La société civile marche sur Davos

Quand on confie à Donald Trump le soin d’ouvrir son forum, tout en affirmant vouloir « améliorer l'état du monde », on ne peut pas vraiment espérer être pris au sérieux. En réaction au manque de crédibilité des organisateurs du Forum économique mondial, c’est sur le ton de la dérision que le collectif Strike WEF a décidé de leur signifier que la plaisanterie a assez duré. Récit d’une randonnée pas comme les autres.

Landquart, dimanche 19 janvier 2020, midi. Une foule s’amasse aux abords de la gare de la petite ville grisonne. D’une humeur festive mais déterminée, plus de mille personnes se sont donné rendez-vous pour dénoncer haut et fort la débâcle du Forum économique mondial, qui promet depuis des années de relever le défi de l’urgence climatique, mais dont le lamentable échec est toujours plus évident.

Pour le climat vers Davos

La Marche pour le climat s’apprête à parcourir une cinquantaine de kilomètres pour rejoindre Davos, où s’ouvrira dans trois jours la cinquantième édition de la réunion annuelle de l’élite économique et politique mondiale.

Cette randonnée-manifestation d’un nouveau genre est soutenue par de nombreuses organisations qui dénoncent depuis longtemps les supercheries du WEF. Parmi celles-ci figure Public Eye, qui délivrait à Davos jusqu’en 2015 ses fameux «Public Eye Awards», prix de la honte «distinguant» les entreprises les plus irresponsables dans les domaines des droits humains et de l’environnement. Depuis lors, Public Eye et une large coalition d’ONG ont mené leur combat pour des règles contraignantes dans l’arène politique et, bientôt certainement, devant le peuple suisse, avec l’initiative pour des multinationales responsables. Il y a cinq ans, nous avions ainsi enterré le WEF et ses blablas de circonstance sans conséquence lors d’une cérémonie d’adieu symbolique orchestrée en grande pompe par les Yes Men.

© Martin Bichsel
«Requiem pour le WEF»: le 23 janvier 2015, les Yes Men et Public Eye enterrent le Forum économique mondial à Davos, lors de l’ultime édition des «Public Eye Awards». Cliquez sur l'image pour revoir la cérémonie.

Mais comme le forum s’obstine à exister, j’ai décidé de venir grossir les rangs des randonneurs et randonneuses, pour exiger à leur côté que la justice climatique passe avant la soif de profit, et que le WEF mette enfin la clé sous la porte, point final.

«Plus chauds que le climat»

Avant de prendre la route, des activistes de tous horizons délivrent des discours passionnés pour haranguer les troupes, et les Balladeering Tinkers font danser la foule avec leur folk irlandaise. Puis une longue procession se forme et se met marche en direction de Schiers, qui sera la première étape des trois jours de randonnée.

Parmi les participant∙e∙s, de tous âges et venus de nombreux pays, on compte des clowns, des koalas, des fleurs, et même un père noël écolo dénommé «Sustaina Claus». Le cortège est résolu à ne pas se prendre au sérieux et a choisi de réagir par la dérision à l’absurdité du WEF, rebaptisé «World Economic Failure» ou encore «World Economic Farce». Tout au long du parcours, chants moqueurs et slogans dénonciateurs se succèdent en six langues (!), et l’engouement des participant∙e∙s, qui se disent «plus chauds que le climat», est salué par les sourires bienveillants des habitant∙e∙s.

  • © Maxime Ferréol
  • © Maxime Ferréol
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Après une bonne dizaine de kilomètres sous la neige, tout ce beau monde arrive à Schiers où les activistes vont pouvoir passer la nuit, que ce soit dans la salle de sport gracieusement mise à disposition par la ville, où chez l’une des familles qui ont accepté de prêter main forte au mouvement en hébergeant des participant∙e∙s. Un soutien chaleureux de la population locale que l’on constatera tout au long du parcours.

