#BlackFriday? J’peux pas, j’ai climat!

Dans les rues, les gares, à la pharmacie (!), sur les réseaux sociaux, dans ma boîte-aux-lettres: on me propose tant de deals incroyables, d’offres à ne manquer sous aucun prétexte et de % si bouleversants que je frôle, à l’occasion de ce fatidique et désormais incontournable «vendredi noir», la crise d’épilepsie!
© Rowan Thornhill

Parmi les principaux gourous de cette célébration de l’hyper-consumérisme, les grandes enseignes de la mode et les plateformes de commerce en ligne mettent le paquet pour me faire croire que j’ai plutôt intérêt à TOUT acheter. Neuf heures quarante-cinq minutes et trente-cinq secondes, m’indique un implacable compteur. C’est le temps qu’il me reste pour atteindre l’orgasme vestimentaire à moindre frais - ou affronter les regrets, coûteux, d’avoir raté le coup du siècle. Pire encore, on dirait que ma survie dépend de ces chaussettes à pois ultra-bradées sans lesquelles, c’est sûr, je choperai la gangrène, et les pieds m'en tomberont. Attention: «quantité limitée!»

J’en tremble déjà.

«Y’a d'la joie!»

«Black Friday», «Cyber Monday», et bientôt Noël? C’est «la saison de la joie», m’indique le roi de la Fast Fashion H&M, bien content que Santa Claus et ses laborieux lutins n’existent pas, mais que des millions de personnes veuillent bien y croire encore avec ferveur, au nom d’un improbable droit humain à «être toujours à la mode sans rien dépenser (ou presque)». Et pourtant, cette fable mensongère nous coûte à toutes et tous bien plus cher que le montant qui s’affichera en gras sur le ticket de caisse ou le relevé de carte de crédit.

hm.com/fr_ch, le 29 novembre 2019.

Modes d’exploitation

Soyons clairs, «la joie» invoquée par le géant suédois n’est pas partagée. Les plus de 100 milliards de vêtements produits chaque année dans le monde ne sont en effet une réelle bénédiction que pour les enseignes de la mode et leurs riches actionnaires. Car en dépit des belles paroles, des codes de conduite et des rapports de durabilité, c’est encore de misère qu’on nous habille, en oubliant les visages et les droits des ouvrières et ouvriers qui triment pour des salaires insuffisants pour vivre.

Au Bangladesh ou au Cambodge, la promesse d’un développement économique et social grâce au commerce mondialisé n’a jamais été tenue. En Turquie, les conditions de travail sont aussi peu reluisantes, comme l’a montré notre enquête sur les traces d’un pullover soi-disant «durable» de la marque Zara, propriété d’Inditex. En Ethiopie, nouvel eldorado de grands groupes comme H&M encore, Levis ou Calvin Klein, le personnel gagne un franc par jour, soit le prix de ces chaussettes indispensables pour passer l’hiver avec ses deux pieds. Et pour préparer la grande bastringue mercantile du jour, les travailleuses et travailleurs dans les usines ont été pressés – un peu plus encore – comme des citrons. Pendant ce temps, les bénéfices des 20 «super gagnants» de l’industrie textile ont atteint le nirvana.

© McKinsey Global Fashion Index

L’amour dans le pré

Utilisation intensive de ressources naturelles, pollution aux produits chimiques: la mode est aussi trop mortelle au rayon «environnement», salissant le monde à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement. Son empreinte carbone équivaudrait d’ailleurs à celle de l’Europe, selon le Fashion Transparency Inditex 2019. Sans parler des dizaines de tonnes de fringues jamais portées incinérées en catimini pendant qu’on nous bombarde de mots ronronnants, comme «recyclage», «économie circulaire» ou «durabilité».

Alors que faire, si on refuse de faire le beurre de tous ces «marchands de tapis» qui nous invitent à troquer nos valeurs contre des T-shirts à 2 francs au lieu de 3? L’amour est sans doute un antidote efficace, neutre en émission carbone et gratuit, aux achats compulsifs: «Léchez votre partenaire, plutôt que les vitrines!»

Et rejoignez vite la jeunesse lucide et surmotivée pour manifester en faveur du climat! Car pour la planète, comme pour les dizaines de millions de personnes qui fabriquent nos vêtements à des salaires de misère, le grand bradage en cours n’a rien d’une fable mensongère et ne prendra pas fin avec ce triste vendredi.

«Le cœur tendre, mais la plume acérée, j’aime arborer un nez de clown et faire des mimes pour démasquer les faux-semblants.»

Spécialisée en littératures comparées et en communication d’entreprise, Géraldine Viret est responsable médias et rédactrice pour Public Eye depuis bientôt une décennie. La patience et un certain sens de l’ironie sont indispensables quand on s’engage pour un monde plus juste, en dépit des vents contraires.

Contact: geraldine.viret@publiceye.ch
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