Union européenne, le diafenthiuron est interdit depuis 2002.

Retour