Chocolat Travail des enfants sur les plantations de cacao: deux décennies de perdues

Le Protocole Harkin-Engel, un accord volontaire, a été signé il y a près de vingt ans, dans le but d’éliminer le travail et la traite des enfants dans la production de cacao. Mais aussi pour éviter l'adoption de lois contraignantes. Aujourd’hui, l’industrie du cacao est dans une impasse; les entreprises elles-mêmes plaident pour une réglementation. Combien de temps la Suisse va-t-elle encore attendre avant d'agir?

Nos révélations ont suscité l’émoi. Aux États-Unis, de nombreux citoyens et citoyennes s’interrogent: «le cacao de notre chocolat est-il cultivé par des esclaves?». Nous sommes en 2001, le travail des enfants et la traite humaine dans les plantations de cacao en Afrique de l’Ouest défraient la chronique aux États-Unis. La réaction politique ne se fait pas attendre. Le député Elliott Engel dépose au Congrès un projet de loi prévoyant la création d’un label garantissant des produits chocolatiers sans esclavage. Le but: certifier que le chocolat consommé aux États-Unis ne contienne pas de cacao récolté par des enfants.

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), la traite des enfants est une forme d’esclavage. Comme toutes les activités susceptibles de nuire à la santé, la sécurité ou la moralité des enfants, elle fait partie des «pires formes de travail des enfants» qui, selon la Convention n°182 de l’OIT, doivent être éliminées immédiatement. C’est aussi pour cette raison que le projet de loi d’Elliott Engel a bénéficié d’un vaste soutien et a été accepté par le Congrès à une large majorité.

Un lobbying perfide contre une réglementation contraignante

L’industrie du chocolat est alors en pleine effervescence et déploie d’intenses efforts de lobbying. Elle recrute deux anciens éminents sénateurs, Bob Dole et George Mitchell, dont les relations et l’influence doivent empêcher que des lois contraignantes ne soient approuvées par le Sénat. En parallèle, l’ancienne porte-parole de la fédération des fabricants de chocolat aux États-Unis assure que des mesures ont déjà été prises et qu’il n’est pas nécessaire de légiférer pour résoudre le problème (problème qui est ainsi officiellement reconnu, pour la première fois).

Le sénateur Tom Harkin et le député Eliot Engel (source: Wikiwand.com).

C’est dans ce contexte que le Protocole Harkin-Engel voit le jour. En 2001, diverses agences gouvernementales des États-Unis, l’OIT, plusieurs ONG et huit multinationales du cacao (dont les suisses Barry Callebaut, Nestlé et ADM, une société de négoce qui gère ses opérations depuis les rives du Léman) signent un accord, sous la direction du sénateur Tom Harkin et du député Elliott Engel, qui demande aux entreprises de chocolat de prendre des mesures concrètes pour identifier et éliminer le travail des enfants. Le point le plus important consiste à développer et mettre en œuvre un système de certification efficace, assorti de contrôles indépendants et de comptes rendus. L’échéance est fixé à 2005.

Le Protocole Harkin-Engel a permis d’éviter le pire. Non pas pour les enfants travaillant dans les plantations, mais pour les affaires aux États-Unis des fabricants de chocolat.

Comme l’accord repose sur une base volontaire, les autorités états-uniennes se sont abstenues de contrôler les conditions de production. Et les multinationales, à leur tour, n’ont pas jugé nécessaire de traduire leurs belles promesses en actions concrètes.

Extrait du Protocole Harkin-Engel (2001), avec les signatures du négociant ADM, de Barry Callebaut et de Nestlé.
Extrait du Protocole Harkin-Engel (2001).

Promesses brisées et échéances manquées

L’histoire du Protocole Harkin-Engel dure depuis près de vingt ans, mais elle se résume à des promesses non tenues et des échéances manquées. En 2005, le délai de mise en œuvre que les entreprises avaient validé par leur signature est arrivé à échéance, sans avoir été respecté, et sans pour autant provoquer de tollé. L’industrie du chocolat s’est contentée de repousser l’échéance à 2008, en prenant soin de revoir les objectifs à la baisse pour que seule la moitié des régions de production de cacao ne soit concernée. Cela n’a pas suffit: le nouveau délai n’a pas non plus été respecté.

