La neutralité comme modèle d’affaires : comment une frange de la gauche pacifiste a-t-elle pu se laisser berner par Blocher ?

Sous couvert de neutralité, l’initiative de l’UDC soumise au peuple le 27 septembre vise en réalité à interdire les sanctions afin de maximiser les profits de la Suisse. Derrière un vernis pacifiste, la colombe exhibée par Christoph Blocher troque le rameau d’olivier contre des liasses de billets. Comment expliquer qu’une partie de la gauche écologiste persiste à ignorer les faits, en se rangeant aux côtés du milliardaire et de sa cohorte de fidèles ?
© Mithilfe von KI veränderte Friedenstaube der Initiative

Je croyais connaître le dossier. J’avais tort. En lisant l’excellent article de fond que Swissinfo a consacré à l’initiative sur la « neutralité », j’ai appris quelque chose qui m’avait complètement échappé jusqu’alors : parmi les produits russes visés par les sanctions européennes reprises par la Suisse, à la fin février 2022, figurent non seulement le pétrole, le charbon et les diamants… mais aussi la vodka. Oui, la vodka. Ce détail – certes anecdotique, mais de loin le plus alcoolisé d’une liste dominée par les matières premières qui alimentent la machine de guerre de Vladimir Poutine – m’était passé sous le radar. Voilà pourtant plus de quatre ans que je suis de près la réponse de la Suisse à la guerre menée par la Russie en Ukraine, tant pour des raisons professionnelles qu’en tant que citoyen. 

La récente plongée de la WOZ dans les coulisses de la dernière métamorphose de Christoph Blocher en Guillaume Tell des temps modernes m’a également réservé quelques surprises, à commencer par le modèle d’affaires qui sous-tend cette mise en scène. J’ignorais ainsi que TeleBlocher avait annoncé l’initiative sur la neutralité dès le 11 mars 2022, soit moins de deux semaines après la séance extraordinaire au cours de laquelle le Conseil fédéral avait repris avec effet immédiat les sanctions européennes contre l’agresseur russe. « Les sanctions économiques sont une arme de guerre », proclamait alors Blocher sur sa chaîne. 

La paix aurait-elle donc changé de camp ? 

On le sait, depuis le temps : l’UDC excelle dans l’art de tordre la réalité. Car les sanctions financières et les embargos sur les matières premières visant Vladimir Poutine et son entourage ne sont pas des instruments de guerre, mais bel et bien des moyens de la combattre. Reste que cette mystification n’a pas seulement séduit la base du parti. Elle a aussi trouvé un écho auprès de certain·e·s communistes, pacifistes et opposant·e·s aux mesures anti-Covid, comme en témoignent les nombreux sites de soutien qui ont fleuri ces derniers mois. Plus récemment, notre improbable homonyme « Public Eye on Science » a même lancé un appel à manifester samedi prochain. Rappelons que lors de la première manifestation pour la paix organisée après l’invasion de l’Ukraine fin février 2022, près de 20 000 personnes s’étaient rassemblées à Berne pour exiger une reprise rapide et complète des sanctions européennes. Et voilà où nous en sommes aujourd’hui… 

La WOZ a par ailleurs mis au jour des liens d’affaires jusque-là inconnus de la famille Blocher avec la Russie, la Chine et d’autres régimes autoritaires. Elle cite également Jakob Tanner, l’un des plus fins connaisseurs de l’histoire de la neutralité suisse. Pour lui, cette initiative au nom mensonger n’est qu’un « écran de fumée destiné à défendre les intérêts d’une certaine élite économique suisse, qui combat depuis longtemps l’ONU et l’Union européenne ». Or, malgré ces révélations et ces mises en garde, le roucoulement « pacifiste » de la droite dure continue de séduire une frange désabusée de la gauche, qui ne se contente plus d’y prêter l’oreille, mais lui sert désormais de caisse de résonance. 

Les leçons oubliées de l’histoire 

Prenons le cas de René Roca, qui s’emploie à bâtir une alliance « de gauche » autour de Chrisoph Blocher. Membre du comité d’initiative, l’historien affirmait récemment dans le Tages-Anzeiger qu’il est « faux de parler d’une initiative UDC ». En lisant ces propos, je suis tombé des nues. Comment des milieux habituellement critiques et instruits peuvent-ils faire preuve d’un tel aveuglement et se laisser ainsi berner ? Une partie de la réponse tient sans doute à la force des réflexes idéologiques : le pacifisme, érigé en principe absolu, et un certain scepticisme envers l’État semblent l’emporter sur des valeurs pourtant largement partagés en Occident, notamment la défense des droits humains et du droit international. Il en résulte une vision de la neutralité tellement déconnectée de son époque qu’elle fait abstraction de précédents historiques aussi accablants que l’attitude de la Suisse face au régime d’apartheid sud-africain. 

Reste un espoir : que celles et ceux qui se réclament de cette « vieille gauche » infligent un non cinglant à l’initiative le 27 septembre. Et puisqu’il arrive même aux mieux informé·e·s de passer à côté de l’essentiel, je me permets sans fausse modestie de recommander à René Roca et consorts la lecture de notre prise de position, qui explique en quoi une interdiction des sanctions ferait de la Suisse une plaque tournante pour les régimes répressifs – et lui permettrait de prospérer sur le dos de leurs victimes. Un tel modèle d’affaires n’a rien de neutre, il est barbare. Sa place est dans les poubelles de l’histoire suisse, pas dans notre Constitution.  

«Porte-parole, «spin doctor» et rédacteur, je sais que la vérité est une valeur approchée, et non une question de point de vue. C’est ce qui fait et ce que montre un bon journalisme.»

Oliver Classen est porte-parole de Public Eye depuis plus de dix ans. Il a contribué à notre ouvrage de référence sur le secteur suisse des matières premières et a coordonné plusieurs éditions des Public Eye Awards, le contre-sommet critique au Forum économique mondial. Il a travaillé comme journaliste pour différents journaux, dont le Handelszeitung et le Tagesanzeiger.

Contact: oliver.classen@publiceye.ch
LinkedIn: @Oliver Classen 

Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.

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Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.  

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