Des négociants suisses dans le sillage de l’impérialisme étatsunien

Tandis que Davos s’apprête à dérouler le tapis rouge pour Donald Trump, Trafigura et Vitol se mettent en ordre de marche : à la suite de l’intervention militaire de Washington à Caracas, leurs tankers acheminent déjà du pétrole vénézuélien aux quatre coins de la planète. Ils se rendent ainsi complices du président étatsunien, qui a agi au mépris du droit international. Si le Conseil fédéral a condamné l’attaque, il n'a toujours pas pris position sur la nature ni la légalité des services offerts par ces deux géants suisses des matières premières.

L’assaut qui a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, le 3 janvier dernier, constitue une violation flagrante du droit international, en particulier de l’interdiction du recours à la force ainsi que du respect de l’intégrité territoriale, deux principes inscrits dans la Charte des Nations unies. Quatre jours après les faits, les autorités suisses publiaient, par l’intermédiaire du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), une prise de position remarquée : « Du point de vue du droit international, rien ne justifiait cette attaque. » 

Pour Oona Hathaway, professeure de droit à l’Université de Yale, l’intervention étatsunienne représente à ce jour l’offensive la plus radicale de l’administration Trump contre l’ordre juridique établi. Elle y voit la volonté d’imposer un système où seule prévaudrait la loi du plus fort. Le nouveau visage de l’impérialisme américain est exposé sans ambages dans ce post du Département d’État sur X :

Donald Trump ne s’en est pas caché : dès le lendemain de l’assaut, il déclarait que l’enjeu central résidait dans les réserves d’or noir du Venezuela, les plus importantes de la planète. Il annonçait que la compagnie nationale PDVSA lui fournirait, dans un premier temps, jusqu’à 50 millions de barils de pétrole brut d’une valeur de 2,8 milliards de dollars. Avant d’ajouter que les États-Unis – ou du moins leurs grandes compagnies pétrolières – investiraient massivement dans les infrastructures pétrolières délabrées du pays afin d’en tirer de juteux profits. 

En terrain miné 

Sur le plan juridique, l’administration Trump joue avec le feu – et elle le sait. L’executive order publié dans la foulée précise que les revenus issus du pétrole vénézuélien demeurent « la propriété du gouvernement du Venezuela », les États-Unis ne faisant que les gérer « à titre fiduciaire ». Mais le texte va plus loin : il exclut toute possibilité de contrôle judiciaire en lien avec ces fonds et prévient que toute action en justice émanant d’une puissance étrangère serait assimilée par Washington à une ingérence dans sa politique extérieure.   

Reste une réalité tenace : le droit international ne se contente pas de garantir l’autodétermination des États. Il consacre également la souveraineté de ces derniers sur leurs ressources naturelles. 

Des négociants suisses flairent la bonne affaire 

De prime abord, la perspective de mettre la main sur 50 millions de barils et d’accéder aux plus vastes réserves d’or noir du monde a tout pour séduire. Mais la réalité est moins reluisante : gisements exploitables rares et souvent de piètre qualité ; extraction complexe ; remise en état coûteuse et risquée des infrastructures… Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que les grandes compagnies pétrolières étatsuniennes se montrent hésitantes. 

Ce n’est pas le cas de Ben Luckock, responsable du négoce de pétrole au niveau mondial chez le géant genevois Trafigura, qui confiait récemment à Bloomberg que son entreprise était « en discussion » avec Washington et prête à aider à vendre le brut vénézuélien, tout en assurant qu’elle respecterait scrupuleusement la loi et les sanctions visant Caracas. Un discours volontariste qui élude toutefois une question centrale : Trafigura ne se rendrait-elle pas ainsi complice de l’administration Trump et de son mépris du droit international ? « Nous ne faisons pas de politique », esquivait-il. 

Cette pirouette rhétorique héritée de Marc Rich, le sulfureux fondateur de Glencore, fait aujourd’hui partie du répertoire classique des négociants en matières premières – et reste toujours aussi mensongère qu’à l’époque. À chaque transaction, chaque cargaison, les traders prennent inévitablement parti pour l’un ou l’autre camp dans les conflits politiques ou militaires. 

« My trader is Rich » 

Petit retour en arrière : dans la foulée de la révolution islamique de 1979, Marc Rich s’était joué de Washington en écoulant du pétrole iranien alors que 90 citoyen·ne·s étatsunien·ne·s étaient retenu·e·s en otages à Téhéran. Dès 2001, Glencore et le négociant genevois Vitol avaient à leur tour franchi une ligne rouge en versant des commissions occultes au régime de Saddam Hussein dans le cadre du programme onusien « Pétrole contre nourriture ». Dans ces deux affaires, leur principale erreur avait été de se mettre à dos les États-Unis, preuve que le négoce ne saurait être « apolitique ». 

© shutterstock

Aujourd’hui, Washington attend des géants suisses des matières premières qu’ils soutiennent activement ses intérêts au Venezuela, notamment en assurant le transport maritime du pétrole et en l’écoulant sur le marché mondial. Trafigura n’est pas seule à s’exécuter. Vitol – dont l’un des traders, John Addison, a injecté 6 millions de dollars dans la campagne de réélection de Donald Trump – prend également part aux opérations.

Les deux multinationales affichent leur sérénité. Dans une déclaration commune, elles affirment « agir en conformité avec les sanctions et disposer de toutes les autorisations requises ». La question de la légalité même de la mainmise étatsunienne sur le pétrole vénézuélien ne semble guère les effleurer. 

À Davos, l’heure des comptes ? 

Le communiqué publié par des expert·e·s du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ne laisse aucune place au doute : « Les vastes ressources naturelles du Venezuela […] ne doivent pas être exploitées de manière cynique à travers des prétextes à peine voilés pour légitimer une agression militaire […]. La communauté internationale, y compris les États et les entreprises, a la responsabilité fondamentale de ne pas se rendre complice de stratégies impérialistes portant atteinte aux droits humains et aux principes de non-intervention et d’autodétermination. » 

Comme le souligne explicitement la déclaration du DFAE, la Suisse n’a aucun intérêt à voir Donald Trump dynamiter l’ordre juridique international pour lui substituer la loi du plus fort. Il appartient désormais au Conseil fédéral de clarifier sa position quant au rôle pour le moins ambigu joué par les négociants suisses qui tirent profit de la politique impérialiste étatsunienne. Quelle meilleure tribune que le Forum économique mondial de Davos – où tout ce beau monde se croisera à coup sûr – pour mettre les patrons de Trafigura et Vitol face à leurs responsabilités ? 

Robert Bachmann est expert en finance et matières premières chez Public Eye. Il a auparavant travaillé en tant que spécialiste des thématiques de la lutte contre la corruption et du blanchiment d'argent au Crédit Suisse ainsi qu'au DFAE, notamment en Ukraine et en République démocratique du Congo.

Contact: robert.bachmann@publiceye.ch
LinkedIn: @RobertBachmann

Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.

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