Au moment où le sursis octroyé jusqu’en 2010 est à son tour apparu comme intenable, une nouvelle proposition a soudainement été mise sur la table: la Déclaration d’action conjointe pour soutenir la mise en œuvre du Protocole Harkin-Engel. Cette convention ne visait plus qu’une réduction de 70% du travail des enfants, à l’horizon 2020. Et pourtant, même cet objectif nettement moins ambitieux, et indéfendable en termes de droits humains, n’a pas non plus été atteint.

Au cours des dernières années, les enquêtes révélant des cas de travail abusif des enfants se sont succédées avec une régularité alarmante, ce qui confirme que le travail des enfants est encore largement répandu dans la culture de cacao. L'affaire la plus récente: en janvier 2020, les autorités ivoiriennes ont libéré 137 enfants soumis au travail forcé, notamment dans des plantations de cacao.

Près de vingt ans après la signature du Protocole Harkin-Engel, le ministère du Travail des États-Unis confirme que le travail abusif des enfants est loin d'avoir disparu dans les deux principaux pays producteurs de cacao:

«Au Ghana et en Côte d’Ivoire, deux millions d’enfants travaillent encore dans des conditions dangereuses sur les plantations de cacao.»

Selon l’Initiative internationale sur le cacao (ICI), le système de suivi prévu par le protocole pour lutter contre le travail des enfants ne couvre actuellement que 15% des chaînes d’approvisionnement dans ces deux pays.

© Martin Vogler

Manque de volonté et impact insuffisant

L’industrie souligne volontiers que le travail des enfants dans le secteur du cacao ouest-africain prend ses racines dans la pauvreté de cette région, ce qu’on ne peut nier. Mais l’une des principales causes de cette pauvreté réside dans l’absence de revenu vital: la vaste majorité des quelque deux millions de cacaoculteurs en Afrique de l’Ouest ne gagnent pas suffisamment pour vivre dans la dignité. C'est une réalité que plus personne ne conteste aujourd'hui, même dans les milieux politiques et économiques. Toutefois, l’industrie mentionne rarement le fait que les revenus des familles d'agriculteurs dépendent en premier lieu du prix d’achat que les négociants et les transformateurs de cacao leur paient pour les fèves.

Natacha Thys, de l’International Labor Rights Fund (ILRF), a mis le doigt sur la véritable cause du travail des enfants il y a des années déjà:

«Ce qui freine tout progrès quant au travail illégal des enfants, ce n’est rien d'autre que le manque de volonté de l’industrie de renoncer à une petite part de ses énormes profits pour assurer un rendement suffisant aux agriculteurs et aux ouvriers.»

Cette critique s'adresse également au Protocole Harkin-Engel, qui ne demande pas de mesures vérifiables pour garantir que les agriculteurs et agricultrices reçoivent un prix juste et équitable pour leur production, ce qui serait pourtant le rempart le plus efficace contre le travail des enfants.

Les chiffres actuels montrent pourtant que les fabricants de chocolat pourraient aisément se le permettre. En 2019, les dividendes des actionnaires de Barry Callebaut, par exemple, ont augmenté de 8,3% par rapport à l’année précédente. Du côté de Lindt & Sprüngli, les dividendes ont augmenté de 75%, tandis que son président, soit dit en passant, a gagné 3,5 millions de francs.

En outre, les derniers calculs du réseau VOICE (Voice of Organisations in Cocoa) montre que le prix d’achat nécessaire pour permettre un revenu vital est sensiblement plus élevé que ce que laissaient supposer les estimations antérieures. Concrètement, cela signifie que les prix payés actuellement par l’industrie du chocolat pour la plus importante de ses matières premières sont encore plus bas et inéquitables que nous le croyions jusqu'ici. Or le revenu vital permet uniquement la subsistance, pas plus. Il permet aux familles d'agriculteurs de vivre simplement et dans la dignité, avec suffisamment d’argent pour se nourrir, s’habiller, se soigner et scolariser les enfants.

