FIFA : la Suisse hors jeu

Des responsables de l’UEFA s’activent depuis plusieurs semaines pour pousser Gianni Infantino vers la sortie en invoquant les droits humains. Une large coalition d’ONG et de syndicats réclame à cor et à cri des réformes au sein de la FIFA. Et la Suisse, pays hôte de l’instance dirigeante du football mondial ? Le Conseil fédéral semble aujourd’hui davantage soucieux de complaire aux fédérations sportives que de leur imposer un véritable cadre.

Un vent d’espoir souffle sur le football mondial. Ce qui paraissait encore impensable il y a peu semble soudain envisageable : les jours de Gianni Infantino à la tête de la FIFA pourraient être comptés. De plus en plus autoritaire dans sa manière de gouverner l’organisation, il voit désormais son leadership ouvertement contesté par l’UEFA et plusieurs autres fédérations. En projetant secrètement de céder certains droits liés à la Coupe du monde à des investisseurs gravitant autour de Donald Trump, il pourrait même avoir commis une faute susceptible de lui valoir un carton rouge.  

Difficile de ne pas faire le parallèle avec le printemps 2015. À l’époque, Sepp Blatter règne sans partage sur la FIFA, porté par un système gangrené par la corruption et le clientélisme. Durant des années, journalistes d’investigation et juristes s’y cassent les dents – jusqu’au jour où, dans le sillage d’une enquête de la justice étatsunienne, sept responsables de la FIFA sont appréhendés devant le luxueux hôtel Baur au Lac, à Zurich. Sepp Blatter échappe à l’arrestation, mais pas à la tourmente : acculé, il finit par démissionner. Un jeune dirigeant du football, originaire du Valais comme son prédécesseur, s’avance alors avec la promesse de mettre de l’ordre dans cette instance minée par les scandales. Son nom ? Gianni Infantino. 

Le réformateur a vite rangé son sifflet 

La Suisse, en tant qu’État hôte de l’organisation, s’est retrouvée sous le feu des critiques à l’étranger. Sous la pression, le Parlement a adopté dans l’urgence une révision législative baptisée « lex FIFA », renforçant ainsi les dispositions anticorruption et soumettant les haut·e·s dirigeant·e·s du sport à la loi sur le blanchiment d’argent. 

Pour le reste, la Confédération a continué de miser sur l’autorégulation de la FIFA avec un optimisme désarmant. Mauvaise pioche : l’élan réformateur de Gianni Infantino s’est vite essoufflé. Quelques mois après son entrée en fonction, il entreprenait déjà de démanteler les contre-pouvoirs internes, à commencer par la commission d’éthique, chargée notamment de surveiller l’action du président. Même sort pour le Conseil consultatif des droits de l’homme, qui a été dissous quatre ans à peine après sa création, alors qu’il avait dénoncé des abus et exigé une gouvernance respectueuse des droits humains. Évincé de la coprésidence de la commission d’éthique, Hans-Joachim Eckert résumait la situation ainsi : « Gianni Infantino est arrivé avec la promesse de bannir la corruption de la FIFA. Il l’a surtout bannie des règlements internes. » 

L’homme providentiel autoproclamé avait désormais les coudées franches pour réorienter la FIFA vers la recherche du profit à tout prix. Balayant au passage l’obligation de neutralité politique de l’organisation, il s’est affiché sans complexe aux côtés des principaux autocrates et aspirants autocrates de la planète.

Une association à but non lucratif… du moins sur le papier 

Les atteintes aux droits humains liées à l’organisation des Coupes du monde ne datent pas de l’ère Infantino. Elles faisaient déjà régulièrement les gros titres sous Sepp Blatter, mais son successeur n’a guère montré plus d’empressement à y remédier. Selon une enquête du quotidien britannique The Guardian, plus de 6500 travailleurs et travailleuses migrant·e·s ont perdu la vie sur des chantiers au Qatar entre l’attribution du Mondial en 2010 et sa tenue en 2022. La plupart de ces décès n’ont jamais été élucidés, et la FIFA refuse toujours d’indemniser les familles des victimes. 

A man with a mask representing FIFA President Gianni Infantino and a football World Cup trophee gestures next to giant billboards in a street of Infantino's hometown of Brig, where his parents originally moved as migrants, during a protest by NGO Avaaz calling on Infantino to commit to a $440 million FIFA compensation fund for victims of this Qatar 2022 World Cup football tournament, on December 7, 2022. © Valentin Flauraud / Keystone
En 2022, à Brigue, des manifestant·e·s ont demandé réparation pour les victimes des chantiers du Mondial au Qatar. Sans succès.

Loin d’en tirer des leçons, elle a choisi l’Arabie saoudite pour accueillir la Coupe du monde 2034 sans lui imposer de conditions particulières. Or, le royaume applique lui aussi le système de kafala, qui soumet la main-d’œuvre migrante à une exploitation brutale. La FIFA d’Infantino, elle, n’y voit qu’un risque « moyen » de violations des droits humains. 

Et la Suisse dans tout cela ? Bien que la FIFA y soit enregistrée comme association à but non lucratif et donc largement exonérée d’impôts, elle tient davantage de la multinationale que du club de pétanque du coin. Des parlementaires de gauche et du centre l’ont d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises en plaidant pour un encadrement et un contrôle à la hauteur de son poids économique.  

En vain : le Conseil fédéral n’a jamais jugé utile de prendre des mesures, pas plus que le Conseil national et le Conseil des États. Même l’idée d’un rapport examinant les avantages et les inconvénients d’un cadre de surveillance commun pour les fédérations sportives internationales n’a pas trouvé grâce aux yeux des autorités, qui l’ont estimée superflue. Pour s’en expliquer, le Conseil fédéral met invariablement en avant les contacts étroits que la Suisse entretient avec la FIFA, de même que son statut de membre fondateur du Centre pour le sport et les droits de l’homme, une plateforme dédiée au dialogue et à la formation sur ces enjeux. 

L’ironie est savoureuse : le 21 septembre, Berne a fini par reconnaître qu’il y avait matière à agir. Le Conseil des États a chargé le Conseil fédéral d’élaborer un rapport consacré à la FIFA et à la septantaine d’autres fédérations sportives internationales établies dans le pays. Une prise de conscience tardive face au regain de critiques envers Gianni Infantino et la FIFA ? Rien n’est moins sûr. Le mandat vise à identifier les avantages que la présence de ces organisations apporte à la Suisse, notamment « en matière d’image », ainsi que les moyens de « préserver et de consolider les bénéfices » qu’elle en tire. 

Espérons que le Conseil fédéral – qui avait recommandé l’adoption de cette proposition – se souviendra des événements de l’été 2015 au moment de rédiger son rapport. Et qu’il saura aussi reconnaître les risques et les inconvénients que l’implantation de la FIFA en Suisse fait peser sur le pays, ainsi que les responsabilités qui en découlent. La Confédération ne peut plus rester sur la touche. Il est temps qu’elle entre en jeu.

« L’argent ne marque pas de buts. » (Vieil adage footballistique)

Florian Blumer travaille depuis trois ans comme journaliste et enquêteur chez Public Eye. 

Contact: florian.blumer@publiceye.ch

Le blog #RegardDePublicEye

Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.  

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