Trafigura sur le chemin de la transparence

Exit les intermédiaires. Soyons transparents… et traitons directement avec le président!

A la mi-juillet, Trafigura a annoncé qu’elle entendait mettre un terme à ses relations avec les intermédiaires d’ici à la fin octobre 2019. Cette initiative a été copieusement saluée, Trafigura ne se contentant pas de clamer les vertus de son engagement en matière de bonne gouvernance, mais n’hésitant pas, publiquement, à prendre des mesures concrètes.

Cette annonce a notamment été applaudie par la société civile, qui y a vu un pas positif dans la lutte contre la corruption, lutte patiente et sans relâche dont elle se fait la voix. Les intermédiaires – ou apporteurs d’affaires – constituent trop souvent un point d’ancrage à des pratiques corruptives pour les sociétés qui cherchent à obtenir ou à renouveler de juteux contrats auprès de pays, souvent africains, riches en pétrole et autres ressources naturelles très convoitées.

Cap sur la transparence!

Suite à la vague d’affaires de corruption qui a touché les grandes maisons de négoce indépendantes établies en Suisse (Trafigura, Glencore, Vitol sont notamment sous le feu des projecteurs des autorités américaines et brésiliennes dans le cadre du scandale Petrobras; Gunvor est poursuivie par le Ministère public de la Confédération en raison de ses activités en République du Congo), la mesure annoncée par Trafigura vient renforcer le caractère précurseur de sa politique en matière de transparence. Après la transparence des paiements aux gouvernements des pays producteurs, dont la maison de négoce s’est fait la pionnière au sein de l’Initiative sur la transparence des industries extractives (ITIE), Trafigura décide donc de suspendre les contrats avec ces intermédiaires aux méthodes pouvant se révéler embarrassantes, voire pénalement répréhensibles.

Qu’à cela ne tienne! Voilà que l’on apprend que Jeremy Weir, le patron de Trafigura, s’est entretenu, le 29 juillet à Brazzaville, avec le président Denis Sassou N’Guesso: «Trafigura a exprimé sa disponibilité à renforcer la coopération avec le Congo dans le domaine des hydrocarbures».

Le patron de Trafigura, Jeremy Weir, et le président de la République Démocratique du Congo, Denis Sassou N'Guesso, lors d'une rencontre à Brazzaville, le 29 juillet 2019. © Agence d'information d'Afrique Centrale - adiac-congo.com
Le patron de Trafigura, Jeremy Weir, et le président Denis Sassou N'Guesso.

Si la déclaration de Trafigura de cesser de recourir à des intermédiaires est un pas important dans la bonne direction, on peut tout de même s’interroger sur les principes qui guident le développement de ses activités dans certains pays où la corruption règne en maître. Le Congo-Brazzaville fait en effet partie des Etats les plus corrompus de la planète, comme le rappelle inlassablement le classement de l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International.

Bien mal acquis…

Le président de la République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, règne d’une main de fer sur son pays depuis plus de trois décennies. Depuis environ dix ans, lui et sa famille font l’objet de plusieurs enquêtes, dont celle dite des «Biens-Mal-Acquis», menées dans différents pays européens. Au cœur de ces investigations au long cours: le produit d’activités illicites ayant permis à des dirigeants du clan Sassou-Nguesso un enrichissement personnel que leurs revenus ne peuvent justifier. Les autorités françaises ont notamment identifié plus de 60 millions d'euros de produits de luxe et de biens immobiliers détenus par la famille Sassou-Nguesso en France.

En Suisse, notre enquête, publiée en septembre 2017, a mis en lumière les pratiques douteuses de Gunvor au Congo, confirmées par la justice helvétique: des millions de francs de pots-de-vin ont été versés à des officiels congolais pour que le négociant obtienne des cargaisons de pétrole. La Première Dame et le président lui-même ont bénéficié de ces ententes corruptives.

Une nouvelle enquête, publiée en août par l’ONG britannique Global Witness, retrace en outre le cheminement de plus de 50 millions de dollars de fonds publics qui auraient été détournés par le fils du président, Denis Christel Sassou-Nguesso, au détriment de la population congolaise.

Un homme proteste contre l'accaparement des richesses du pays par le clan du président Sassou Nguesso, lors d'une manifestation de l'opposition à Brazzaville, le 27 novembre 2015. © Laudes Martial Mbon/Getty Images
Un homme proteste contre l'accaparement des richesses du pays par le clan du président Sassou Nguesso, lors d'une manifestation de l'opposition qui s'est tenue peu avant le référendum sur la prolongation du mandat du président, en exercice depuis 1979. Brazzaville, le 27 novembre 2015.

…ne profite jamais

Les sociétés de négoce, Trafigura en tête, se positionnent en chantres de la bonne gouvernance. Glencore et Gunvor ont récemment emboîté le pas à Trafigura, en affirmant qu’elles allaient limiter le recours aux intermédiaires dans le cadre de leurs activités de négoce. On ne peut que s’en réjouir, dénonçant depuis longtemps les composantes explosives de ce modèle d’affaire à haut risque.

Il est toutefois utile de rappeler que la bonne gouvernance ne se pratique pas par à-coups, ou par effets d’annonce sur la place publique, mais qu’elle commence par se poser les bonnes questions. Faire directement affaire avec une famille kleptocrate qui agit contre les intérêts de la population, la privant sans vergogne de revenus essentiels, n’est-ce pas un comportement «passé de mode» et pour le moins cynique?

Esprit pionnier et responsable, où es-tu?

«Perversion et corruption se cachent souvent sous le masque de l'ambiguïté. Je déteste l'ambiguïté et ne lui accorde aucune confiance.» (John Wayne)

Anne Fishman travaille depuis 2006 dans la lutte contre la criminalité financière. Elle s’est spécialisée dans les enquêtes sur les réseaux de corruption, notamment par l’analyse des mécanismes de blanchiment d’argent et des mesures pour y remédier.

Contact: anne.fishman@publiceye.ch

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