Le revenu vital n’est pas un luxe, mais un droit humain.

Voilà deux décennies que l’industrie du chocolat essaie en vain de tenir les promesses qu’elle a faites en signant le Protocole Harkin-Engel. Les effort des entreprises se sont cependant renforcés avec la pression publique: de nouvelles initiatives ont été lancées, des programmes ont été étendues et des projets locaux ont bénéficié d'un meilleur soutien. Mais le bilan reste bien maigre: le travail abusif des enfants reste omniprésent dans le secteur du cacao en Afrique de l’Ouest.

© Kim Naylor

Une certification n’est pas synonyme de durabilité

Les divers labels n’ont pas changé grand chose à la situation, qu'ils soient propres aux firmes ou créés par des organisations indépendantes, telles que Fairtrade ou Rainforest Alliance/UTZ. Même dans les plantations certifiées, le travail des enfants reste un problème récurrent, comme l’ont révélé le documentaire «Shady Chocolate» ou une enquête récente de la RTS.

Les réserves émises au sujet des programmes de certification portent en premier lieu sur un aspect fondamental, comme le souligne une récente prise de position du réseau VOICEils n'ont qu'une faible incidence sur les revenus des agriculteurs et agricultrices. À cet impact modéré viennent s’ajouter de graves problèmes au niveau des contrôles par les sociétés d’audit. L'an dernier, par exemple, UTZ a dû concéder que quatre de ses principales sociétés d’audit avaient manipulé leurs résultats, alors que son label était apposé sur environ 65% de tout le cacao certifié. Suite aux révélations du Washington Post, UTZ a annulé la certification de certaines productions et a gelé l’extension de son programme.

Les journalistes de la RTS ont également identifié les sociétés d’audit comme le maillon faible du système: en Côte d’Ivoire, un inspecteur filmé à son insu a reconnu ouvertement qu’il valait mieux ne pas se montrer trop regardant lors des contrôles sur les plantations de cacao si l’on voulait garder sa place sur le marché. Les firmes de cacao affirment elles aussi que leurs clients n’apprécieraient pas vraiment que les contrôles soient trop stricts.

Mise au point, RTS

«Trop peu, trop tard»: les mesures volontaires discréditées

Les efforts volontaires des entreprises sont loin d’être à la hauteur des enjeux. Comme le résume le réseau VOICE au sujet de l’engagement dont l’industrie a fait preuve jusqu’à présent: «c’est trop peu, trop tard». Dans une lettre adressée l’été dernier aux autorités douanières des États-Unis, les deux sénateurs Brown et Wyden déclarent eux aussi que l’auto-réglementation du secteur du cacao a définitivement échoué. Ils demandent aux autorités de prendre des mesures fortes concernant l’importation de cacao impliquant du travail d’enfants en Côte d’Ivoire. Ils constatent:

«Les vingt dernières années ont montré que l'hypocrisie du travail forcé des enfants dans la chaîne mondiale d’approvisionnement ne peut pas être résolue par l’auto-réglementation des fabricants de chocolat.»

Le Ghana et la Côte d'Ivoire, d'où provient 60% de la production mondiale de cacao, ne croient plus non plus aux mesures volontaires de l’industrie. En 2019, les gouvernements de ces deux pays ont annoncé qu’ils demanderaient un supplément de 400 dollars américains par tonne de fèves à partir de la saison 2020/2021. L'argent récolté, appelé «différentiel de revenu vital», doit revenir aux familles de producteurs et contribuer à combler quelque peu le fossé actuel entre leurs revenus et le niveau de subsistance. Si des organisations de la société civile ont félicité les deux gouvernements pour leurs courageuses mesures, les firmes concernées font preuve d’un optimisme prudent: sans s’opposer par principe à cette démarche, elles estiment que sa mise en œuvre sera décisive.

La voie de la régulation progresse

Il y a un an, les Pays-Bas ont approuvé une loi visant à lutter contre l’exploitation des enfants sur les chaînes d’approvisionnement internationales: elle impose aux entreprises un devoir de diligence raisonnable en matière de travail des enfants. Lorsque qu'elles identifient des risques, les firmes sont tenues de proposer des mesures pour y remédier et de les mettre en œuvre.

