Beny Steinmetz, quand l’univers conspire contre vous…

À l’ombre de la salle d’audience de la Cour de justice genevoise, je prédestinais mes premières journées de la rentrée à paresser dans les travées du procès en appel de Beny Steinmetz et de ses deux complices présumé∙e∙s. Juste pour le «background», comme on dit dans le jargon journalistique. Mais quand on juge un magnat des mines accusé de corruption internationale, les choses ne se passent jamais comme prévu… Morceaux choisis.
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Les contrats n’en sont pas et n’ont aucun lien entre eux; la corruption est lobbying puisqu’elle n’est pas trafic d’influence; la femme de feu le président guinéen Lansana Conté n’est qu’une indépendante active dans le sucre et le croupion de poulet; et le Beny Steinmetz Group Resources (BSGR) n’est pas piloté par Beny Steinmetz. En appel à Genève, la défense du magnat des mines a livré, début septembre, sa propre interprétation des faits qui ont entouré l’octroi de concessions pour le gisement de fer de Simandou, en Guinée-Conakry.  

Notre compte-rendu du procès de 2021

Changement d’équipe et de stratégie pour la défense du milliardaire, qui dit ne plus en être un. Exit le fanfaron Maître Bonnant. Celui-là même qui avait annoncé, fin janvier 2021, «vouloir recourir jusqu’à Dieu s’il le faut». Mais comme son client a écopé de la plus lourde peine pour corruption jamais prononcée par des autorités suisses (cinq ans ferme), il n’en aura plus l’opportunité. C’est le policé et technocrate Daniel Kinzer, spécialiste de la criminalité économique, qui reprend le brassard. Il est secondé par le trublion du barreau Christian Lüscher. De quoi assurer le spectacle.  

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Comme un coq en pâte, ce dernier, avocat et nouveau président de l’ancienne Sberbank (frappée par les sanctions contre la Russie), rappelle son devoir d’impartialité à la présidente de la Cour. Elle qui a été l’associée – il y a une vingtaine d’années dans un collectif d’avocat∙e∙s – de l’ex-procureur Claudio Mascotto, qu’il soupçonne d’avoir pactisé avec un témoin-clé en Israël. «Lui le voyageur, nous les pigeons»: malgré les formules qui claquent, la défense ne demandera ni la récusation de l’une ni n’obtiendra l’audition de l’autre. Pour Christian Lüscher: «Jamais un procureur n’a déployé autant d’énergie pour ne pas répondre aux questions». 

Le grand complot 

Mais la véritable nouveauté de ce procès, c’est l’apparition de deux communicants volubiles, l’un pour les médias suisses, l’autre pour le reste du monde. Le chantier est de taille. «Les ONG financées par Soros ont fait en sorte que les grands médias internationaux fassent circuler les rumeurs et les soupçons», lisait-on dans un document de 16 pages envoyé avant le procès aux journalistes accrédités, qui livre sa propre interprétation des faits jugés en appel. Parmi ces suppôts du grand capital: Global Witness ou NRGI (Natural Resource Governance Institute), avec qui Public Eye plaide coupable d’association de malfaiteurs, au moins lors de deux enquêtes.

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George Soros, c’est la grande obsession de Beny Steinmetz, son pire ennemi, le némésis. La rivalité entre les deux hommes remonterait à leur convoitise du marché des télécoms russes, il y a près de trois décennies. En Guinée, le fondateur de BSGR accuse l’investisseur étatsunien d’avoir conspiré pour lui faire perdre ses droits miniers sur le Simandou, l’un des plus grands gisements de fer au monde, afin de les rendre à Rio Tinto. Le groupe britannico-australien n’en avait pourtant rien fait pendant vingt ans.  

Connu tant pour avoir fait craquer, en 1992, la Banque d’Angleterre par ses spéculations sur la livre que pour financer un réseau d’ONG anti-corruption, George Soros avait conseillé et soutenu Alpha Condé, élu président lors des premières élections démocratiques en Guinée en 2010. Une fois au pouvoir, le nouveau chef d’État a fait réexaminer les contrats miniers – y compris les deux concessions obtenues gratuitement par BSGR en 2008, puis en partie revendues (51%) un an plus tard à Vale pour 2,5 milliards de dollars. Notons la belle plus-value réalisée grâce à l’apporteur d’affaires Frédéric C. qui attrape le «palu» et distribue des stages aux enfants africains. La défense, très prompte à louer ces humanitaires au grand cœur, évoque tout de même quelque 160 millions de dollars d’investissement, des chantiers sur le point de démarrer et la «découverte» d’un nouveau gisement toujours pas exploité, Zogota. Quelle ingratitude ces Guinéens!  

