«Seco Secrets»: les paris sont ouverts!
Manuel Abebe, 10 juin 2026
«Gantner Gate»? «Rolex Records»? «Parmelin Papers»? «Seco Secrets»? Et pourquoi pas «Budliger Billionaire Briefings»? Depuis plusieurs mois, nous spéculons sur le titre du futur scoop concernant les tractations secrètes autour de la rencontre très sélecte qui a eu lieu, le 4 novembre 2025, entre Donald Trump et des patrons de grandes entreprises suisses dans le Bureau ovale. Il faut dire que les différents médias qui ont invoqué la Loi sur la transparence ont toutes les peines du monde à obtenir l’accès aux e‑mails, présentations et rapports relatifs au bras de fer douanier avec les États-Unis. En cause : les méthodes peu ordinaires employées par le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) pour dissimuler comment la Suisse a négocié avec l’administration Trump afin d’obtenir une baisse temporaire des droits de douane, passés de 39 à 15%.
Lorsque le Préposé fédéral à la transparence a recommandé au Seco, début avril, d’ouvrir entièrement le dossier aux journalistes, nous avons lancé les paris chez Public Eye. Sans surprise, miser sur un titre aussi convenu que «Seco Secrets» n’offre que des perspectives de gains (en cafés) limitées. Mais avec un choix plus audacieux, comme «Rolex Records», vous pouvez espérer avoir votre dose gratuite de caféine pendant au moins une semaine.
Fin mai, le Tages‑Anzeiger, qui n’avait toujours pas pu livrer le scoop tant attendu, mettait en évidence l’état préoccupant du «quatrième pouvoir». Suite à la demande de sa hiérarchie de retirer les requêtes déposées pour obtenir les documents, un journaliste tenace de la NZZ est aujourd’hui contraint de saisir le Tribunal administratif fédéral à titre privé. Les grandes révélations tardant donc à venir, nous avons changé d’approche et parions désormais sur le contenu du dossier.
Nous vous présentons ci-après quelques-unes de nos cotes du moment: de 1,2 (aussi prévisible qu’une nouvelle offensive tarifaire de Washington) à 200 (aussi improbable que le récent sacre du FC Thoune, pourtant néo-promu en Super League).
Cote 1,2: les slides PowerPoint de Partners Group
Après le premier choc tarifaire d’août 2025, la task force de Partners Group, une société de capital-investissement basée à Zoug, a planché tout un week‑end pour livrer au Seco un PowerPoint esquissant les prochaines étapes stratégiques des négociations, comme le raconte le média alémanique Republik. Quelques jours plus tard, deux de ses cofondateurs – parmi lesquels le milliardaire zougois Alfred Gantner – accompagnaient la ministre des finances Karin Keller-Sutter à Washington. Si les responsables de la transparence du Seco font leur travail à peu près correctement, ces slides devraient figurer parmi les documents à rendre publics. Les seuls paris vraiment prometteurs à faire ici concernent tout au plus la police de caractères utilisée ou la couleur des titres.
Cote 7: le détail des investissements étatsuniens de Partners Group
Depuis les négociations autour des promesses d’investissements suisses faramineux (200 milliards sur cinq ans), Partners Group s’est offert toute une série de centrales à gaz aux États‑Unis. Selon CH Media, le groupe zougois dépendait pour cela du feu vert, et donc du bon vouloir, des autorités étatsuniennes. Début mai, il a déposé une nouvelle demande d’acquisition portant sur une centrale fossile de grande envergure dans l’État de New York. Les paris s’emballent: le Seco était‑il dans la confidence, ou ignorait-il les divers deals «fomentés» par des membres de sa propre délégation?
Cote 100: le PDF de la stratégie de politique économique extérieure
En théorie, le Seco est censé s’aligner sur la stratégie de politique économique extérieure du Conseil fédéral. Mais depuis le lancement de l’offensive tarifaire étatsunienne, c’est comme si l’accès à ce document PDF était bloqué sur l’intranet bernois, et que tout le monde avait complètement oublié de quoi il s’agit. En tous cas, on doute fort que le Seco ait tenté de refroidir les ardeurs des milliardaires en leur rappelant l’une des priorités énoncées par le Conseil fédéral dans sa stratégie: «renforcer la transparence et la participation».
Cote 200: l’historique du groupe de discussion de la «Team Switzerland»
La bonne entente au sein de l’équipe de négociation suisse saute aux yeux, surtout depuis qu’Alfred Gantner, l'homme fort de Partners Group, a offert des boules de Noël en forme de lingots d’or à Helene Budliger Artieda, la cheffe du Seco. À une époque où, de Bruxelles à Washington, des affaires d’État se règlent sur Signal, l’existence d’un groupe de discussion pour la «Team Switzerland» n’aurait rien de surprenant. La mise au placard du principe de transparence que nous observons dans cette affaire – aux relents vaguement autoritaires – laisse toutefois penser que le Seco caviarderait de toutes façons les passages intéressants: petites phrases bien senties, mèmes malicieux et messages truffés d’émojis.
Triste ironie, même l’historique d’un groupe de discussion complètement parti en vrille ferait meilleure figure que les négociations tarifaires telles qu’elles sont menées aujourd’hui par la Suisse, qui n’hésite pas à piétiner ses principes.
«Un jeu réglé avec des amis est un passe-temps honnête» – Voltaire
Manuel Abebe coordonne la politique commerciale chez Public Eye et enquête sur le négoce des matières premières.
Contact: manuel.abebe@publiceye.ch
Twitter: @manuelabebe
Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.
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