Ça sent le roussi, n’est-ce pas, Monsieur Parmelin ?
Silvie Lang, 27 novembre 2025
Imaginez la scène : reçus dans la capitale d’un pays africain regorgeant de matières premières, des émissaires de multinationales helvétiques offrent des présents somptueux au président pour obtenir ses bonnes grâces. Charmé, celui-ci leur accorde des avantages et des conditions commerciales préférentielles. Si de telles pratiques venaient à être révélées, l’opinion publique, la classe politique et la justice suisses hurleraient unanimement à la corruption. C’est pourquoi ces arrangements extrêmement profitables aux entreprises et à leurs partenaires étatiques se font d’ordinaire à huis clos. Et lorsque le scandale finit par éclater, il n’est pas rare que des firmes du cru soient condamnées pour corruption d’agents publics étrangers.
La « diplomatie du lingot d’or »
Ce qui s’est joué sous les yeux du monde entier ces deux dernières semaines n’est pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’arrogance affichée et la dimension politico-institutionnelle du geste. Début novembre, la « Team Switzerland » – un cercle restreint de patrons milliardaires dépourvus de toute légitimité démocratique – s’est rendue outre-Atlantique pour couvrir le président étatsunien de présents particulièrement généreux. Outre un lingot d’or gravé à son nom, Donald Trump a reçu une horloge Rolex au design, soit dit en passant, pour le moins douteux. Selon le Guardian, la valeur de l’ensemble dépasserait largement les 100 000 francs. Reste à savoir si les dirigeants de Mercuria, Richemont ou Partners Group ont eux aussi prodigué de telles largesses dans le cadre de cette opération séduction.
Pas de doute, les émissaires de la « Suisse des multinationales » cherchaient à s’attirer les faveurs de Donald Trump pour qu’il réduise les droits de douane, alors fixés à 39 %. Les cadeaux étaient là pour faciliter la manœuvre. Et le président étatsunien a visiblement apprécié : peu après sa rencontre avec ceux qu’il considère comme des représentants de haut rang de la Suisse, il les a encensés publiquement sur son réseau Truth Social.
La réunion, tenue sans la moindre présence officielle, semble avoir jeté les bases de la déclaration d’intention du 14 novembre entre la petite Suisse et sa « grande sœur » américaine. Les droits de douane y sont ramenés à « seulement » 15 % (ce qui reste plus de trois fois supérieur aux 4 % d’avant la débâcle des tariffs).
Guy Parmelin, à la tête du Département fédéral de l’économie, a remercié les patrons suisses invités à la Maison-Blanche pour leur « rôle clé ». D’ailleurs, il ne s’offusque nullement des cadeaux qui ont ouvert la voie à l’accord. Le Conseil fédéral était au courant, a-t-il affirmé le 20 novembre lors de la Journée de l’économie à Bâle, tout en précisant qu’il s’agissait d’une « initiative privée d’entrepreneurs suisses ».
Le nouveau « gold standard » de la diplomatie commerciale suisse ?
Nous avions déjà démontré en septembre combien la diplomatie suisse reste sous l’emprise des intérêts économiques particuliers. Une pratique typique du « système Suisse SA », comme le surnomme un historien de renom dans le Tagesanzeiger. Pourtant, l’épisode des entreprises offrant des lingots « au nom de la Suisse » pulvérise tous les précédents en matière d’ingérence privée dans la politique extérieure.
L’ONG anticorruption Transparency International juge la démarche « délicate sur le plan éthique et juridique ». Thomas Cottier, professeur émérite de droit économique européen et international, estime sur la SRF qu’il s’agit probablement d’un acte de corruption envers un gouvernement étranger. Réclament à leur tour des clarifications juridiques, deux élu·e·s vert·e·s au Conseil national et la Jeunesse socialiste ont déposé mercredi des dénonciations pénales auprès du Ministère public de la Confédération. Celui-ci doit désormais établir s’il existe un soupçon d’infraction. Selon le Code pénal, cela impliquerait l’octroi d’un « avantage indu » à un agent public étranger en contrepartie d’un geste favorable.
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Doug Mills/The New York Times/Redux/laif
La situation est juridiquement complexe, car le droit américain entre également en ligne de compte. Reste à savoir si Donald Trump a déclaré ces cadeaux et les a versés à la « Presidential Library », comme la loi l’exige. Rien n’est moins sûr : par le passé, il semble dans bien des cas ne pas s’y être conformé. Où se trouvent aujourd’hui le lingot et l’horloge ? Mystère. Une certitude toutefois : la remise de tels présents à un fonctionnaire suisse aurait entraîné ici des sanctions pénales, selon Stefan Lenz, ancien procureur de la Confédération.
Le poids de la « Team Switzerland »
Au-delà de la question de la responsabilité pénale des grands patrons concernés se pose celle du rôle joué par l’administration et le gouvernement dans cette prétendue « initiative privée ». Guy Parmelin a déclaré à l’agence AWP que l’enjeu était de trouver le bon moment et la bonne manière pour replacer le dossier des droits de douane imposés à la Suisse en tête des priorités du président : lorsque le Conseil fédéral a appris que certains acteurs économiques pourraient avoir un accès direct au Bureau ovale, il a sauté sur l’occasion. À Bâle, lors de la Journée de l’économie, Guy Parmelin a comparé l’opération à un « travail d’équipe », ou encore à un « match de foot » rondement mené par la « Team Switzerland ». Quant aux rumeurs selon lesquelles des informations confidentielles auraient été transmises aux patrons avant la rencontre, l’UDC vaudois dément. Il n’y aurait eu qu’un « briefing général ».
Que savait exactement le Conseil fédéral ?
L’accusation touche un point sensible. Le flou demeure autour du mandat et de l’influence de la « Team Switzerland ». Economiesuisse assure avoir joué un simple rôle d’« accompagnateur économique », garant de la « bonne gouvernance » et du « respect de la frontière entre public et privé ». Les cadeaux ? Une initiative des patrons, « sans accord préalable ». Sommet de l’embarras, deux jours après avoir affirmé qu’il était au courant, Guy Parmelin a finalement déclaré à la SRF que le Conseil fédéral n’en savait rien.
Pour faire la lumière sur cette affaire pour le moins douteuse, plusieurs membres de la Commission des finances réclament que tous les détails de cet épisode de « diplomatie de l’ombre » soient communiqués à la Commission de gestion. Une fois que les faits auront été élucidés, l’argument avancé par le conseiller fédéral chargé de l’économie – qui se targue d’avoir lui aussi offert du chocolat et du fromage à fondue au représentant américain au commerce – ne fera plus illusion. Ça sent le roussi, n’est-ce pas, Monsieur Parmelin ?
«There is a crack, a crack in everything. That’s how the light gets in.» (Leonard Cohen)
Silvie Lang travaille depuis plus de 10 ans pour Public Eye, dont elle codirige l’équipe Enquêtes et Plaidoyer. Lorsqu’elle n’est pas plongée dans le dossier des matières premières, elle adore préparer – et savourer – des biscuits faits maison.
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Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.
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