Deals des pharmas suisses aux États-Unis: une farce au goût amer
Patrick Durisch, 23 janvier 2026
Qu’on ne s’y trompe pas: sous l’apparente menace de sanctions (les fameux droits de douane), le président Trump n’entend aucunement contraindre les Big Pharma à une baisse forcée du prix des médicaments. En bon chef d’entreprise, il les cajole, leur accordant même de nouveaux privilèges.
Il en va ainsi des «deals» conclus avec les deux géants suisses en fin d’année 2025. Si les termes précis restent confidentiels, les grandes lignes de ces accords ont été rendus publics à l’occasion d’un véritable show à l’américaine. Ils portent sur des rabais en apparence conséquents (entre 70% et 90%), mais sur une quantité réduite de médicaments et pour un nombre limité de patient·e·s. Ces accords n’auront donc, au mieux, qu’un impact très limité pour les malades outre-Atlantique et ne résoudront de loin pas le problème des prix exorbitants de médicaments. Explications.
Des faux prix cassés
D’abord, de quel prix parle-t-on? De celui de référence (le prix de vitrine), un tarif maximal jamais pratiqué et servant uniquement aux comparaisons internationales ? Ou du prix réel, payé par les systèmes de santé et les patient·e·s? Vous l’avez deviné: c’est bien du premier qu’il s’agit. Comme il est fictif, même une réduction en apparence importante n'entamera guère les marges nettes de profits des pharmas. C’est comme pour les soldes dans les grands magasins: on fait miroiter de gros rabais... qui reposent sur des prix artificiellement surfaits.
Contrairement à la Suisse et son assurance de base obligatoire, les États-Unis ont plusieurs systèmes de prise en charge des médicaments. Les coûts varient selon que l’on est assuré par son employeur, affilié au programme étatique Medicare (pour les 65 ans et plus) ou Medicaid (pour les bas revenus), bénéficiaire de subventions directes ou encore dépourvu de couverture et contraint de payer les soins de sa poche.
Avec le nouvel accord, les deux géants bâlois s’engagent à fournir leurs traitements à Medicaid à un prix qui ne soit pas plus élevé que celui pratiqué dans huit pays majoritairement européens, dont la Suisse. Ce qui correspond au principe brandi par Trump, qui veut que le prix le plus avantageux obtenu par un état soit aussi appliqué aux États-Unis. Sauf que Medicaid propose déjà des rabais conséquents sur les médicaments qu’elle couvre, à tel point que leurs prix réels est égal, voire même inférieur au prix concédé par les pharmas. En 2021, un rapport officiel du Congrès estimait que ces rabais étaient en moyenne de l’ordre de 77% du prix de référence. Autant dire que les accords annoncés en fanfare ne changeront rien à la situation actuelle.
Des concessions mineures…
Les pharmas suisses se sont aussi engagées à vendre directement à la population certains de leurs produits via des plateformes d’achat. Cette stratégie vise à court-circuiter les intermédiaires, accusés par l’administration Trump et les pharmas de s’octroyer de trop grosses marges. Si Roche et Novartis disposent déjà de leur propre interface de vente directe, les derniers accords mettent en avant une plateforme dont le lancement est prévu ce mois-ci: celle du gouvernement des États-Unis, baptisée TrumpRx.gov (notez, au passage, le joli conflit d’intérêts !). Seuls trois produits de Novartis et un seul de Roche devraient être mis en vente sur cette plateforme selon les accords. Aucun ne figure parmi leurs meilleures ventes.
De plus, la vente directe ne s’adresse qu’à des personnes disposant de moyens suffisants pour payer les traitements de leur propre poche et qui ne sont pas assurés, puisque ces médicaments sont déjà pris en charge par Medicare, Medicaid et les assurances privées.
Autrement dit, les «concessions» annoncées ne feront aucune différence pour les affilié·e·s de Medicaid (80 millions de personnes), les affilié·e·s de Medicare (70 millions), celles assurées en privé (165 millions) et les bénéficiaires de subsides publics (24 millions) – soit la totalité des personnes assurées. Cherchez l’erreur.
… mais des avantages majeurs pour la pharma
Si les concessions sont mineures, les contreparties accordées aux pharmas sont, elles, majeures. Avec ces accords, elles s’assurent une immunité d’au moins trois ans contre des taxes douanières, pourront bénéficier de procédures d’homologation ultra-accélérées pour certains nouveaux traitements et éviteront les négociations de prix imposées par le programme Medicare.
Ces privilèges se chiffrent en milliards de dollars et rapportent bien plus que les quelques pourcentages concédés sur des produits de seconde catégorie. Les marchés financiers ne s’y sont pas trompés, en célébrant immédiatement ces accords avec des cours de la pharma à la hausse.
«America First»
Ces accords bidons illustrent la stratégie du camp Trump, qui préfère faire des cadeaux aux pharmas plutôt que de réguler son marché et, ainsi, réellement s’attaquer aux prix élevés.
Au final, la politique pharma de Trump n'est rien d’autre qu’une manière de forcer les pays européens, dont la Suisse, à payer plus chers les médicaments. Elle s’aligne parfaitement avec la stratégie de longue date des pharmas d’exiger des tarifs plus élevés en Suisse. On déplore déjà une première victime: le Royaume-Uni, qui a concédé une augmentation du prix de médicaments, avec des conséquences majeures pour son système de santé public.
La Suisse doit résister aux larmes de crocodiles de la pharma, dont les profits gigantesques – 12 milliards de dollars de bénéfice net pour Novartis en 2024 (24% du chiffre d’affaires), 16 milliards de francs (31%) pour Roche – ne sont aucunement menacés par leurs accords avec les États-Unis. Il en va de la pérennité financière du système et de l’équité des soins, alors que les médicaments représentent déjà aujourd’hui 25% des coûts de l’assurance maladie obligatoire.
«Un financier ça n'a jamais de remords. Même pas de regrets. Tout simplement la pétoche.» (Michel Audiard)
Après diverses expériences dans l’aide internationale, masterisé en santé publique, Patrick Durisch sévit depuis 17 ans sur le dossier pharma au sein de Public Eye – un domaine où la pilule de l’iniquité reste encore et toujours impossible à avaler.
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Le blog #RegardDePublicEye
Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.