Comme à la maison

Revigoré et remonté, le cortège reprend la route au petit matin. Destination: Klosters, à une vingtaine de kilomètres de là. La journée s’annonce longue mais la détermination est toujours au rendez-vous. À Jenaz, un restaurant nous invite à faire une pause et nous offre du thé pour nous réchauffer. Dans un petit village, on découvre un bol empli de friandises déposé à notre attention avec un mot d’encouragement. Plus loin, une scierie nous laisse aimablement son site à disposition pour notre pause-repas. Le soutien de la population fait chaud au cœur.

  • © Maxime Ferréol
  • © Maxime Ferréol
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Nous atteignons Klosters à la nuit tombante. Mais avant de dormir, place aux discussions avec une table ronde sur le lien entre le WEF et le changement climatique, les inégalités et l’affaiblissement du multilatéralisme.

Le prestigieux panel est composé de Jennifer Morgan, directrice exécutive de Greenpeace International, Harris Gleckman, agrégé supérieur du Centre de gouvernance et de durabilité UMass-Boston, Njoki Njehu, coordinatrice du réseau pan-africain de Fight Inequality, Silva Lieberherr de Multiwatch, Mattia du Collectif pour la justice climatique de Bâle, et Luisa Neubauer, de Fridays For Future. La discussion porte notamment sur le lien entre les banques et les combustibles fossiles, le besoin «d’abolir les milliardaires», les relations incestueuses entre le WEF et les Nations unies, ou encore l’engagement des ONG suisses contre l’opacité des multinationales telles que Glencore, Novartis et Syngenta. On se sent à la maison.

© Maxime Ferréol

Une dernière ligne pas si droite

Sommeil réparateur bien mérité, puis les troupes se motivent pour se lancer à l’assaut du dernier jour de marche. Les autorités ayant refusé de nous laisser suivre la route cantonale, c’est à travers la forêt que nous allons rejoindre Davos.

Sous le ballet des hélicoptères, moyen de transport privilégié des sommités qui prétendent sauver le monde à Davos, nous progressons en file indienne sur des chemins de randonnée enneigés. On nous avait prévenus que cette dernière étape n’avait rien d’une promenade de santé, mais la motivation est plus forte que les crampes.

  • © Maxime Ferréol
  • © Maxime Ferréol
  • © Maxime Ferréol

On croise à quelques reprises la route cantonale, où des policiers en tenue de combat nous attendent pour s’assurer qu’on ne dévie pas de notre trajectoire. On en profite pour faire une petite pause sur le bitume et perturber un peu le trafic des limousines en route pour Davos.

La procession suit son cours sur une quinzaine de kilomètres escarpés, jusqu’à enfin apercevoir le cœur névralgique des injustices mondiales, la ville de Davos et son centre des congrès où le gratin politico-économique s’est donné rendez-vous.

Les chants reprennent de plus belle lorsque nous pénétrons dans la cité interdite. Nous nous rassemblons sur une place où nous retrouvons des groupes d’activistes arrivés par d’autres moyens, en train pour certains, d’autres à ski.

Chants, danses et célébrations, l’heure est à la fête. Mais une fête empreinte d’une certaine colère: le forum est toujours debout et ses participant∙e∙s continuent de croire qu’ils peuvent dominer le monde comme bon leur semble.

Pourtant, la résistance se fait entendre et continue de gagner en puissance. Après le grand succès de cette première édition, fort est à parier que la Marche pour le climat fera de nombreux nouveaux adeptes l’année prochaine. Car nous ne sommes pas décidés à baisser les bras.

«Quand le sage  montre la lune, le lecteur pointilleux ne voit que les deux espaces.»

Transformateur de mots, chasseur de coquilles et déplaceur de virgules en chef au sein de l’équipe de Public Eye, Maxime Ferréol jongle avec les langues pour que la sagesse de ses collègues puisse rayonner au-delà des frontières linguistiques et röstiennes. Passée la porte du bureau, il s'engage encore comme interprète militant pour aider la société civile à surmonter les obstacles des langues.

Contact: maxime.ferreol@publiceye.ch

Le blog #RegardDePublicEye

Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.
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