Exposition à l'arsenic Glencore au Québec : les enfants sacrifiés de la fonderie Horne

Depuis des décennies, les enfants de Rouyn-Noranda grandissent exposés à l’arsenic dégagé par la fonderie de Glencore, enclavée dans le tissu urbain. Face aux menaces de fermeture du site de la multinationale zougoise, les autorités locales ont minimisé l’ampleur de la contamination. Pour sauver l’activité industrielle, elles ont accordé puis prolongé une dérogation autorisant des niveaux d’arsenic jusqu’à cinq fois supérieurs à la norme québécoise, et prévoient la destruction du quartier environnant, affectant quelque 200 familles.

À Rouyn-Noranda, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Depuis près d’un siècle, le sort de cette petite localité de l’intérieur du Québec (43'000 habitant·e·s) est resté étroitement lié à l’exploitation du cuivre, source essentielle d’emplois et de revenus fiscaux. Née de l’essor minier, la ville s’est développée autour de la mine Horne, fermée en 1976, le ventre creusé par la pioche et la dynamite. La fonderie Horne – rachetée en 2006 par le groupe suisse Xstrata puis intégrée en 2013 à Glencore à la suite de leur fusion – continue, elle, d’opérer depuis le quartier Notre-Dame, comme un maillon-clé de la filière du cuivre nord-américaine. 

Longtemps, l’équilibre a tenu à une forme d’évidence locale : la fonderie fait vivre la ville – et la ville vit avec. 

© Bibliothèque et Archives nationales du Québec
La bourgade de Noranda, déjà flanquée d’une fonderie de cuivre, sur une carte postale du siècle dernier.

Mais à l’automne 2019, les conclusions d’une étude de biosurveillance, réalisée un an plus tôt via des prélèvements ongulaires sur de jeunes enfants, sont rendues publiques par les autorités sanitaires locales. Les plus jeunes résident·e·s du quartier Notre-Dame, au pied de la fonderie, présentent une concentration d’arsenic en moyenne quatre fois plus élevée que dans la ville-témoin située à 100 kilomètres. Les personnes vivant à proximité immédiate du site industriel sont particulièrement affectées, avec – dans le cas du petit Ethan – des niveaux jusqu’à 60 fois plus élevés. Les résultats sont confirmés, un an plus tard, via une deuxième étude menée sur les adultes du même quartier. 

Les dirigeants de la fonderie de cuivre Horne, la seule du Canada, et plusieurs sous-ministres du Québec se seraient pourtant accordés avant la publication de la première étude afin de minimiser ses résultats et en limiter la communication auprès du public, selon les témoignages recueillis par le journaliste Grégoire Osoha dans son livre Atome 33 (lAtome 33 : histoire d’une lutte collective contre une pollution industrielle, Ed. Marchialy, 2025). Ces accusations sont démenties par les autorités. 

Ne pas laisser sortir le chien 

Aux côtés de représentants de Glencore, les autorités sanitaires se livrent pourtant à un curieux exercice lors de la présentation des résultats de l’étude. Égrainer des conseils pour limiter l’exposition de la population aux agents toxiques : laver régulièrement les sols et les animaux domestiques, réduire leurs déplacements en extérieur, garder les fenêtres fermées quand le vent se lève, empêcher les enfants de manger de la terre ou du sable, recouvrir leur bac à sable quand il n’est pas utilisé. Des recommandations que l’on ne donne d’ordinaire qu’après une grande catastrophe environnementale.  

Surnommé le « roi des poisons », l’arsenic est une substance connue depuis longtemps pour sa toxicité élevée. Elle s’accumule dans l’organisme, perturbe les mécanismes cellulaires et augmente les risques de cancer. Chez les enfants, l’exposition prolongée est également associée à des troubles neurodéveloppementaux.  

Ces résultats ne surgissent pas dans le vide. Depuis les années 1990, avant même la venue de Xstrata et Glencore, les stations de mesure installées à proximité de la fonderie relèvent des concentrations d’arsenic dans l’air bien supérieures à celles observées ailleurs. Entre 1991 et 2002, à mesure que la fonderie se spécialise dans le recyclage des déchets électroniques, les concentrations d’arsenic dans l’air ambiant à proximité de l’usine passent de moins de 200 à près de 1000 nanogrammes par mètre cube (ng/m3). À titre de comparaison, dans des villes comme Montréal ou Québec, la concentration moyenne par mètre cube se situe entre 1 et 2 nanogrammes. 

