Welcome to Switzerland, Mr Moberg

Cher Jonas Moberg,

Si tu le veux bien, continuons à nous tutoyer. Le fait que tu sois désormais le responsable des affaires publiques de Trafigura n’y change rien. Nous demeurons deux matelots à bord du même navire qui vogue vers l’inéluctable cap de la transparence. Qu’enfin les rayons du soleil dardent l’opaque secteur des matières premières!

Ton choix est cohérent. De directeur d’une initiative internationale, l’ITIE, ayant fait de la transparence un moyen de lutter contre la corruption, tu deviens le promoteur d’une société pionnière, qui a choisi de divulguer certains versements effectués aux gouvernements de pays producteurs pour l’achat de leur pétrole – sans oublier de le dire partout.

Le siège de Trafigura surplombe la rue Jargonnant à Genève. © Meinrad Schade

Te voici donc installé à Genève. Comme un symbole, le siège de Trafigura surplombe la rue Jargonnant d’une belle façade vitrée. Dans les couloirs, tu croises des traders qui ont conclu des deals fort lucratifs dans des pays où l’État de droit est défaillant, voire inexistant. Un jour d’ennui, n’hésite pas à superposer la carte du monde selon Trafigura à celle de l’indice de perception de la corruption, c’est très instructif.

Avec un peu de chance, tu apercevras peut-être aussi, près de la machine à café, le Général Dino, fameux conseiller de l’ancien président angolais Dos Santos. Cet influent partenaire a permis à Trafigura de régner seule durant cinq ans sur les importations de carburants dans l’ancienne colonie portugaise. Sache que dans la terminologie d’entreprise, Dino est présenté comme un «investisseur» (et non comme un proche du potentat). Un curieux investisseur qui a confié la gestion de ses sociétés à un cadre de Trafigura, Mariano Marcondes Ferraz. Cette alliance incestueuse avec le pouvoir angolais a d’ailleurs propulsé Ferraz à la direction de ton employeur.  

Lusophone, Ferraz s’occupait aussi du Brésil jusqu’à son arrestation en octobre 2016. Vous avez aussitôt précisé aux médias que ses ennuis avec la justice étaient relatifs à ses activités pour le compte d’une autre société – il a été condamné en mars pour corruption.

© Geraldo Bubniak/Agencia

C’est grâce à ce même Ferraz que nous avons interagi pour la première fois sous ta nouvelle casquette dans le cadre d’une enquête, publiée en novembre, sur les contrats conclus entre Trafigura et la compagnie semi-publique brésilienne Petrobras. J’ai pu constater que tu as très vite su habiter tes fonctions en te fendant d’une courte déclaration en réponse à nos 22 questions précises. En ce sens, tu assures la continuité, car Trafigura est la championne incontestée du «no comment», en dépit des jolies brochures qui vantent une société transparente et socialement responsable.

Tu as toutefois pris la peine de me répéter que les paiements corruptifs effectués par Ferraz n’avaient rien à voir avec la vénérable compagnie qui t’emploie. Mauvais timing: en décembre, la justice brésilienne a révélé qu’elle le soupçonne d’avoir aussi versé des pots-de-vin pour Trafigura. Pire, Ferraz a semble-t-il œuvré avec l’assentiment du défunt grand patron, Claude Dauphin, et de l’actuel numéro trois du groupe, Mike Wainwright… Le mensonge adressé à la presse aura donc tenu deux ans. J’imagine que les mandats d’arrêts et les perquisitions survenus dans la foulée ont dû troubler la sérénité des fêtes de fin d’année. Et peut-être t’ont-ils fait douter de la nouvelle orientation donnée à ta carrière.

Andreas Missbach (Public Eye, à gauche) remet symboliquement un bidon d'air pollué du Ghana au porte-parole de Trafigura Andrew Gowers (à droite). Novembre 2016, Genève. © Mark Henley

En faisant l’apologie de la transparence, ton prédécesseur, Andrew Gowers, serinait volontiers sa métaphore préférée: «Sunlight is the best disinfectant», plagiant ainsi un représentant du gendarme américain de la bourse (lui-même citait un juge de la Cour suprême, qui s’était inspiré d’un Ambassadeur britannique). En creux, la maxime suggère un peu durement que le secteur des matières premières est infecté. Ancien et toujours habile diplomate, je suis sûr que tu trouveras ta propre formule pour prêcher les nobles intentions de ton employeur.

Jusqu’ici exemplaire, ton parcours contraste avec celui de Gowers. Son métier consistait à dire la vérité – il était journaliste – puis à faire croire qu’il disait la vérité; le chemin fut difficile. Arrivé en 2006 chez Lehman Brothers, il a démissionné trois jours avant sa faillite retentissante. En 2009, il a rejoint BP, avant d’être emporté peu après par la marée noire dans le Golfe du Mexique.

Son passage chez Trafigura s’est mieux déroulé. La catastrophe avait déjà eu lieu, comme il l’a expliqué à Claude Dauphin lors de son recrutement. Allusion évidente au Probo Koala, ce navire affrété en 2006 par Trafigura dont les quelque 528 tonnes de déchets toxiques ont été déversés dans les rues d’Abidjan, en Côte d’Ivoire. Bilan: 17 morts et près de 43 000 intoxications. Douze ans plus tard, Trafigura persiste à ignorer ses responsabilités, rejetant la faute sur un sous-traitant local, inexpérimenté et incompétent. Si les faits t’importent, n’hésite surtout pas à actualiser les pages de votre site internet.

Sur quoi portera notre prochaine interaction, Jonas? La carte du monde pourrait t’aider. Les sujets ne manqueront pas, j’en suis sûr.

Keep in touch,

Marc

«Des faits, et rien que des faits. Mais entre sarcasmes et mauvaise foi, j’écris ici ce que la décence commande de ne pas écrire ailleurs. D’avance, mes excuses.»

Marc Guéniat enquête pour Public Eye dans les eaux troubles du négoce depuis 2013. Historien économiste de formation, il a travaillé comme journaliste à la Tribune de Genève et a notamment contribué au Monde, à Bilan et au Courrier.

Contact: marc.gueniat@publiceye.ch 

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