Public Eye révèle la face cachée du géant chinois de la mode Shein

La croissance de la marque de vêtements pour adolescent∙e∙s la plus tendance aujourd’hui est fulgurante. Et la recette de son succès, basé sur une très forte présence en ligne, est un secret bien gardé. Des enquêtrices chinoises mandatées par Public Eye sont toutefois parvenues à visiter les usines de certains fournisseurs de Shein à Guangzhou, en Chine, où les conditions de travail violent la législation nationale. Nos recherches nous ont également conduit à son centre logistique européen, où les conditions de travail précaires sont aussi monnaie courante.

Bienvenue au royaume de la plus grande entreprise textile dont vous n’avez jamais entendu parler. Pour la génération TikTok, en revanche, Shein est depuis longtemps synonyme d’un gigantesque choix de vêtements et accessoires à prix dérisoires, qui font l’objet d’une promotion agressive sur les réseaux sociaux. À côté du géant chinois, des enseignes comme H&M et Inditex (propriétaire de la marque Zara), ont pris un coup de vieux. Depuis le printemps 2021, l’application de Shein est la plus téléchargée dans la catégorie shopping aux États-Unis, devant Amazon. Et en termes de chiffre d’affaires, Shein devrait pulvériser les ventes mondiales d’Inditex dès l’an prochain. On ne dispose pas de chiffres fiables sur les parts de marché ou les bénéfices du géant chinois en raison de son modèle d’affaires basé sur l’envoi direct, depuis la Chine, de la marchandise à sa clientèle. Avec un cycle de production de trois à quatre semaines, Inditex incarnait jusqu’à présent la fast fashion. Shein serait capable de produire une robe en une semaine – de la conception à l’emballage.

Public Eye a voulu savoir qui paie le prix de cette mode ultra rapide et bon marché. Cette autre facette de l’univers de Shein a été découverte par des enquêtrices locales – dont nous préservons l’anonymat pour des raisons de sécurité – dans la mégapole chinoise Guangzhou, où se trouve le siège de Shein et ses principaux fournisseurs. Elles ont localisé 17 des plus de 1000 usines produisant pour Shein. Parmi celles-ci : de nombreux ateliers informels sans issues de secours et aux fenêtres condamnées, des conditions de sécurité aux conséquences fatales en cas d’incendie. Les ouvriers et ouvrières, qui proviennent des provinces les plus pauvres du pays, travaillent onze à douze heures par jour, avec un seul jour de congé par mois – soit plus de 75 heures par semaine. De tels horaires sont non seulement contraires au code de conduite de Shein, mais aussi à la législation chinoise. En travaillant ainsi pour deux – sans contrat, sans rémunération des heures supplémentaires ou pour un salaire à la pièce – les employé∙e∙s peuvent gagner jusqu’à 10 000 yuans (1400 francs suisses) dans les bons mois.

Nous avons trouvé des conditions similaires dans l’immense centre logistique de Shein, à une heure de Guangzhou, qui emploie plus de 10 000 personnes. Le site fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Pour tenir ce rythme, les travailleurs et travailleuses doivent généralement trimer 12 heures par jour, 24 à 28 jours par mois. Les employé∙e∙s du centre logistique de Shein à Liège, en Belgique, où sont traités les retours européens, se plaignent aussi de ces «conditions chinoises». Le motif de licenciement le plus fréquent? Le non-respect des objectifs irréalistes que doit atteindre ce personnel temporaire payé 12,63 euros de l’heure. Jusqu’en juin dernier, quelque 30 000 retours étaient chaque jour réemballés ici, y compris ceux provenant de Suisse. Depuis, les colis retournent vraisemblablement en Chine. Public Eye s'est également intéressé à la structure complexe du nouvel empire de la mode, dont bon nombre d’entités sont installées dans des paradis fiscaux.  

Le modèle d’affaires de Shein est conçu pour contrôler au maximum toutes les étapes de la chaîne de valeur, par la collecte et l’utilisation agressives de données – tout en assumant le moins de responsabilité possible. En combinant une stratégie en ligne avant-gardiste et des horaires de travail archaïques, la nouvelle étoile filante chinoise perfectionne les recettes commerciales de la fast fashion de manière très problématique. Avec son manque de transparence systématique, le groupe atteint de nouveaux sommets dans la traditionnelle irresponsabilité de cette industrie. Pour contrer cette évolution, les États doivent imposer des devoirs de transparence sur la chaîne d’approvisionnement et des directives sur la responsabilité des multinationales. Les autorités helvétiques, mais aussi les associations professionnelles, sont aussi tenues d’agir.

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Géraldine Viret, responsable média, Public Eye, +41 78 768 56 92, [email protected] 

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