«Il ne faut plus écouter les promesses des multina­tionales»

Quelles menaces pèsent sur le futur du café dans le monde? Pour répondre à cette question, le journaliste français Pierre Wolf-Mandroux a parcouru quinze pays et est allé à la rencontre de dizaines d’acteurs et actrices de la filière durant trois ans. En octobre dernier, il a publié le fruit de ses recherches dans un livre, «La Jungle du café – enquête sur un trafic mondial» (éditions Plon). Entretien autour d’une tasse de café.
Le journaliste Pierre Wolf-Mandroux a publié en 2025 son livre « La Jungle du café – enquête sur un trafic mondial » (Éditions Plon).

Propos recueillis par Florian Blumer

Quelle sorte de buveur de café êtes-vous ?

En tant que journaliste, le café est un ami et un outil de travail très important. C’est ce qui permet d’écrire plus vite, d’être plus concentré dans les interviews. Donc forcément, j’en bois beaucoup.

Vous n’en buvez donc que pour la caféine ?

Non ! Il y a dix ans, j’ai découvert qu’il y a des terroirs dans le café et que ça pouvait avoir un goût délicieux. En rencontrant des passionnés de café, petit à petit, j’ai découvert les problèmes : les producteurs et productrices qui ne gagnent pas assez, les multinationales qui ne sont pas transparentes et qui nous vendent du café pourri qu’elles dissimulent en le torréfiant de manière trop intensive, l’esclavage moderne, la spoliation, le réchauffement climatique.

Vous avez passé trois années à rassembler des témoignages dans 15 pays pour votre livre. À votre avis, quelle est la plus grande menace pour l’avenir du café ?

D’une part, le réchauffement climatique. J’ai rencontré un grand nombre de producteurs et de productrices de la variété arabica qui m’ont dit : « On n’arrive plus à faire pousser à ces altitudes. » Il faudrait déplacer les plantations de café à une plus haute altitude pour qu’elles soient à nouveau productives. Il y a des pays où c’est possible, mais les terrains d’altitude sont souvent des coins préservés où il faudrait à nouveau tout déforester. Bref : ça pose une multitude de problèmes. 

Et d’autre part ?

L’autre grande menace, c’est la chaîne de valeur du café. Telle qu’elle existe aujourd’hui, elle donne un pouvoir considérable aux multinationales du café. Des groupes comme Nestlé, JDE Peet’s ou Starbucks gagnent des centaines de millions avec le café alors que les producteurs et productrices, et je ne parle même pas des cueilleurs et cueilleuses, touchent des sommes de plus en plus basses.

Au Chiapas au Mexique, où Public Eye s’est rendue en 2024, le prix payé aux producteurs et productrices de robusta – dont le revenu familial dépend de Nestlé – pouvait être en dessous des coûts de production. Dans votre livre, vous avez évoqué notre enquête. Pourquoi ?

Parce que vous avez montré que même lorsque le cours du café augmente en Bourse, les multinationales comme Nestlé ne vont pas répercuter le prix à la hausse. Il suffit qu’il y ait un petit monopole dans une région pour que les dés soient pipés.

Les paysan·ne·s du Chiapas m’ont expliqué que le prix d’achat qu’on leur paie baisse immédiatement quand le cours boursier chute. Quand ce dernier monte, ce qui était le cas ces deux dernières années, à des niveaux records, on leur dit que le cours n’est pas le seul facteur déterminant.

Les multinationales affirment que la libéralisation du marché et la Bourse sont formidables parce que cela ferait émerger le vrai prix du café. En réalité, elles sont très contentes avec ce système parce qu’elles sont avantagées. Même en jouant selon les règles, si vous êtes un petit producteur ou une petite productrice et que vous ne maîtrisez pas la chaîne de valeur, vous allez perdre. Les multinationales sont trop puissantes pour que vous gagniez.

Au cours de vos voyages, vous avez rencontré des personnes très démunies. Vous m’avez précédemment raconté que la rencontre la plus choquante a été avec des paysan·ne·s en Ouganda.

