La philanthropie ne peut pas acheter l’équité

La Suisse promet de venir en aide à l’Inde. Mais plutôt que de se mettre en scène en tant que bienfaitrice de l’humanité, elle doit cesser d’entraver les efforts internationaux pour un accès équitable aux vaccins et traitements contre le Covid-19.

Depuis mi-avril, mes ami·e·s et connaissances en Inde témoignent sur Facebook, Twitter et Instagram de la recherche désespérée d’appareils respiratoires, de lits de soins intensifs, de médicaments, d’oxygène. En moi ressurgissent des images de l’épais brouillard qui étouffe Delhi, la sensation de ne pas pouvoir bien respirer, l’odeur des gaz d’échappement mêlée à la fumée épaisse des déchets brûlés. Quelques jours plus tard sont diffusées des images des parkings sur lesquels sont incinérés les corps des victimes du Covid-19. Il est désormais autorisé d'abattre des arbres en ville car on manque de bois pour les crémations.

© © Swarnavo Chakrabarti / Unsplash

«Communiquons plutôt sur Signal», me demandent mes ami·e·s. Bien avant que la deuxième vague de Covid-19 ne frappe l’Inde de plein fouet, la prudence était déjà de mise pour quiconque s’aventurait à critiquer le gouvernement de Narenda Modi, du parti nationaliste hindou BJP. Modi est au pouvoir depuis 2014 et a entamé son deuxième mandat en 2019. Je me souviens précisément de la campagne électorale et de l’incrédulité face à sa première élection, puis de la consternation face à la deuxième. La censure de la presse, les coupures d’internet pendant plusieurs mois au Cachemire, l’oppression des minorités et des opposant·e·s politiques, la police qui disperse violemment les manifestations à grands coups de matraques, les arrestations pour troubles à l’ordre public et trahison. Telles sont les images que j’ai héritées des années que j’ai passées en Inde, en tant qu’étudiante, voyageuse, puis anthropologue sociale pendant mes recherches.

Depuis mes débuts à Public Eye, en pleine pandémie, nous avons consacré notre travail à la question des profits de l’industrie pharmaceutique pendant la crise et aux réserves de vaccins faites par les pays riches. Et nous avons constaté, malheureusement sans surprise mais avec une grande frustration, le refus de la Suisse de soutenir pendant la pandémie une dérogation aux droits de propriété intellectuelle (dérogation ADPIC ou « TRIPS Waiver » en anglais) et un groupement d'accès aux technologies (C-TAP). Ces mesures permettraient d'accroître les capacités de production de vaccins et traitements contre le Covid-19 et de garantir un accès équitable pour tous les pays.

Nous demandons à la Suisse de soutenir enfin ces initiatives plutôt que de continuer à protéger l’industrie pharmaceutique et ses profits.

Mais c’est plutôt du Covax qu’on nous vante les mérites. La Suisse participe effectivement à ce mécanisme de partage placé sous l’égide de l’OMS et financé par les dons de pays riches. Si la bienfaisance de ses bailleurs de fonds est sans cesse mise en avant, elle cache mal le fait que les contributions ne sont actuellement qu’une goutte d'eau dans l’océan et que le Covax est lui aussi confronté à la pénurie de vaccins. L’Afrique du Sud, qui a déposé avec l’Inde la demande de dérogation aux dispositions des ADPIC, résume bien le problème: «La philanthropie ne peut pas acheter l’équité!» Qui plus est: la philanthropie cherche à dissimuler les injustices et renforce ainsi les inégalités et les relations de dépendance plutôt que de remettre en question un ordre mondial post-colonial et de restreindre le pouvoir dont jouissent les multinationales, avec la complicité des pays riches – même si Bill Gates veut nous faire croire le contraire.

© Govind Krishnan / Unsplash

L’échec du gouvernement indien est bien une réalité dans cette crise. Tout comme d'autres responsables politiques se sont jetés des fleurs pour leur bonne gestion de la crise du Covid-19 dans la course effrénée entre les États, Narendra Modi a vanté la glorieuse victoire de l’Inde contre le Covid-19 lors du Forum économique mondial en janvier 2021. Autre réalité: le fait que l’Inde a interdit les exportations de vaccins pour protéger en priorité sa population. Rien d’étonnant dans le contexte actuel de nationalisme.

Mais cette interdiction des exportations est aussi un symptôme du système : le plus grand fabricant indien de vaccins a été contraint, à travers une concession de licence opaque d’AstraZeneca, de livrer une partie de ses doses à l’Angleterre, plutôt que de les mettre à la disposition de l’Inde et de pays à faibles revenus. Autre (triste) réalité: les PDG des pharmas indiennes restent des PDG de pharmas, et les vaccins sont ainsi vendus en Inde à des prix variables aux gouvernements des différents États et aux hôpitaux privés où s’approvisionnent celles et ceux qui en ont les moyens. Avec, bien évidemment, la bénédiction du gouvernement qui admet cette nouvelle politique de prix.

Mais quand, du haut de leur tour d’ivoire, des pays riches se permettent de condamner l’échec du gouvernement indien et son interdiction des exportations, leur hypocrisie atteint des sommets. À l’image des promesses de tous les Ignazio Cassis de ce monde qui veulent maintenant envoyer de l’aide en Inde.

Une fois de plus : la philanthropie ne peut pas acheter l’équité.

Plutôt que d’envoyer du matériel en Inde, c'est un changement fondamental du système qui est nécessaire. Si la Suisse était véritablement engagée pour la solidarité internationale, elle aurait dû défendre dès le début la levée temporaire des privilèges de propriété intellectuelle et l'accès aux connaissances. Et ce d’autant plus quand on sait que le développement des vaccins contre le Covid-19 n’a été possible que grâce à un afflux massif de subventions publiques.

Même en temps de pandémie, la Suisse préfère protéger les profits des multinationales de la pharma. Envoyer une aide matérielle d’un million de francs, c'est bien peu pour se racheter une conscience après que la Suisse a contribué au désastre en entravant les efforts de politique internationale.

© © Lisa Ludwig

«Quand je danse, je ne peux pas juger. Je ne peux pas haïr, je ne peux que faire corps avec la vie. Je ne peux qu’être heureux et entier. Alors je danse.» Hans Bos

Anthropologue sociale, Gabriela Hertig s’intéresse à l’ensemble du spectre de la condition humaine et du vivre-ensemble. Afin que le système et les conditions dans lesquels ceux-ci évoluent ne soient pas imposés par une poignée d'individus, elle travaille depuis 2020 pour Public Eye dans le domaine de la politique de santé.

Contact: gabriela.hertig@publiceye.ch
Twitter: @gabrielahertig

Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.

Le blog #RegardDePublicEye

Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.

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