«Les Bananenfrauen ont déclenché un vaste mouvement»
Propos recueillis par Robert Bachmann
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Jana Leu / volltoll.ch
Anne-Marie Holenstein, vous avez rejoint la Déclaration de Berne en 1969. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager?
C’était la suite logique de mon parcours. Dès les années 1950, je militais pour le dialogue œcuménique au-delà des clivages confessionnels, avec un intérêt marqué pour l’éthique sociale. C’est Marga Bührig, pionnière du mouvement œcuménique, qui a proposé ma candidature pour mettre sur pied le secrétariat de la Déclaration de Berne.
Comment le contact avec les Bananenfrauen s’est-il fait?
Certaines d’entre elles me connaissaient et savaient que dans le cadre de la Déclaration de Berne, j’étais en relation avec plusieurs collectifs engagés. J’ai ainsi pu les soutenir en les mettant en contact avec des groupes prêts à s’investir dans la campagne.
Qui étaient les Bananenfrauen?
Il s’agissait d’un groupe de femmes issues de la classe moyenne de Frauenfeld, qui se réunissaient régulièrement. Un jour, Ursula Brunner, qui animait les échanges, leur montre le documentaire Bananera Libertad du réalisateur suisse Peter von Gunten. Pour certaines, c’est un électrochoc: elles décident de s’engager en faveur des populations d’Amérique latine confrontées à de graves injustices. Dans une lettre, l’une d’elles écrit: « En tant que mères, nous avons le pouvoir – et le devoir – d’influencer la prochaine génération.»
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Staatsarchiv des Kantons Thurgau
Quels étaient leurs objectifs?
Elles voulaient faire reculer l’injustice dans un monde qui en était saturé. Pendant dix ans, elles se sont focalisées sur la banane. Elles réclamaient de meilleurs salaires pour les travailleurs et travailleuses ainsi que des pratiques moins nocives pour l’environnement dans les plantations.
Comment ont-elles réussi à se faire entendre?
Par des méthodes originales et en osant défier le géant Migros. Lorsque le grand distributeur a voulu réduire le prix des bananes de 15 centimes par kilo, elles ont réagi: «Nous ne voulons pas de bananes moins chères. Leur prix est déjà trop faible – elles sont même meilleur marché que des pommes. Nous demandons plutôt un supplément.» Elles ont ensuite calculé que ces 15 centimes, reportés sur l’ensemble des bananes vendues chaque année par Migros, auraient un impact considérable s’ils étaient consacrés à des projets de développement en Amérique latine.
Quelle a été votre contribution?
Je leur ai soufflé une idée concrète pour renforcer la pression : pour chaque kilo de bananes acheté, il suffisait de faire un virement de 15 centimes sur n’importe quel compte Migros. L’initiative a rapidement fait boule de neige – au point d’agacer sérieusement l’entreprise, surtout ses services comptables. Résultat : par la suite, les Bananenfrauen ont souvent été conviées à Zurich pour discuter avec la direction.
Qu’ont-elles obtenu?
Leurs actions ont poussé de nombreuses personnes à réaliser que quelque chose clochait dans le prix des bananes : nous consommons des fruits bon marché au détriment des personnes travaillant dans les plantations. Elles ont également lancé leur propre journal, avec des informations qu’elles collectaient elles-mêmes.
À quoi ressemblaient leurs actions?
Un samedi, elles ont parcouru Frauenfeld avec des chariots, en distribuant des bananes et leur journal. À chaque personne, elles posaient la même question: êtes-vous prêt·e à payer davantage pour des bananes? Elles ont ainsi récolté plus d’un millier de signatures. L’opération a fait grand bruit et exigé beaucoup de courage: dans une petite ville où tout le monde se connaît, sortir du rang n’avait rien d’évident, surtout en tant que femme de la classe moyenne. Ce jour-là, elles ont distribué plus de 1 tonne de bananes. En parallèle, elles ont constitué une documentation solide qui leur a permis de mener un travail médiatique efficace, rapidement relayé dans tout le pays.
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Staatsarchiv des Kantons Thurgau
Que s’est‑il passé ensuite?
Le succès de l’action a fait tache d’huile et diverses initiatives ont vu le jour. Des femmes entraient dans des petits commerces – à l’époque, il existait encore des magasins Usego tenus par des particuliers – pour leur proposer de vendre des bananes avec un supplément destiné à une caisse commune. Là encore, l’idée a suscité l’intérêt. De nombreuses personnes étaient prêtes à payer 15 centimes de plus. En très peu de temps, le groupe a accumulé un savoir impressionnant sur la filière bananière, la fixation des prix, mais aussi sur la façon d’attirer l’attention des médias et du public.
Qu’est-ce que les Bananenfrauen n’ont pas réussi à obtenir?
Des changements structurels fondamentaux, en particulier aux niveaux politique et législatif dans les pays de production. Là, elles ont atteint les limites de leurs moyens.
En quoi les Bananenfrauen occupent-elles une place importante dans l’histoire des femmes?
À l’époque, les femmes étaient très peu présentes dans l’espace public, politique et médiatique. Dans la sphère privée aussi, leurs droits étaient limités. Par exemple, une femme mariée ne pouvait travailler qu’avec l’accord de son mari.
Je me souviens avoir voulu ouvrir un compte pour la Déclaration de Berne. Au guichet, on m’a répondu: «Madame Holenstein, il vous faut la signature de votre mari.» Je n’en revenais pas. J’imagine volontiers la stupéfaction de certains lorsque leur épouse leur a annoncé qu’elle repartait à Zurich pour négocier avec Migros – en leur laissant une boîte de raviolis à réchauffer pour le dîner.
Qu’est-ce qui vous marque le plus lorsque vous repensez aux Bananenfrauen?
Leur courage. Avec créativité, intuition et beaucoup d’imagination, elles ont très bien su utiliser leurs moyens limités pour déclencher un vaste mouvement. Et quelle ténacité! Pendant dix ans, un noyau de six femmes est resté mobilisé sans relâche, sans jamais tomber dans l’agressivité. À l’époque, c’était important, car l’opinion publique ne l’aurait pas toléré. Ce qu’elles ont accompli est remarquable, et leur engagement continue de porter ses fruits. Chapeau!
Quel héritage ont laissé les Bananenfrauen?
Aux côtés de nombreux autres groupes, elles ont ouvert la voie à l’essor du label Max Havelaar dans les années 1990. Mais aujourd’hui, ce modèle atteint ses limites : l’offre Fairtrade des grands distributeurs présente encore d’importantes lacunes. C’est le cas, par exemple, pour des produits liés au travail des enfants, comme le cacao et le chocolat. Pour mettre un terme aux pratiques abusives des entreprises qui violent les droits humains et détruisent l’environnement, il faut une loi. Je pense en particulier à l’initiative pour des multinationales responsables. Je suis sûre que les Bananenfrauen défendraient aujourd’hui ce combat.