Une machine à procédures-bâillons dopée à l’IA
Oliver Classen, 5 mai 2026
Sur la page d’accueil, deux yeux se tournent vers vous et vous scrutent. Bienvenue sur www.objection.ai, un cauchemar tant pour le journalisme d’investigation que pour les tribunaux et les cabinets d’avocat·e·s. Car ici, n’importe qui peut contester à tout moment des faits pourtant établis par des enquêtes journalistiques, même si ceux-ci ont été vérifiés de manière rigoureuse. Lancé mi-avril, ce service en ligne promet «à chacune et chacun un outil rapide, abordable et fondé sur des preuves pour remettre en cause des affirmations diffusées dans les médias». Outre des contre-enquêtes menées par d’ancien·ne·s agent·e·s du renseignement, l’offre comprend un jugement rapide rendu par un «tribunal IA» ainsi qu’une «gestion algorithmique des atteintes à la réputation».
Ce qui ressemble à une dystopie numérique est un projet bien réel, mis sur pied par un certain Aron D’Souza. Cet entrepreneur australien établi aux États-Unis a récemment fait les gros titres avec les controversés «Enhanced Games» («Jeux améliorés») – des épreuves sportives internationales, organisées en mai à Las Vegas, où le dopage n’est pas seulement autorisé, mais explicitement encouragé. L’homme n’en est pas à son coup d’essai: alors qu’il étudiait le droit à Oxford, Aron D’Souza avait convaincu Peter Thiel de poursuivre en justice le site Gawker, qui avait révélé l’homosexualité du milliardaire. Mais c’est officiellement pour avoir publié une sextape du catcheur Hulk Hogan que le média en ligne sensationnaliste avait été traîné devant les tribunaux. Bien plus prometteuse, cette affaire s’était conclue en 2016 par une condamnation à 140 millions de dollars de dommages et intérêts, entraînant la faillite de Gawker.
Des procédures-bâillons à prix cassé
Le fondateur d’Objection et son mentor Peter Thiel veulent renverser la démocratie occidentale en recourant à la disruption technologique – ou, du moins, la fragiliser suffisamment pour qu’eux et leurs pairs puissent poursuivre leurs affaires sans être entravés par des médias, des juges ou des parlementaires trop regardant·e·s. L’empire de Peter Thiel compte notamment Palantir, le géant étatsunien des logiciels, qui a récemment engagé des poursuites contre le média suisse Republik. La plateforme Objection s’inscrit dans une logique similaire. À partir de 2500 dollars, il est possible de déposer une objection publique. Le service complet, lui, coûte 15 000 dollars. À ce prix-là, le dossier est confié à d’ancien·ne·s employé·e·s de la CIA, du FBI ou de la NSA ainsi qu’à des professeur·e·s de droit de renom. Le forfait comprend en outre «200 publications quotidiennes sur les réseaux sociaux destinées à protéger la réputation».
Le «ticket d’entrée» est donc bien plus abordable que dans de nombreuses procédures judiciaires classiques. De quoi contrarier les cabinets spécialisés dans les SLAPP (strategic lawsuit against public participation), ces «procédures‑bâillons» intentées par des acteurs économiques puissants pour faire taire les critiques. Si Objection empiète sur ce business toujours plus florissant, les médias et les ONG d’investigation peuvent‑ils pour autant espérer des procédures moins longues et moins coûteuses? C’est peu probable, car nombre de plaignant·e·s potentiel·le·s pourraient décider d’actionner les deux leviers. Plus fondamentalement, ce service représente une grave menace pour le quatrième pouvoir dans les États démocratiques. Imaginez : une fois l’objection déposée, les journalistes ont 24 heures pour choisir de révéler ou non leurs sources. Passé ce délai, la brigade d’enquête de Peter Thiel entame des recherches tous azimuts – sur le web et le darknet, auprès des protagonistes, des administrations, des banques… en n’hésitant pas non plus à cibler les journalistes à l’origine des révélations fâcheuses.
Un pilori numérique pour les médias et les ONG d’investigation
Autre biais majeur: la plateforme évalue les preuves de manière arbitraire. Les sources primaires, telles que les contrats ou les e-mails officiels, ont le plus de poids, tandis que les témoignages de lanceurs et lanceuses d’alerte sont très peu pris en compte. Or, c’est précisément la garantie de l’anonymat qui permet souvent de mettre en lumière des abus, et aucun·e journaliste digne de ce nom ne livrera de sources confidentielles à un «tribunal IA». Enfin (et c’est là le plus inquiétant d’un point de vue juridique), les «verdicts» de ces simulacres de procès sont rendus par des modèles génératifs d’OpenAI, d’Anthropic, de Mistral et de Google – des systèmes dont même les concepteurs ne peuvent expliquer le raisonnement de façon fiable ni distinguer ce qui relève de l’hallucination. Au terme du processus, chaque journaliste ciblé·e se retrouve cloué·e au pilori, avec une page de profil, un «indice d’honneur» et un «score de crédibilité».
La présence de Michael Sackler parmi les premiers clients d’Objection ne détonne pas dans ce décor déjà sinistre. Copropriétaire de Purdue – géant pharmaceutique étatsunien qui a engrangé des milliards de profits grâce à son rôle central dans la crise des opioïdes, à l’origine de la mort de centaines de milliers de personnes aux États-Unis –, il a déposé une objection remarquée contre un article du Hollywood Reporter publié en 2021. Le texte reprochait à la famille Sackler de recourir à des méthodes de relations publiques agressives en vue de redorer son image sérieusement entachée. De quoi faire froid dans le dos. Reste une question: et si ce nouveau «joujou» finissait par se retourner contre ses promoteurs? Car demain peut-être, des acteurs économiques et politiques visés par Fox News, la Weltwoche ou d’autres machines de propagande post‑factuelle s’en empareront à leur tour, introduisant un grain de sable dans les rouages idéologiques de cet instrument de pouvoir manipulateur.
«Porte-parole, «spin doctor» et rédacteur, je sais que la vérité est une valeur approchée, et non une question de point de vue. C’est ce qui fait et ce que montre un bon journalisme.»
Oliver Classen est porte-parole de Public Eye depuis plus de dix ans. Il a contribué à notre ouvrage de référence sur le secteur suisse des matières premières et a coordonné plusieurs éditions des Public Eye Awards, le contre-sommet critique au Forum économique mondial. Il a travaillé comme journaliste pour différents journaux, dont le Handelszeitung et le Tagesanzeiger.
Contact: oliver.classen@publiceye.ch
LinkedIn: @Oliver Classen
Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.
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