Face à ces écarts, et pour limiter les risques, les experts sanitaires recommandent une cible annuelle à ne pas dépasser qui est entre-temps devenue norme légale : 3 ng/m3. À Rouyn-Noranda, la Fonderie Horne bénéficie toujours d’un plafond dérogatoire de 45 ng/m3, appelé à descendre à 15 ng/m3 en 2029/2030, selon une loi adoptée par le Québec en juin 2026. Cette dérogation devrait rester en vigueur au moins jusqu'en 2033. Selon les dernières mesures effectuées au 15 mars 2026, la concentration moyenne annuelle d’arsenic est de 40,9 ng/m3 autour de la fonderie. En légère augmentation par rapport à l’année précédente.  

Interpellé par Public Eye, le groupe Glencore évoque des seuils qui « diminuent rapidement à mesure que l’on s’éloigne de la fonderie » et une étude de biosurveillance réalisée en 2005-2006 qui confirmerait que « même à des concentrations proches de 400 ng/m3, la population n’était pas surexposée à l’arsenic » dans le quartier Notre-Dame. Dans un courriel datant de 2013 consulté par Public Eye, le directeur de la santé publique concluait effectivement à un risque « minime » de développer un cancer du poumon, même après septante ans à de tels niveaux d’exposition. Mais à Rouyn-Noranda, ces conclusions peinent à apaiser les inquiétudes. 

La mort à petit feu 

« Le choc a été immense », se souvient Nicole Desgagnés. « On a compris qu’il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas, qu’on avait été exposés pendant des années sans le savoir. Et surtout, qu’on avait laissé nos enfants grandir là-dedans », s’alarme celle qui réside sur place depuis 1981.  

Pour cette infirmière retraitée, le choc se transforme vite en indignation: « Cela fait 40 ans qu’on nous tue à petit feu. Arsenic, plomb, cadmium: c’est tout le tableau périodique qui nous tombe sur la tête. L’État était au courant, il permettait à la fonderie de dépasser les limites depuis des années. » Dans cette petite bourgade tranquille, la publication des résultats de l’enquête ne marque pas seulement un tournant scientifique, mais une rupture intime. Pour de nombreux parents, il ne s’agit plus de chiffres abstraits, mais d’un basculement brutal dans la manière de percevoir leur propre environnement. Certains parlent de colère. D’autres de trahison. À Notre-Dame, l’espérance de vie à la naissance est inférieure de cinq ans à celle du reste du Québec, selon les statistiques officielles. Depuis des décennies, Rouyn-Noranda compte aussi 30 % de cas de cancers du poumon de plus que la moyenne québécoise – sans qu’un lien direct puisse être à ce jour établi avec les émissions industrielles.  

À mesure que ces données circulent, la sidération laisse place à l’organisation. Dans le quartier Notre-Dame, des parents se regroupent et fondent le comité ARET – pour Arrêt des rejets et émissions toxiques, dont Nicole Desgagnés est l’une des représentantes. Pour beaucoup, il ne s’agit plus seulement de comprendre, mais d’agir. Demander des comptes, exiger des garanties, rendre visible une pollution que les habitant·e·s avaient longtemps appris à ignorer.

© The Canadian Press/Alamy Live News
Des habitant·e·s de Rouyn-Noranda manifestent en mars 2023 contre le projet de relocalisation des citoyen·ne·s résidant à proximité de la fonderie.

L’omniscience du géant industriel 

Lorsque le journaliste français Grégoire Osoha arrive à Rouyn-Noranda, quelques années plus tard, cette mobilisation s’est déjà enracinée. Dans son livre Atome 33, fruit de plusieurs mois passés aux côtés des habitant·e·s, il décrit une ville en tension permanente, où les impératifs sanitaires se heurtent frontalement aux intérêts économiques et où des salariés de Glencore se disent parfois traités de « tueurs d’enfants ».  

« Une partie de la population a un intérêt économique au maintien de la fonderie. L’autre en subit les conséquences sanitaires », résume l’ancien pédiatre Pierre Vincelette, installé dans le quartier Notre-Dame depuis le début des années 1970. 

Car la fonderie Horne reste au cœur de l’équilibre local. Plus de 500 emplois directs, payés en moyenne 23% de plus qu’ailleurs au Québec, des milliers d’emplois indirects dits « soutenus » et, selon l’entreprise, plus de 8 milliards de dollars canadiens (4,6 milliards de francs) de contribution au PIB du Canada. « C’est le levier le plus facile à actionner : la peur que la région périclite sans sa fonderie », résume Grégoire Osoha. 

