Des déchets toxiques de navires suisses en errance

La Chine refuse d’importer du pétrole russe pollué. Ou quand des sociétés suisses de négoce ne savent plus comment se débarrasser de leurs déchets.

La semaine dernière, l’agence de presse Reuters a annoncé que les autorités douanières chinoises avaient décidé d’interdire l’importation de pétrole brut russe pollué. Au moins trois super-pétroliers appartenant à des sociétés de négoce suisses (deux de Vitol et un de Glencore) ont dû rebrousser chemin au large des côtes chinoises. Le pétrole, pollué au chlore, contient dix à vingt fois plus de substances dangereuses que la norme autorisée en Russie. Des composés organochlorés sont utilisés pour nettoyer les installations d’extraction pétrolières et augmenter le rendement, mais en règle générale, ils sont éliminés avant le pompage de la pipeline.

Après Pâques, l’or noir sale a perturbé l’approvisionnement pétrolier dans toute l’Europe. Les raffineries européennes qui traitent habituellement le pétrole russe ont refusé la cargaison, par crainte que le chlore n’endommage les catalyseurs ou d’autres équipements de la raffinerie. Car le pétrole contaminé ne peut être traité qu’après avoir été très fortement dilué dans du pétrole brut propre. Ce processus, consistant à éliminer des déchets par le mélange de pétrole de différentes qualités (le «blending»), est courant dans la branche, comme l’a montré en 2016 notre enquête «Dirty Diesel» sur le commerce de carburants toxiques en Afrique par des négociants suisses.

Trop sale pour l‘Europe, mais peut-être bon pour la Chine?

Vitol et cie savaient-elles que le pétrole était contaminé quand elles l’ont acheté, ou les sociétés ont-elles elles aussi été surprises de l’apprendre? L’histoire ne le dit pas. Néanmoins, il n’est pas complètement invraisemblable d’imaginer qu’elles aient acheté consciemment une telle cargaison. En effet, l’exploitation des différences de qualité de pétrole (en anglais: «quality arbitrage») fait partie du modèle d’affaires des sociétés de négoce pétrolier.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que les négociants suisses ont voulu se débarrasser de leur cargaison en Chine. Officiellement parce qu’ils avaient spéculé sur le fait que le gouvernement chinois pourrait puiser dans une partie de sa gigantesque réserve stratégique de pétrole pour diluer l’or noir contaminé. Le «Méiyǒu» (non) de la douane chinoise a fait chavirer ce plan. Le tanker Suezmax de Vitol «Chios l» a fait demi-tour et navigue en ce moment vers l’Europe. Le «Sonangol Ranger», de Vitol encore, est bloqué à Malacca. Et l’«Amyntas» de Glencore se dirige vers Singapour plutôt que vers la Chine.

Moins cher que d’éliminer les déchets toxiques

Un tanker en errance, cette histoire vous dit quelque chose?! En 2006, c’est après une odyssée en pleine mer méditerranée que le «Probo-Koala» de Trafigura avait finalement largué sa cargaison toxique en Côte d’Ivoire. On parlait alors d’arbitrage des prix («Price arbitrage» en anglais): cette manière de faire était nettement moins chère que d’éliminer convenablement les déchets toxiques en Europe. Plus de 100'000 personnes l’ont payé de leur santé.

Où échoueront cette fois-ci les tankers de Vitol et de Glencore?

"Dene wos guet geit, giengs besser, giengs dene besser, wos weniger guet geit" (Mani Matter)

Membre de la direction de Public Eye, Andreas Missbach travaille depuis 2001 sur les banques, les négociants en matières premières et la responsabilité des sociétés dans le respect des droits humains. Pas de quoi s'ennuyer, car malheureusement, la matière première ne manque pas.

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