À Genève, l’étonnante ascension d’une discrète société dans le pétrole russe

Parmi les plus gros acheteurs de pétrole russe figure une société genevoise dont personne ou presque n’a entendu parler. Paramount Energy & Commodities a obtenu, en février et mars dernier, 11,7 millions de barils de brut, juste derrière les géants Litasco, Vitol et Trafigura. L’enquête de Public Eye révèle comment cette petite société bénéficie de solides appuis en Russie, notamment en raison de ses relations avec l’oligarque Guennadi Timtchenko, aujourd’hui sous sanctions. Qu’une structure aussi opaque puisse ainsi vendre l’or noir de Vladimir Poutine à l’abri des regards montre l’urgence à réguler le secteur des matières premières en Suisse.

Paramount Energy & Commodities est largement passée sous le radar jusqu’à ce que Public Eye publie des données montrant que cette société, enregistrée à Genève en 2017, a obtenu un total de 11,7 millions de barils en février et mars dernier, s’imposant comme le quatrième plus gros acheteur de pétrole russe. Son seul administrateur explique que cela concerne des contrats à long terme négociés « bien avant le 24 février » et que les volumes sont stables.

Public Eye a enquêté pour dresser le profil de cette société de négoce qui a fait de la Russie et des pays de l’ex-Union soviétique son terrain de jeux favori. Installée au 22 rue de Villereuse, à Genève, Paramount partage son immeuble et son administrateur avec une vingtaine d’autres entités, dont beaucoup sont liées au pétrole. Selon plusieurs sources, son fondateur – également à l’origine d’une autre société Tenergy SA – a entretenu d’excellentes relations avec Guennadi Timtchenko, co-fondateur du géant du négoce de pétrole Gunvor et ami proche de Vladimir Poutine. C’est notamment cette proximité qui a certainement permis à Paramount de s’imposer aussi vite sur le marché russe. Interrogé sur ce point, son administrateur répond que Paramount n’entretient aucune relation d’affaires avec M. Timchenko.

Selon nos informations, la société genevoise a trouvé un bon filon en Russie : elle s’approvisionne souvent auprès des « malychi », des petits producteurs indépendants qui vendent du brut à des prix beaucoup plus bas que ceux pratiqués sur les marchés dits « spot » (au comptant). Elle exporte ensuite ces volumes depuis le très prisé port pétrolier de Kozmino, près de Vladivostok, où elle a ses entrées aux côtés des géants du secteur. Mais elle fait aussi affaire avec des sociétés d’État. Des données douanières en notre possession montrent qu’au premier semestre 2021, Paramount a obtenu au moins 19 cargos de brut et de produits pétroliers auprès de Gazprom Neft. Selon nos recherches, Paramount a également recours à un intermédiaire pour acquérir des barils : Concept Oil Services, une société basée à Hong Kong dont l’ascension rapide sur le marché russe et les bénéficiaires économiques réels soulèvent de nombreuses questions.

Le cas de Paramount est un exemple flagrant de l’opacité très problématique qui entoure le secteur du négoce de matières premières en Suisse, en dépit des enjeux géopolitiques, environnementaux et humains vertigineux qui se posent. Face aux atrocités perpétrées en Ukraine, le Conseil fédéral et le Parlement ne peuvent plus fermer les yeux. La Suisse doit se mobiliser auprès de l’Union européenne pour garantir que les sanctions soient étendues aux importations et au commerce de pétrole. Il est par ailleurs plus nécessaire que jamais d’établir une autorité de surveillance spécifique pour ce secteur, comme la Rohma imaginée en 2014 par Public Eye. Cette cousine de la Finma serait chargée d’octroyer des licences aux négociants, en garantissant notamment l’identification des bénéficiaires économiques réels des sociétés et en s’assurant que les matières premières ne proviennent pas de pays sous sanctions ou de zones de conflit.

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