Cette centralité économique se double d’une présence diffuse au quotidien. Glencore finance des événements culturels, soutient des infrastructures sportives, s’inscrit dans le quotidien de la ville – dans la continuité de l’ancienne compagnie minière. Une politique de mécénat qui contribue à ancrer une idée persistante : à Rouyn-Noranda, la fonderie n’est pas seulement une industrie, elle est aussi l’âme et le cœur de la ville. 

Face à la montée des inquiétudes, l’entreprise ne nie pas la nécessité d’agir. En 2022, elle promet des investissements pour plus de 1 milliard de dollars canadiens, dont 300 millions pour réduire les émissions d’arsenic, le solde servant notamment à augmenter la capacité de traitement des métaux critiques. Selon Grégoire Osoha, Glencore s’emploie aussi à encadrer le débat. La multinationale mandate ses propres experts, conteste certaines approches de la santé publique, avance ses propres indicateurs. « Ils choisissent leurs scientifiques, comme l’industrie du tabac avant eux », dénonce Pierre Vincelette, impliqué dans la mobilisation citoyenne depuis 2019. Dans certains cas, Glencore cherche même à accéder à des données individuelles issues des études de biosurveillance – notamment celles d’enfants –, officiellement pour affiner ses analyses. 

Plutôt que de nier le problème, la stratégie consiste à en déplacer les termes : introduire le doute, discuter les seuils, gagner du temps. Alors que la norme fixe une cible annuelle de 3 nanogrammes d’arsenic par mètre cube d’air, la fonderie obtient finalement une exception des autorités : un seuil de 15 nanogrammes, à atteindre d'ici 2029/2030, selon la loi nouvellement adoptée – soit un taux cinq fois plus élevé. 

Faire disparaître la population plutôt que la pollution 

Grégoire Osoha décrit une « forme de violence froide, symbolique ». Lors de l’assemblée générale de Glencore en 2023, raconte-t-il, Willie Gagnon, un Rouynorandien, a fait les 6300 kilomètres de déplacement jusqu’au Casino-Théâtre de Zoug pour exposer les inquiétudes de sa ville. Distant et impassible, le président de Glencore commence par le couper dans son intervention, la multinationale n’ayant pas prévu de prise de parole en français. Après quelques minutes de confusion, le Québécois sera finalement autorisé à délivrer son message. Il n’obtiendra qu’une réponse succincte évoquant les efforts continuels de Glencore pour réduire ses émissions ainsi que différentes propositions en attente sur la table du gouvernement local.  

© Philippe Renaul
Une cheminée de la fonderie Horne surplombe la ville québécoise de Rouyn-Noranda.

Une solution s’impose peu à peu : créer une zone tampon. À Notre-Dame, les autorités prévoient la destruction de 82 propriétés. Glencore en a à ce jour acquis une cinquantaine, sur une base volontaire. Officiellement, il s’agit de réduire l’exposition des riverain·e·s les plus proches. Quelque 200 familles devraient déménager. Mais pour beaucoup, cette stratégie revient surtout à faire l’autruche. « On déplace la ville pour faire place à ce qui ne peut pas être déplacé », résume Nicole Desgagnés. Depuis que l’affaire de l’arsenic est devenue publique, les propriétés ont perdu leur valeur. Certains acceptent de partir. D’autres hésitent, pris dans une impasse où vendre ne permet plus de se reloger dans un marché sous tension. 

Fin 2025, l’agence de presse Reuters annonçait pourtant que Glencore préparerait la fermeture de la fonderie Horne en raison de l’augmentation des coûts liés au respect des exigences environnementales. Début 2026, la multinationale zougoise confirmait suspendre son programme d’investissement annoncé en 2022.  

Dans sa réponse à Public Eye, la multinationale nie être en train de préparer la fermeture de l’usine mais rappelle que les infrastructures de ce type ont fermé les unes après les autres sur la dernière décennie au Canada : « Alors que l’Asie domine cette industrie, les pressions auxquelles le secteur est confronté en Occident sont immenses. Cette réalité ne peut être ignorée ni évitée. »  

Dernier épisode en date : après l'adoption de la loi québécoise prolongeant la dérogation de la fonderie Horne jusqu’en 2033 au moins, Glencore a annoncé la reprise progressive de ses investissements visant à réduire ses émissions. Entre Rouyn-Noranda et sa fonderie, le bras de fer est loin d’être terminé.  

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