« Dirty Diesel » : dix ans après les révélations de Public Eye, la Suisse n’a pas agi pour mettre fin à ce business toxique

Il y a dix ans, Public Eye révélait comment Trafigura et consorts inondaient l’Afrique de l’Ouest de carburants à haute teneur en soufre, interdits en Europe depuis de nombreuses années. Notre enquête a suscité l’indignation dans le monde entier face à ces pratiques néocolonialistes et a conduit bon nombre de pays africains à renforcer drastiquement leurs normes. Alors que la Suisse refuse toujours de réguler son secteur des matières premières, la vente de ces carburants toxiques se poursuit.

À la mi-septembre 2016, après trois ans d’enquête, Public Eye mettait en lumière comment des entreprises telles que Trafigura, Vitol ou Addax & Oryx profitaient systématiquement de la faiblesse des standards en Afrique de l’Ouest pour y vendre du diesel et de l’essence à haute teneur en soufre. Les échantillons prélevés à la pompe dans huit pays en contenaient jusqu’à 378 fois plus que la limite autorisée en Suisse. Ces carburants, connus dans le secteur sous l’appellation « qualité africaine », contribuent à la pollution de l’air dans des métropoles comme Accra ou Lagos et mettent en danger la santé de millions de personnes. 

Notre campagne « Retour à l’expéditeur », lancée dans le sillage de cette enquête, a mis le secteur suisse du négoce de matières premières sous pression. Aux côtés d’organisations partenaires d’Afrique de l’Ouest, Public Eye a acheminé un conteneur rempli d’« air pollué » d’Accra jusque devant les bureaux de Trafigura, à Genève. Dans une pétition, près de 20 000 personnes ont demandé au négociant de ne vendre en Afrique que des carburants respectant les mêmes limites de soufre qu’en Europe. Cette action – qui a également accompagné le changement de nom de la Déclaration de Berne en Public Eye – est devenue un symbole de la lutte contre les doubles standards toxiques et les entreprises qui en tirent profit. 

Notre enquête a eu un impact majeur. Dans la foulée, le Ghana a abaissé de 3000 à 50 ppm la teneur maximale en soufre autorisée dans le diesel importé. Le Nigeria, le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire lui ont emboîté le pas. Quelques années plus tard, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a étendu la norme de 50 ppm à tous les carburants importés dans la région. L’Europe a également réagi : en 2023, les Pays-Bas ont interdit la production et l’exportation de carburants à très forte teneur en soufre, suivis par la Belgique. 

Pourtant, ce modèle d’affaires toxique continue de prospérer. La production et l’exportation de « dirty diesel » se sont déplacées vers d’autres pays européens, tandis que les contrôles en Afrique de l’Ouest restent insuffisants. Les négociants suisses continuent, quant à eux, de tirer profit de ces failles sans le moindre scrupule. C’est pourquoi Public Eye demande l’interdiction, à l’échelle de l’Union européenne, de la production et de l’exportation de carburants ne respectant pas les normes de qualité européennes. Il est par ailleurs essentiel que la limite de 50 ppm soit respectée et contrôlée efficacement en Afrique de l’Ouest. Enfin, des règles contraignantes doivent être adoptées pour la place suisse du négoce de matières premières. 

Concrètement, il s’agirait entre autres d’établir une autorité de surveillance sectorielle et d’instaurer des devoirs de diligence en matière de droits humains et d’environnement, comme le prévoit la deuxième initiative pour des multinationales responsables. Or, le contre-projet du Conseil fédéral épargne largement le secteur des matières premières, pourtant à haut risque. Dans le cadre de la récente procédure de consultation, Public Eye a donc présenté une proposition concrète visant à combler les lacunes. 

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Géraldine Viret, responsable médias et publications, +41 78 768 56 92, geraldine.viret@publiceye.ch 

Robert Bachmann, expert matières premières, +41 44 277 79 22, robert.bachmann@publiceye.ch