Toujours est-il que BSGR a été dépossédé de ses droits obtenus sous le régime de l’ancien président Lansana Conté. En avril 2013, après les accusations de corruption contre BSGR, Vale rompt l’accord, moyennant l’abandon de son avance de 500 millions de dollars. Rio Tinto récupère la concession. La preuve que George Soros a tout orchestré pour ses amis anglosaxons, selon Beny Steinmetz. D’ailleurs, Alpha Condé n’a-t-il pas échoué dans son programme de réforme; laissant la Guinée, après le coup d’État dont il a fait l’objet en septembre 2021, peu ou prou là il l’avait reprise dans le classement mondial de la corruption? Pour son avocat Daniel Kinzer, Monsieur Steinmetz – riche, Israélien et un temps au bénéfice d’un forfait fiscal – est le bouc émissaire parfait: «de toute façon coupable de quelque chose, si ce n’est de ce qu’on l’accuse». 

S’obstinant à souligner la vacuité du dossier, la défense s’est peu embarrassée d’entrer dans les faits devant la Cour et le ministère public «à l’ambition démesurée voire impérialiste». Depuis qu’ils défendent des Vénézuéliens et des Angolais, les avocats d’affaires genevois ont décidé de faire de la place du Bourg-de-Four un foco révolutionnaire. Aux principaux intéressés: je vous offre de ce pas une adhésion à Public Eye.   

Les faits et la confiture sont collants 

Des pièces au dossier, il y en tout de même quelques-unes. Des protocoles d’accord entre la quatrième femme du président guinéen et la société offshore Pentler ou directement BSGR. Dans l’un d’eux daté du 20 février 2006, Mamadie Touré se voit promettre, en échange de l’obtention de droits miniers de Simandou, des parts du gâteau. Ou de confiture, selon la métaphore utilisée au tribunal.

Absurde pour les avocats de la défense, qui soulignent que les concessions minières ne relèvent pas de la compétence du président, qui n’est de toute façon pas l’époux de Mamadie Touré. Sans parler du fait que, citant un haut fonctionnaire guinéen, il n’y a «aucun besoin de corrompre pour obtenir des permis d’exploration» puisque leur «octroi est aléatoire et ne donne droit à rien». Aléatoire? La population guinéenne, qui attend depuis des années de voir les bénéfices de son sous-sol, appréciera. 

Et puis il y a les écoutes téléphoniques du FBI au printemps 2013. Se sentant investi d’une mission urgente, mais dont il revendique la paternité exclusive, l’apporteur d’affaires saute dans un avion pour la Floride, où il presse l’épouse du président de se débarrasser de documents compromettants. «II faut trouver un endroit pour les supprimer, pour les détruire, les détruire complètement, les brûler (...). Tout ce que je te dis c’est directement de Beny (…). Si tu leur dis oui j’ai touché (…), tu as un très gros problème, pas un petit problème, un très très gros problème». 

Frédéric C., qui ose à peine nommer Beny Steinmetz, reconnaît aujourd’hui que cette obstruction à la justice étasunienne n’était «pas la décision la plus intelligente de ma vie». Bon prince, il affirme ne pas en vouloir à Mamadie Touré, «victime d’une machination destinée à faire tomber BSGR et qui l’a broyée».  

Dans les rangs serrés du camp Steinmetz, cette obstination à faire planer la même ombre complotiste au-dessus du procès en est presque touchante de naïveté. On rappellera à la défense que ce n’est ni Rio Tinto ni George Soros qui ont été condamnés en première instance. Et peut-être à Beny Steinmetz de continuer à croire au pouvoir de ses rêves. Car comme l’écrit Paulo Coelho: «Quand vous voulez quelque chose, tout l’Univers conspire pour vous permettre d’obtenir ce que vous désirez». 

«En junior, mon entraîneur disait que pour gagner un match, il faut mettre la tête là où d’autres n’osent pas mettre le pied. Il avait peut-être raison.»

Membre de l’équipe d’investigation de Public Eye, Adrià Budry Carbó travaille sur le négoce de matières premières et son financement. Passé par Le Temps et le groupe Tamedia, il a aussi roulé sa bosse au Nuevo Diario du Nicaragua, dans une autre vie.

Contact: [email protected]
Twitter: @AdriaBudry

Le blog #RegardDePublicEye

Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.  

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