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Inde

Avec des essais cliniques deux à trois fois moins chers qu’en Europe et un bassin de recrutement gigantesque, l’Inde exerce un fort pouvoir d’attraction sur les multinationales. Mais les violations éthiques y sont fréquentes. Alors que de nombreux décès sont survenus ces dernières années au cours d’essais cliniques, les pharmas peinent à prendre des mesures et à indemniser les victimes.

Notre enquête en Inde montre que 80% des participants et participantes aux essais «suisses» sont d’origine rurale et vivent en situation de pauvreté. La population urbaine, plus éduquée, est quant à elle bien plus réticente à y participer. Si certains patients répondent à des annonces, la plupart sont recrutés par le biais de leur médecin traitant, en qui ils ont toute confiance. La perspective d’un traitement gratuit – inabordable pour eux – est souvent la raison première de leur participation.

Des conflits d’intérêts dangereux

Les conflits d’intérêts sont aussi monnaie courante dans ce pays, où le médecin remplit souvent simultanément le rôle de coordinateur principal de l’étude. Dans de telles circonstances, obtenir un consentement éclairé de manière désintéressée est totalement illusoire, d’autant plus face à des personnes très vulnérables. Il existe aussi de nombreux comités d’éthique «institutionnels» en Inde, c’est-à-dire rattachés à une infrastructure de santé accueillant et bénéficiant financièrement des essais cliniques. Quel que soit leur degré d’indépendance, ces organes vérifient rarement les procédures de consentement. Comme l’Agence du médicament indienne, ils se contentent de vérifier l’existence de tels formulaires.

Pas de traitement à la fin de l’essai

Malgré les attentes très fortes des participants et participantes, notre enquête a révélé que l’accès à un traitement à la fin des essais cliniques «suisses» est loin d’être garanti. Les médecins interrogés sont souvent incapables de répondre à cette question et renvoient à la politique des promoteurs en la matière.

Beaucoup de décès, peu d’indemnités

L’annonce d’effets secondaires lors de tests de médicaments laisse à désirer en Inde. Par peur de mettre en péril l’étude, les entreprises préfèrent les dissimuler, évitant ainsi d’effrayer les personnes qui y participent. De source officielle, plus de 2600 décès sont survenus en Inde dans le cadre d’essais cliniques entre 2005 et 2012, sur quelque 40 000 participants. Fait inquiétant, plus de la moitié ont été enregistrés entre 2010 et mi-2012. Au total, seuls 22 décès ont été attribués aux médicaments testés en 2010, et 16 en 2011. Les familles indemnisées ont obtenu entre 3000 et 4000 francs. Une somme dérisoire comparée aux millions générés par la vente de ces médicaments, et au préjudice subi.

Novartis fait partie des entreprises concernées, avec sept et 57 décès survenus en 2010 et 2011. Interrogé sur la question, un représentant du géant bâlois a déclaré qu’aucun de ces décès n’était dû aux essais. Cette affirmation n’a toutefois pas été vérifiée par une contre-expertise. Selon nos informations, Novartis n’a versé aucune indemnité.

En cas d’effets secondaires graves, les personnes lésées font face à des démarches fastidieuses si elles entendent prouver le lien avec le produit testé. Faute de moyens, elles n’ont généralement pas d’autre choix que de renoncer.

Les «cobayes» de Bhopal

En 1984, les ruelles de Bhopal se transformaient en un piège mortel, tuant 3500 personnes sur-le-champ et faisant par la suite quelque 20'000 morts. Vingt ans plus tard, c’est dans un hôpital gratuit réservé aux victimes de la catastrophe industrielle qu’une dizaine de firmes, parmi lesquelles Pfizer, GlaxoSmithKline et Astra Zeneca,  ont trouvé des «cobayes» pour tester des médicaments qui n’étaient a priori pas destinés à traiter les affections liées à cette tragédie. Ces essais cliniques, qui relevaient du cynisme absolu, ont été interrompus en 2008.

Le secteur des essais cliniques en Inde, qui a connu une forte expansion, a été secoué par plusieurs scandales de ce type, conséquences directes d’un certain laxisme dans la réglementation. Si la question est désormais débattue au niveau politique, des solutions contraignantes peinent à être mises en place, en raison des conflits d’intérêts.