Oui. L’Ouganda investit énormément dans le café. Le gouvernement veut quadrupler la production dans les 10 ou 20 prochaines années. De nombreuses personnes se sont lancées en raison de leur grande pauvreté. Pour les petites exploitations de 1 ou 2 hectares, l’argent du café est la promesse d’une vie meilleure. En réalité, elles ont énormément de problèmes.

Vous avez rencontré des producteurs et productrices d’une coopérative. Que vous ont-ils raconté ?

Beaucoup m’ont dit qu’ils avaient perdu un enfant parce qu’il était malade ou parce qu’ils n’avaient pas d’eau potable. Un producteur m’a dit : « Parfois, je ne mange pas pendant des jours parce que l’argent de la récolte est épuisé. » Je lui ai dit : « Vous avez des mangues et une vache, vous avez quand même de quoi manger sur votre exploitation ? » Il m’a répondu : « Non, parce qu’il faut que je vende les mangues et le lait de vache pour payer l’école de mes enfants. » C’est là qu’on se rend compte que c’est réel, que ces producteurs n’ont pas assez d’argent pour vivre décemment.

© Lucas Bäuml/F.A.Z.-Foto
Dans le district de Bulambuli en Ouganda, le producteur de café Thomas Kimasi est préoccupé par le changement climatique. Le quotidien allemand « Frankfurter Allgemeine Zeitung » est allé à sa rencontre.

À qui vendaient-ils leur café ? 

Ils avaient une petite coopérative et vendaient essentiellement leur café robusta à une entreprise qui d’ailleurs n’est pas mauvaise. Au contraire, j’ai parlé à son fondateur, c’est un ancien travailleur social. Il m’a dit : « Je ne peux pas les payer plus, je leur paye déjà plus que le prix du marché. Sinon, je ne gagne pas d’argent. » On voit que même avec une entreprise plutôt éthique, ça ne suffit pas.

En été 2025, Public Eye a publié une enquête sur l’esclavage moderne dans des plantations de café au Brésil. Vous avez accompagné des inspecteurs du travail dans l’État brésilien du Minas Gerais. Qu’est-ce que vous avez vu ?

Au Brésil, il y a énormément de cueilleurs du café qui sont exploités et qui se retrouvent dans des conditions d’esclavage moderne. Ils vivent dans des maisons qui ne sont pas chauffées. Ils tombent malades sur des matelas bouffés par les insectes. Ils doivent travailler six, ou même sept jours sur sept. On leur retire de l’argent. On leur met des dettes sur le dos. C’est complètement illégal mais c’est une pratique très courante. Certains se retrouvent avec moins d’argent à la fin du mois qu’au début du mois.

Est-ce que vous avez aussi parlé avec des propriétaires de plantations ?

Oui. Beaucoup ne voient pas le problème. J’ai parlé à deux grands producteurs sur l’esclavage moderne. Ils m’ont dit : « Ça n’existe pas, c’est un mensonge, c’est le gouvernement qui veut nous voler notre argent. » Un manager d’une exploitation qui a été pincée pour esclavage moderne m’a dit : « Vous savez, ils sont bien mieux ici que chez eux. Chez eux, ils vivent vraiment dans la pauvreté. Ce sont des gens qui ont l’habitude de travailler dur, ne vous inquiétez pas pour eux. »

Nous avons identifié plusieurs cas d’esclavage moderne dans des fermes liées à Nestlé. Dans votre livre, vous décrivez un de ces cas. Est-ce que vous avez été surpris ?

Non, pas du tout. Nestlé n’est pas du tout transparente sur les fermes dans lesquelles elle se fournit. Elle ne donne jamais le nom des fermes impliquées. Si Nestlé voulait vraiment lutter contre ce fléau, elle publierait le nom de ces fermes.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup des problèmes liés au pouvoir des multinationales. Comment voyez-vous le rôle de Nestlé ?

