Bluewashing 3.0: le WEF capture l’ONU, et personne ne s’en aperçoit

L’été dernier, les Nations unies ont conclu discrètement un vaste partenariat avec la plus grande organisation de lobbying au monde: le Forum économique mondial (WEF). La société civile monte désormais au créneau contre cet accord qui entérine la primauté de l’économie sur la politique et déprave l’ONU de son rôle de garante internationale du respect des droits humains.

Pour le 50e anniversaire du Forum économique mondial, Klaus Schwab a offert à son bébé le plus beau cadeau qui soit. Un rêve de longue date devient réalité pour le fondateur du WEF: le 13 juin dernier, le Forum économique mondial et l’ONU ont signé un «cadre de partenariat stratégique», qui vient miner encore la légitimité et l’autorité de l’instance internationale, déjà mises à mal par MM. Trump et consorts, et offre aux multinationales une influence directe sur de nombreuses commissions et programmes. Fait presque aussi scandaleux que ce putsch du secteur privé contre le multilatéralisme étatique, celui-ci a été orchestré à l’écart des regards du public: aucun grand média n’a encore analysé le contenu et les conséquences de ce document qui, fait révélateur, n'est disponible que sur le site web du WEF... Les quatre pages du «protocole d'accord» semblent susciter un tel inconfort que le service de presse de l’ONU s’est contenté de publier une photo assez embarrassante de la cérémonie de signature à New York.

© United Nations, New York
António Guterres et Klaus Schwab lors de la signature du «cadre de partenariat stratégique» par Amina Mohammed et Børge Brende.

En route vers une ONU de type «public-privé»...

Le quatrième pouvoir a ignoré ici un moment historique de la «corporate capture», entendez l’intrusion systématique d’acteurs économiques dans les institutions politiques, et ses conséquences toujours plus grotesques. Dans cette dangereuse redistribution des pouvoirs, le club de Davos joue depuis longtemps un rôle moteur. Avec sa «Global Redesign Initiative», le forum économique a déjà posé, il y a dix ans, la pierre angulaire de l’accord récemment signé. Ce document de 600 (!) pages présentait un nouveau modèle de gouvernance basé sur des processus dits multipartites, se souciant guère d’une quelconque légitimation démocratique et garantissant aux entreprises un rôle déterminant (voire prépondérant). Le spectre d’une ONU de type «public-privé» semble désormais se matérialiser, pas à pas, par cet accord de coopération qui couvre l’ensemble des questions sociopolitiques actuelles, du changement climatique à la numérisation, en passant par la santé et l’égalité hommes-femmes.

Public Eye critiquait déjà le «blanchiment d’image» des multinationales à travers les institutions internationales après l’annonce du «Pacte mondial» par l’ancien secrétaire général des Nations unies – à Davos, évidemment. Ce tigre de papier sert encore aujourd’hui de voile de pudeur pour les multinationales et a grandement entaché la crédibilité de l’ONU. Il y a quinze ans déjà, nous parodiions l’interaction entre les multinationales du forum économique, déguisées en berger exhibant un sac de dollars, et un troupeau de responsables politiques dociles qui demandaient: «Suis-je un partenai-è-è-è-ère?»

... et personne ne s’y intéresse? 

Antonio Guterres, qui pose aujourd’hui aux côtés de Schwab dans le New Yorker, est à nouveau confronté à cette question. Et même officiellement, dans une lettre de protestation (en anglais) co-signée par Public Eye, par laquelle plusieurs centaines d’ONG demandent au secrétaire général de l’ONU de mettre un terme, immédiatement et sans condition, à l’alliance fatale «avec des acteurs dont les activités alimentent – ou ont même contribué à créer – la crise existentielle que traverse notre planète».

Sans l’attention du public, cet appel pourrait aisément rester sans réponse.

Alors, ami∙e∙s journalistes:
R É V E I L L E Z – V O U S!

Faute de quoi la concurrence s’intéressera avant vous à ce moment historique de la mondialisation.

«Porte-parole, «spin doctor» et rédacteur, je sais que la vérité est une valeur approchée, et non une question de point de vue. C’est ce qui fait et ce que montre un bon journalisme.»

Oliver Classen est porte-parole de Public Eye depuis plus de dix ans. Il a contribué à notre ouvrage de référence sur le secteur suisse des matières premières et a coordonné plusieurs éditions des Public Eye Awards, le contre-sommet critique au Forum économique mondial. Il a travaillé comme journaliste pour différents journaux, dont le Handelszeitung et le Tagesanzeiger.

Contact: oliver.classen@publiceye.ch
Twitter: @Oliver_Classen

Commentez cet article sur Twitter avec #RegardDePublicEye