Procès Lafarge à Paris : « Une avancée majeure contre l’impunité des multinationales »
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Propos recueillis par Agathe Duparc.
Du 4 novembre au 19 décembre 2025, Lafarge a comparu aux côtés de huit personnes (4 anciens cadres du groupe, deux anciens intermédiaires et deux ex-responsables de la sécurité) au Tribunal correctionnel de Paris, poursuivis pour financement du terrorisme et non-respect des sanctions internationales. Le cimentier français – aujourd'hui filiale d’Holcim – est accusée d’avoir versé 4,7 millions d’euros à des groupes jihadistes terroristes – dont l’État islamique – entre 2013 et 2014, afin de maintenir en activité sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord du pays. En pleine guerre civile, les employé·e·s syrien·ne·s contraint·e·s de rester sur place ont vécu l’enfer. Le verdict est attendu pour le 13 avril 2026.
En novembre 2016, Sherpa, l’ONG berlinoise European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) et 11 anciens salariés syriens ont déposé plainte contre Lafarge. Comment cette affaire a-t-elle démarré ?
Tout a commencé par la publication d’un article dans le journal Le Monde en juin 2016. Cette enquête révélait que durant la guerre civile, des salariés syriens de la cimenterie de Jalabiya avaient été gravement lésés et que Lafarge, la grande entreprise de cimenterie française, avait indirectement financé des groupes terroristes entre 2013 et 2014. L’histoire a rapidement attiré notre attention, puisque la lutte contre l'impunité des multinationales est au cœur de notre action. Dès l’été, nous avons effectué des recherches et échangé avec des salariés syriens, afin d’étudier les potentielles qualifications juridiques pour les faits qui étaient rapportés. Initialement, il s’agissait d’un groupe de 11 personnes. Le procès a compté 193 plaignants syriens qui, comme nous, se sont constitué·e·s partie civile. Ça ne représente pas non plus la totalité des 350 anciens employés de Lafarge, mais c’est un nombre important pour la justice.
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Dorine Planté/Sherpa
Vous avez alors frappé fort en retenant dans cette plainte plusieurs infractions : complicité de crime contre l'humanité, financement de terrorisme, mise en danger délibérée de la vie des salarié·e·s syrien·ne·s, exploitation abusive du travail d'autrui et conditions de travail indignes…
Selon le dossier d’instruction, entre 2013 et 2014, Lafarge aurait versé 4,7 millions d’euros à l'État islamique en Irak et au Levant (EI), au Front al-Nosra et à Ahrar al-Sham, afin de maintenir son usine en fonctionnement. Parmi ces fonds, les « paiements dits de sécurité » avaient pour but d'assurer la libre circulation de ses employés et de ses marchandises dans la région. D’autres fonds servaient à payer des matières premières auprès de fournisseurs sous contrôle de l'EI. Or, durant cette période, ces groupes terroristes commettaient des atrocités, y compris un génocide contre les Yézidis. L'argument avancé est que, en finançant ces groupes, Lafarge aurait contribué à leur expansion et serait devenu complice des crimes contre l’humanité qu'ils commettaient.
Il a fallu attendre près de dix ans pour qu’un procès s’ouvre. Pourquoi un tel laps de temps ?
Oui, c’est long ! Mais il s’agit d’une affaire énorme, avec des faits complexes qui ont nécessité l’audition de nombreuses personnes. Le dossier d'instruction compte plus de trois mille cotes. Ces près de dix ans d’attente s'expliquent aussi par les nombreux recours déposés par Lafarge et ses anciens dirigeants. En 2017-2018, la justice a prononcé les premières mises en examen, tant pour des individus que pour la société elle-même. Ces mises en examen ont fait l’objet d’appels, et il a fallu attendre 2024 pour que la Cour de cassation les confirme.
Le volet sur la complicité de crimes contre l’humanité n'a pas été retenu pour ce procès. Pour quelle raison ?
L’enquête pour financement du terrorisme a été clôturée en 2023, afin de permettre la tenue d’un procès plus rapidement devant le tribunal correctionnel. L’instruction pour complicité de crimes contre l'humanité, elle, se poursuit. C’est la première fois au niveau mondial qu’une entreprise est mise en examen pour cette infraction. Nous espérons qu’un autre procès pourra se tenir prochainement.
