Dirty Diesel: face aux reproches venus de l’étranger, le Conseil fédéral botte en touche

Les critiques visant les négociants suisses en matières premières se multiplient: ce sont désormais les autorités néerlandaises et les concessionnaires automobiles africains qui les accusent d’inonder l’Afrique de l’Ouest de carburants toxiques. Le Conseil fédéral est lui aussi pointé du doigt pour son inaction. En réponse à une intervention parlementaire, il s’est retranché derrière ses formules creuses habituelles – non sans laisser entrevoir une perspective intéressante.

C’est à la fois la campagne la plus longue et l’une des plus percutantes de Public Eye. En 2016, au terme de trois ans d’enquête, nous avions révélé comment certains négociants suisses profitent délibérément des normes environnementales laxistes en Afrique pour doper leurs marges en y commercialisant des carburants à très forte teneur en soufre.

Extrait de la vidéo de campagne « Dirty Diesel » de 2016

Notre enquête a conduit plusieurs États à abaisser drastiquement les seuils autorisés de soufre et de métaux lourds. Mais comme la mise en œuvre des nouvelles règles laisse à désirer, Trafigura, Vitol et consorts continuent de produire et d’écouler sans vergogne ce « Dirty Diesel » prohibé depuis longtemps chez nous, se rendant ainsi coresponsables de centaines de morts prématurées. 

Depuis nos révélations initiales il y a près de dix ans, de nombreux rebondissements se sont succédé.

Dernier épisode en date : les Pays-Bas et la Belgique, jusqu’ici principaux pays de production, ont adopté des interdictions d’exportation – qui ont aussitôt été contournées par certains négociants suisses manifestement peu enclins à changer leurs pratiques. La pression internationale ne faiblit pas dans ce dossier explosif. Comme les journaux de Tamedia l’ont rapporté en novembre 2025, le front de la contestation s’élargit. Les autorités néerlandaises ont ainsi saisi le SECO (plus précisément son Point de contact national pour une conduite responsable des entreprises), tandis que l’association des concessionnaires automobiles africains s’est directement adressée à Albert Rösti, conseiller fédéral chargé de l’environnement. 

Cette escalade dans les protestations internationales a poussé la conseillère nationale Franziska Ryser (Vert·e·s/SG) à déposer une nouvelle interpellation. C’est la cinquième fois que les chambres sont amenées à se pencher sur ce dossier, devenu l’un des talons d’Achille de la place suisse des matières premières. Aux analyses et aux appels à la régulation venus des Pays-Bas et d’Afrique, le Conseil fédéral oppose des stratégies d’évitement désormais familières : il « partage les préoccupations néerlandaises et s’engage pour l’amélioration de la qualité des carburants au niveau mondial », tout en attendant des entreprises qu’elles « assument leur responsabilité sociétale (RSE) partout où elles opèrent, en Suisse comme à l’étranger, conformément aux normes et directives RSE internationalement reconnues ». Une rhétorique aussi vague que timorée. 

Reléguée au dernier point de l’avis du Conseil fédéral, la référence aux effets possibles du contreprojet indirect à la deuxième initiative pour des multinationales responsables n’en constitue pas moins l’élément le plus significatif. Le contre-projet, qui doit être mis en consultation fin mars, « tiendra compte des normes internationalement reconnues en ce qui concerne les devoirs de diligence et la publication d’informations sur la durabilité ». Suit alors une phrase déterminante : « Les négociants suisses en matières premières pourraient être concernés par cette réglementation s’ils entrent dans le champ d’application des futures exigences du contre-projet. » Pourraient ??? C’est loin d’être suffisant : ils doivent l’être !!! 

Le Conseil fédéral ne peut se permettre de soustraire aux nouvelles contraintes des pans entiers de ce secteur régulièrement éclaboussé par les scandales. 

Ce n’est pas un hasard si la première initiative pour des multinationales responsables était surnommée « Lex Glencore ». Sous la Coupole, on s’en souvient sans doute encore avec un certain inconfort. 

«Porte-parole, «spin doctor» et rédacteur, je sais que la vérité est une valeur approchée, et non une question de point de vue. C’est ce qui fait et ce que montre un bon journalisme.»

Oliver Classen est porte-parole de Public Eye depuis plus de dix ans. Il a contribué à notre ouvrage de référence sur le secteur suisse des matières premières et a coordonné plusieurs éditions des Public Eye Awards, le contre-sommet critique au Forum économique mondial. Il a travaillé comme journaliste pour différents journaux, dont le Handelszeitung et le Tagesanzeiger.

Contact: oliver.classen@publiceye.ch
LinkedIn: @Oliver Classen 

Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.

Le blog #RegardDePublicEye

Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.  

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