Bras de fer mortel sur les génériques - dans Le Courrier

Novartis a trouvé un allié dans la puissante industrie pharmaceutique étasunienne. Celle-ci a obtenu l’intervention d’un membre influent du Sénat contre les génériques anticancer du Glivec.
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Article de Christophe Koessler paru dans Le Courrier, le 17 mai 2016

Le gouvernement suisse était intervenu sans succès en 2015 pour défendre Novartis. Malgré la pression helvétique, le gouvernement colombien décidait le 26 avril dernier de déclarer d’intérêt public l’accès au Glivec, un médicament essentiel contre la leucémie. Ouvrant la voie au retour sur le marché de génériques malgré le brevet ­détenu par le géant bâlois. L’Etat réalisait ainsi des économies importantes en matière de santé publique, le coût du Glivec dépassant de cinq fois le prix des médicaments génériques (imatinib). Cela aurait pu être l’épilogue d’une affaire qui tient en haleine la Colombie depuis plus de dix ans.

C’était sans compter sur l’intervention impromptue des Etats-Unis auprès des autorités colombiennes à la fin du mois passé pour bloquer in extremis ce processus. Depuis, silence radio du Ministère de la santé de ce pays d’Amérique latine. Mais que vient donc faire l’oncle Sam dans une affaire qui concerne au premier chef la firme suisse Novartis, détentrice du brevet sur le Glivec? La réponse se trouve dans une lettre du 28 avril adressée par l’ambassade colombienne à Washington au ministre de la Santé. Après avoir rencontré à sa demande un haut représentant du Sénat étasunien, le diplomate colombien explique: «M. Everett Eisenstatt, chef du service commerce international du Comité des finances du Sénat, a indiqué que l’industrie pharmaceutique des Etats-Unis est très préoccupée car ce cas pourrait constituer un précédent pouvant s’appliquer à n’importe quel produit», écrit Andres Florez, chargé d’affaires pour l’ambassade, qui précise que plusieurs entreprises ­pharmaceutiques et groupes d’intérêts ont aussi contacté la représentation diplomatique à Washington.

Sénat, pharma, même combat!

Autrement dit, les firmes étasuniennes craignent pour leurs brevets à l’échelle mondiale, source de leurs profits gigantesques, et n’hésitent pas à monter au créneau. Car le droit international est clair: les accords de l’Organisation mondiale du commerce permettent aux Etats d’autoriser la commercialisation de génériques de médicaments protégés par des brevets lorsque l’intérêt public le justifie. Pourtant, seule une poignée de pays du Sud s’y sont risqués à ce jour, et du bout des lèvres (lire ci-dessous). Car les gouvernements des Etats du Nord, agissant pour le compte de leurs firmes, s’y opposent avec la plus grande fermeté, quitte à menacer de représailles.

Aux Etats-Unis aussi, ces pharmas constituent un lobby très important et jouissent d’une influence de poids au cœur du Congrès et du Sénat américains

explique Patrick Durisch, spécialiste du dossier pour l’ONG la Déclaration de Berne, qui suit de près cette affaire. L’ambassade de Colombie à Washington s’en inquiète dans une autre lettre, datée du 27 avril, relayant l’argumentaire des pharmas et de leurs relais politiques: «Etant donné les liens directs qui existent entre un groupe significatif de membres du Congrès et l’industrie pharmaceutique étasunienne, le cas du Glivec est susceptible de créer un problème pour l’approbation des ressources (financières) destinée à l’initiative pour la paix (Paz Colombia)», écrit encore Andres Florez.

Pesée d’intérêts

Le lendemain, la menace n’a pas tardé, explique le diplomate colombien: «M. Eisenstatt a déclaré que si le Ministère de la santé ne corrige pas le tir, l’industrie pharmaceutique et les groupes d’intérêts qui lui sont associés pourraient hausser le ton et interférer avec les intérêts colombiens aux Etats-Unis».
Le gouvernement colombien va-t-il prendre au sérieux ces menaces et reculer? Elles le feront du moins réfléchir puisque l’intérêt financier d’émettre une licence obligatoire sur le Glivec reste somme toute modeste face à la perspective de pertes potentiellement supérieures. On estime à 15 millions de dollars par an les économies réalisées par l’Etat colombien s’il ne prenait plus en charge les surcoûts occasionnés par le brevet du Glivec. A titre de comparaison, Barack Obama a promis en février dernier 450 millions de dollars pour soutenir le processus de paix en Colombie... Mais les enjeux de santé publique peuvent aussi peser dans la balance. Les organisations de la société civile colombienne ne désarment pas.

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