Vous avez assisté à toutes les audiences du procès. Quels moments clé retenez-vous ?
Ce qui était le plus fort et le plus émouvant, c'est d'entendre le témoignage des salariés syriens. Ils ont pu partager leur histoire, les nombreuses souffrances qu’ils ont endurées, la peur constante qu'ils ressentaient. Cela a permis d'humaniser le procès, car pendant les deux premières semaines, il était question de flux financiers, de courriels échangés entre les dirigeants de Lafarge. Ceux qui étaient sur les bancs des accusés ont ainsi pu entendre que les décisions qu’ils prenaient avaient eu des conséquences tragiques sur le terrain en Syrie.
Il est important de rappeler le contexte : à partir de l'été 2012, la situation s’est beaucoup dégradée. Les salarié·e·s étranger·e·s ont été évacué·e·s pour gérer l'usine depuis l'Égypte et la Jordanie, alors que Lafarge a demandé à ses employés syriens de s'installer à 65 km du site, dans la ville de Manbij...
Oui. En 2012, neuf employés alaouites avaient été kidnappés et Lafarge a pris la décision d’évacuer ses ressortissants étrangers. D’abord les occidentaux, ensuite les Chinois, et enfin les Pakistanais. Cela montre bien la hiérarchie qu'ils appliquaient en interne. En revanche, pour les salariés syriens, aucun plan d'évacuation n’a été mis en place. Lafarge n'était ni préparée ni n’avait pris de mesures pour anticiper des arrestations, des enlèvements ou des attaques sur le site.
Comment le personnel syrien a-t-il pu continuer à travailler ?
Leur quotidien devenait de plus en plus périlleux. Il arrivait fréquemment que des employés soient retenus aux check-point, contrôlés par des groupes terroristes. Certains ont été arrêtés pendant plusieurs heures, les yeux bandés, interrogés sur leur religion et leur destination. Au total, entre 2012 et 2014, près d’une vingtaine de personnes ont été kidnappées.
Lafarge a payé des rançons pour libérer certains d’entre eux, mais d’autres ont dû compter sur l’aide de leurs proches. La société a même menacé de licencier ceux qui exprimaient leur peur de se rendre à l’usine ou de vivre à Manbij.
La situation n’a ensuite fait qu’empirer…
Oui, les employés syriens étaient par exemple obligés d’aller chercher leur salaire dans une banque à Alep car ce n’était plus possible à Manbij. Ils devaient emprunter une route surnommée « le passage de la mort » où des snipers étaient postés. Il a fallu qu’un des salariés soit tué pour que les dirigeants de l’usine prennent conscience du danger et décident de verser les salaires au sein de l'usine. Jusqu’au dernier moment, Lafarge a joué sur la vulnérabilité des employés syriens, qui dépendaient de leur travail pour subvenir aux besoins de leur famille, leur demandant de prendre des risques extrêmes. Certains ont démissionné mais d’autres sont restés jusqu’à la fin. La veille de l’attaque de l’usine par l’Etat Islamique, le 19 septembre 2014, une soixantaine de Syriens avait été évacuée. Il restait 27 personnes chargées de veiller au refroidissement du four de la cimenterie, une procédure qui prend 48 heures. Elles ont dû se sauver par leurs propres moyens. Leur manager leur avait assuré qu’elles seraient protégées, mais il s’est finalement enfui à 3 heures du matin avec sa famille sans prévenir personne.
Comment expliquer une telle irresponsabilité de la part d’une multinationale comme Lafarge ?
Les courriels échangés à l’époque montrent que la direction à Paris était au courant de la situation, en particulier les responsables de la sûreté et le directeur exécutif en charge de la Syrie. Leur position était claire : il fallait maintenir l'usine en fonctionnement pour éviter qu'elle ne devienne une cible et ne soit attaquée par un groupe terroriste. Acquise en 2008 pour près de 680 millions d’euros, la cimenterie avait été modernisée et inaugurée en 2010, juste avant le début du conflit syrien. C’était un investissement majeur, avec un potentiel important pour la reconstruction de la Syrie après la guerre. Les responsables de Lafarge étaient totalement déconnectés de la réalité du terrain, et ce procès a été nécessaire pour les confronter aux conséquences de leurs décisions.
Comment se sont-ils défendus au procès ?
