Nourrir le monde avec le Forum économique mondial

Le quatrième sommet alimentaire mondial de l'ONU aura lieu en 2021. Son objectif est ambitieux: la refonte des systèmes agricoles et alimentaires mondiaux afin de lutter contre la pauvreté et la faim, et de protéger la biodiversité et le climat. Or le «Sommet sur les systèmes alimentaires», organisé en collaboration avec le Forum économique mondial, risque bien de devenir une plateforme permettant aux multinationales de promouvoir leurs propres solutions.

L’été dernier, l’ONU a discrètement conclu un vaste partenariat avec le Forum économique mondial (WEF). Le mystérieux «Cadre de partenariat stratégique» n’a étonnamment bénéficié que d’une maigre attention médiatique, alors qu’il accorde au WEF une influence sans précédent sur la politique multilatérale. Quelles seront les conséquences concrètes de ce partenariat?

Difficile de le savoir à la lecture du texte obscur et vague signé en 2019. Mais on peut trouver des éléments de réponse en se penchant sur un projet en particulier: le grand sommet alimentaire mondial, que l’ONU organisera pour la quatrième fois en 2021. Prévu à New York, ce «Sommet sur les systèmes alimentaires» devrait, selon l’ONU, être rien de moins qu’un «catalyseur pour une mobilisation publique mondiale et des engagements concrets pour rendre les systèmes alimentaires inclusifs, ainsi que pour promouvoir un climat adapté et résilient, tout en soutenant une paix durable».

Tout un programme... Sauf que l’événement est placé sous des auspices pour le moins inquiétants: l’influence du WEF, à l’origine de ce sommet avec l’ONU, se fait déjà fortement ressentir.

© United Nations, New York
António Guterres et Klaus Schwab lors de la signature du «cadre de partenariat stratégique» par Amina Mohammed et Børge Brende.

Les producteurs considérés comme des «investisseurs»

Une «note conceptuelle» publiée en 2019 mentionne parmi les groupes d'acteurs stratégiques, aux côtés des instances de l’ONU et du WEF, les «décideurs politiques», les «investisseurs», les «médias», les «scientifiques» et les «villes et communes».

Qu’en est-il des populations autochtones? Des ONG? Des mouvements sociaux? Pas la moindre mention.

Et celles et ceux qui produisent nos aliments n’ont même pas droit à leur propre catégorie: ils figurent en tant que «producteurs» parmi les «investisseurs» – une classification qui réduit leur contribution à leurs investissements (par exemple dans leurs moyens de production) et ignore les différentes fonctions culturelles, sociales et écologiques de l’agriculture. Le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (la seule et unique plateforme de l’ONU pour la sécurité alimentaire n’a même pas été mentionné – et encore moins impliqué dans la planification du sommet.

Ce choix de catégorisation des «parties prenantes», et la vision très limitée dont il témoigne, représente une régression, en particulier quand on sait que les sommets précédents, et surtout celui de 1996, avaient été marqués par une forte participation des petits exploitants et de la société civile.

Une révolution verte en Afrique?

En décembre 2019, le secrétariat général de l’ONU a nommé Agnes Kalibata Envoyée spéciale pour le Sommet des systèmes alimentaires, la chargeant d’en diriger la planification et la mise en œuvre, et d’en fixer la «vision stratégique». Son CV donne des indications sur la direction qu’elle entend prendre, puisque Kalibata est présidente de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA). Cette initiative, créée par la Fondation Rockefeller et la Fondation Bill et Melinda Gates, a investi pas moins de 461,5 milliards de dollars (US) entre 2007 et 2018 pour aider les petits producteurs agricoles de onze pays d’Afrique à «augmenter leurs rendements», et ce principalement par la promotion de semences commerciales, d’engrais et de pesticides de synthèse. Il est donc peu surprenant qu’AGRA collabore étroitement avec des multinationales de l'agrochimie comme Syngenta, ou avec l’un des plus puissants producteurs d’engrais au monde, Yara Fertilizers, qui figure parmi ses principaux bailleurs de fonds.