Nestlé n’est pas la seule. Le café cueilli par des esclaves modernes au Brésil est aussi acheté par Starbucks, par exemple. Ce qui est très énervant, c’est de voir qu’une entreprise comme Nestlé, qui a beaucoup de moyens et de compétences, ne met pas ces ressources au service des gens qui leur font gagner de l’argent, c’est-à-dire des producteurs, des productrices, des cueilleurs et des cueilleuses. Il y a des pratiques managériales à Nestlé qui ne devraient plus être acceptables pour les consommateurs et les consommatrices. Les producteurs d’Amérique centrale finissent par quitter leurs plantations. 

© Lucas Bäuml/F.A.Z.-Foto
Malgré le changement climatique, la récolte de Thomas Kimasi est encore relativement bonne cette année.

Au Chiapas, un petit producteur de café de 70 ans nous a dit que ses trois fils ont migré aux États-Unis et que leur région se vide parce que les jeunes ne voient pas de futur dans le café. Partout le long de l’autoroute, on voyait des groupes de personnes qui marchaient vers le nord.

Et ça tient à quoi ? Ça tient à 1 ou 2 euros de plus le kilo de café payé au producteur. Est-ce que c’est vraiment cela qui détruirait Nestlé ? Bien sûr que non. Il y a une cupidité qui va au-delà de tout de ce qui est acceptable moralement.

Parlons des solutions. Comme l’autorégulation volontaire des entreprises ne fonctionne pas, à Public Eye, nous demandons que les gouvernements et les parlements contraignent légalement les entreprises responsables à prendre les mesures nécessaires – en particulier en Suisse, qui héberge Nestlé et qui est la plaque tournante du commerce mondial du café. Quelles sont vos conclusions ?

Il y a beaucoup de solutions pour que les producteurs et productrices puissent produire plus de café par hectare en ayant des techniques plus durables et des sols plus riches. L’agroforesterie permettra de sauver le café. Elle a beaucoup d’avantages : elle nourrit les sols, lutte contre le réchauffement climatique et permet de diversifier les revenus. Je l’ai vu en Indonésie, on peut faire pousser des avocats en parallèle du café, par exemple. Ça change tout : si le cours du café s’effondre mais que celui des avocats explose, le producteur gagne quand même de l’argent. Mais comme vous l’avez dit, les solutions techniques ne suffisent pas, il faut aussi des solutions politiques. 

Envisagez-vous d’autres solutions ?

Une autre solution importante est que les coopératives reprennent possession des moyens de production. Il faut qu’elles puissent torréfier leur café, parce qu’un café torréfié se vend cinq fois plus cher qu’un café vert. Le mieux, c’est que les producteurs et productrices de robusta fassent leur propre café instantané. Au Vietnam, cette solution a déjà été mise en œuvre. 

Les multinationales opposeront sans doute leurs propres programmes de durabilité à cette solution.

Il ne faut plus écouter les promesses des multinationales. En 2003, il y a eu une conférence sur le café durable en Suisse. L’ancien responsable de Starbucks disait qu’il n’y a plus besoin de labels et de pratiques éthiques parce que petit à petit, on ne se fournirait plus que dans des exploitations durables qui respectent des critères sociaux. 20 ans plus tard, Starbucks achète du café produit par des esclaves modernes. Il faut arrêter de les croire. Ils ont prouvé que leurs promesses ne valaient rien.

Pour finir : êtes-vous plus inquiet pour le futur du café qu’avant de commencer votre enquête ?

Pas tant que ça, étonnamment. Oui, la situation est grave et peut continuer à s’aggraver si rien n’est fait. Mais j’ai aussi rencontré des gens passionnants qui m’ont montré que toutes les solutions existent déjà pour que l’écosystème injuste du café soit réformé et devienne éthique et fonctionnel. On ne les met pas en place pour des raisons politiques et financières, mais toutes les solutions existent. Les multinationales ne comprennent qu’un seul langage : l’argent. Il faut les frapper au portefeuille pour qu’elles changent leurs pratiques.