Cette loi, qui devrait entrer en vigueur en 2022, est la première à prévoir des sanctions pénales en cas de non-respect du devoir de diligence raisonnable en matière de droits humains. Bien qu'elle ne concerne pas uniquement l'industrie du chocolat, ce secteur est en point de mire.

Les États-Unis ont quant à eux opté pour une autre approche. Depuis les années 1930, une loi y est en vigueur pour empêcher les importations de produits issus du travail d'esclaves; depuis l’année 2000, elle concerne également le travail des enfants. Cette loi permet de saisir les importations et d’ouvrir une enquête pénale contre l’importateur. Les produits en quantité insuffisante dans le pays – comme le cacao – étaient exclus de cette réglementation jusqu’à ce que le président Obama comble enfin cette lacune en 2016.

Quand l'industrie plaide pour une réglementation

Dans une lettre ouverte adressée au gouvernement néerlandais, plusieurs sociétés de l'industrie du cacao, dont certaines ont des liens étroits avec la Suisse (comme Barry Callebaut, Cargill Cocoa & Chocolate et Nestlé Nederland) ont manifesté leur soutien à la nouvelle loi contre le travail des enfants.

«La travail des enfants n’a pas sa place dans notre chaîne d’approvisionnement», écrit Nestlé dans une belle brochure, richement illustrée. Le premier pas serait de payer des prix d’achat équitables, permettant aux familles d'agriculteurs de gagner un revenu vital.

Un projet de loi en cours de discussion dans l’Union européenne bénéficie également du soutien d'une partie de l’industrie du cacao. Son objectif est similaire, mais sa portée plus large que la loi adoptée aux Pays-Bas. Les trois plus grands fabricants de chocolat (Barry Callebaut, Mars Wrigley et Mondelēz) ont publié une prise de position commune, en collaboration avec les réseaux VOICE, Fairtrade et Rainforest Alliance, dans laquelle ils se déclarent favorables à un devoir de diligence raisonnable en matière de droits humains.

Toutefois, le chemin est encore long pour les sociétés de l'industrie du cacao:

Le modèle d’affaires des sociétés de cacao se base sur la pauvreté des familles d’agriculteurs et sur le travail des enfants.

Une mise en œuvre sérieuse du devoir de diligence raisonnable impliquerait que les sociétés de cacao remettent en cause le fondement de leur modèle d'affaires. Or il est impensable de leur aménager encore vingt années supplémentaires pour qu'elles se décident à le faire enfin.

© Public Eye

La Suisse à la traîne

Alors que de plus en plus de pays, et même d’entreprises, se rendent à l’évidence qu’une réglementation contraignante est inéluctable, la Suisse privilégie encore l'approche volontaire. La Plate-forme suisse du cacao durable, une initiative multipartite lancée en 2018, n'y changera rien puisqu'elle est arrivée, en fin de compte, à la même conclusion.

Des associations sectorielles comme l’Association européenne pour le cacao ou l’Association communautaire des industries de la chocolaterie-biscuiterie (CAOBISCO) se sont aussi positionnées en faveur de mesures contraignantes. Mais de son côté, l'association helvétique Chocosuisse continue de prôner l'autorégulation.

En dépit de sa responsabilité particulière, la Suisse rechigne à imposer des règles contraignantes et efficaces au secteur du chocolat.

De nombreuses sociétés de l'industrie du chocolat ont leur siège en Suisse, et notre pays est également l'une des plaques tournantes du négoce mondial de cacao: environ un tiers du cacao commercialié dans le monde est négocié depuis la Suisse. Elle porte de ce fait une responsabilité particulière.

Combien de temps la Suisse, pays du chocolat, compte-t-elle maintenir son opposition politique à des règles contraignantes qui protégent efficacement les droits des enfants exploités en Afrique de l'Ouest, plutôt que les profits de multinationales? La réponse n’intéresse pas seulement les victimes du commerce injuste du cacao, mais aussi un nombre toujours croissant de consommateurs et de consommatrices de chocolat suisse.