Secretary of the Mangakia Farmers Association, Sanctus Luhwago, stands inside his Agro shop, on Monday 25th July 2016 near Iringa, Tanzania. AGRA supports various AGRO shops in the country. © AGRA Comms
Le secrétaire de la Mangakia Farmers Association, Sanctus Luhwago, dans son magasin agricole en Tanzanie, soutenu par l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA).

Pas la moindre trace d'agroécologie

Dans l’optique du sommet, le WEF propose déjà de nouvelles alliances et prépare de nouveaux concepts et rapports. Dans les jolies brochures publiées pour l’occasion, il fait état de solutions pour réduire le gaspillage alimentaire ou encore les émissions de gaz à effet de serre. Mais il est frappant de constater, d’une part, le peu (voire l’absence) de place réservée aux solutions agroécologiques – pourtant reconnues comme absolument centrales par l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) – et, d’autre part, l’absence criante des ONG, de la société civile, des populations autochtones, et aussi et surtout des 800 millions de petits producteurs qui, de fait, nourrissent le monde en produisant environ 80% de toutes les denrées alimentaires. De véritables solutions ne pourront être trouvées qu’avec leur collaboration, en alliant les connaissances scientifiques aux savoirs locaux traditionnels. Si leur voix est ignorée, le sommet risque de se concentrer sur des solutions uniformes, imposées depuis le haut et axées uniquement sur les intrants et technologies commercialisables.

  • © Public Eye
  • © Vitaliy Saveliev/Keystone
Qui nourrit le monde? 80% des denrées alimentaires sont produites par 800 millions de petites exploitations agricoles.

Repartir à zéro

Oliver De Schutter, ancien Rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation, partage cette préoccupation. Dans un article publié récemment, il écrit:

«Il y a des raisons de craindre que le véritable objectif du sommet soit d’élaborer un nouveau consensus, de remettre les solutions des entreprises au premier plan.»

Il n'est pas trop tard pour y remédier, mais l’ONU devrait repartir à zéro. Plutôt que de conclure de mystérieux accords, il faudrait de véritables débats démocratiques centrés sur la souveraineté alimentaire et sur les solutions agroécologiques issues de la base.

Dans un commentaire au sujet du prochain sommet, la Rapporteuse spéciale de l'ONU Hilal Elver (qui a quitté ses fonctions le 1er mai 2020) a également appelé à «s’appuyer sur l’héritage positif des précédents sommets» et à renforcer le rôle du Comité de la sécurité alimentaire mondiale. Elle estime que la pandémie de Covid-19 risque de déclencher une crise alimentaire et d’empêcher de nombreuses personnes d’accéder à des aliments abordables et nutritifs. Selon elle, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale, créé pendant la crise alimentaire de 2008 et axé sur la mise en œuvre du droit universel à l'alimentation, est aujourd'hui une plateforme plus importante que jamais.

Dans une lettre adressée à l’ONU en mars dernier, près de 550 organisations de la société civile, universités et mouvements sociaux du monde entier, dont Public Eye, ont réitéré leur appel pour que le poste de la rapporteuse spéciale, dont le rôle est central au niveau stratégique, soit repourvu afin de remédier aux conflits d’intérêts existants avec l’agro-industrie. Les organisations demandent que le sommet soit réorienté à l’aide d’un processus transparent de démocratie participative.

«Foncer tête levée!» (auteur∙e inconnu∙e)

Experte en agriculture, Carla Hoinkes porte un regard critique sur le business mondial de l’agroindustrie. Elle aime découvrir le monde, ses populations et les secrets de sociétés qui font leurs choux gras en racontant des salades (et elle espère qu'un jour, elle aura elle aussi la main verte).

Contact: carla.hoinkes@publiceye.ch

Twitter: @carlahoinkes

Le blog #RegardDePublicEye

Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.
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