Une de leurs lignes de défense, a été de prétendre qu’à l’époque on ne savait pas vraiment qui étaient ces groupes terroristes, qu’il n'y avait pas encore eu les attentats de Paris (de janvier 2015 et du 13 novembre 2015) et que l’objectif de ces groupes était avant tout de faire tomber le président Bachar al-Assad.
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En 2015, le géant suisse du ciment Holcim a fusionné avec Lafarge. Les Suisses avaient-ils pleinement connaissance de ce qui s’était passé en Syrie ?
Il est difficile de croire que les dirigeants d’Holcim n’étaient pas au courant du fait que l'entreprise avec laquelle ils allaient fusionner possédait une société en Syrie, qui avait continué à tourner durant la guerre civile. Le sujet a sans doute été abordé, mais nous n’en savons pas plus.
Il était prévu que l’homme d’affaires et avocat suisse Beat Hess, le membre puis président du conseil d’administration d’Holcim-Lafarge (rebaptisé Holcim en 2021) de 2010 à 2023, témoigne lors du procès. Mais finalement, il ne s’est pas présenté...
Oui, il a invoqué des raisons de santé, demandant à pouvoir être entendu sans être présent à Paris. Mais cette demande a été déposée trop tardivement pour que l'audition à distance puisse être organisée par les autorités suisses. Il avait toutefois déjà été entendu dans le cadre de la procédure en tant que représentant de la société Lafarge SA.
Le délibéré du procès sera rendu le 13 avril 2026. À quelles peines les accusés pourraient-ils être condamnés ?
Dans leurs réquisitions, les deux représentantes du parquet national antiterroriste (PNAT) ont insisté sur « l’extrême gravité des faits » et requis jusqu'à huit ans de prison ferme contre les personnes physiques. Le ministère public a aussi réclamé contre la société elle-même une amende de 1,125 million d'euros – la peine maximale en France pour financement de terrorisme – et la confiscation partielle de son patrimoine à hauteur de 30 millions d'euros. Les procureures ont souligné le travail « extraordinaire » et « méticuleux » accompli par Sherpa et ECCHR, soulignant son impact majeur sur la manière dont la justice a traité l’affaire et mettant en avant le rôle « essentiel » joué par les témoignages d’anciens employés.
Reste à voir maintenant comment le tribunal se prononcera et s’il suivra les réquisitions du Parquet sur les peines.
Ce procès était une occasion inédite de se pencher sur la responsabilité des multinationales qui opèrent dans des zones de conflit.
Ce procès est historique : pour la première fois, la société mère en France a été mise en cause pour les activités de sa filiale en Syrie. C’est une avancée majeure contre l’impunité des multinationales. Ces dernières ont souvent recours à un mécanisme de défense classique : dissocier leurs activités en plusieurs entités juridiques, puis affirmer qu’elles ne sont pas responsables des agissements de leurs filiales – même lorsqu’elles exercent un contrôle opérationnel direct sur elles. Or, ce dossier démontre clairement que la décision de ne pas fermer la cimenterie a été prise depuis Paris. Il est donc impossible de séparer l’entité parisienne de celle opérant en Syrie. C’est précisément cet enjeu qui donne à ce procès toute son importance : il pourrait établir un précédent majeur en matière de responsabilité des multinationales pour leurs activités à l’étranger. Plus largement, il est essentiel que, au-delà des groupes terroristes et des responsables du régime de Bachar el-Assad, les acteurs économiques puissent aussi être tenus pour responsables des événements survenus en Syrie.
En parallèle à ce procès encourageant, on assiste à un détricotage de la directive européenne sur le devoir de diligence des entreprises. Qu’en pensez-vous ?
Il est vrai que la situation à Bruxelles est inquiétante. Toutefois, la directive européenne sur la diligence raisonnable ne prévoit pas de responsabilité pénale des entreprises : elle se limite à la responsabilité civile et administrative. Cela souligne l’importance cruciale d’avoir des juridictions capables de juger les multinationales au pénal, afin que des sanctions concrètes – y compris des amendes – puissent être prononcées. Pour ces entreprises, le risque n’est pas seulement juridique : il est aussi réputationnel. Être mises en lumière publiquement, dans un procès ouvert aux médias, permet de révéler, devant l’opinion, les réalités de leur gestion interne – comme ce fut le cas pour Lafarge.