Peter Thiel est-il en passe de doubler le WEF par la droite ?
Oliver Classen, 3 juillet 2026
Peter Thiel est sur tous les fronts. Pionnier de la Big Tech, investisseur milliardaire, il finance tant le mouvement MAGA de Donald Trump que des plateformes numériques, à l’image de ce récent tribunal IA ciblant les médias d’investigation. Depuis deux décennies, il soutient en outre des rencontres discrètes où se croisent les élites politiques et économiques mondiales. Toutefois, ce n’est qu’à la mi-juin que son réseau Dialog, composé de ministres, de milliardaires et de leaders d’opinion, est véritablement sorti de l’ombre à la suite d’une publication Bluesky devenue virale. Son autrice, Maia Arson Crimew, chroniqueuse cyberpunk pour le magazine en ligne zurichois Das Lamm, s’était déjà attiré des inimitiés en 2023 en divulguant la liste officielle des personnes interdites de vol aux États-Unis. Avec son dernier coup d’éclat, elle a dévoilé les noms de 113 invité·e·s de ce que Forbes qualifie de « Bilderberg de la Silicon Valley », un rendez-vous annuel organisé dans des établissements de prestige aux quatre coins de la planète.
En Suisse, pays d’origine de la hackeuse à l’origine de la fuite, le sujet est presque passé inaperçu. Seule la politicienne et activiste Sanija Ameti s’en est étonnée sur LinkedIn, davantage frappée par le contenu explosif de la liste des participant·e·s que par le silence des médias helvétiques. Pour l’ancienne figure du parti vert’libéral, le « vrai scandale » est d’y retrouver des invité·e·s éloigné·e·s de l’univers idéologique généralement associé à Peter Thiel, à l’instar d’Ezra Klein, chroniqueur de gauche libérale au New York Times, ou encore de Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission européenne. La liste révèle la présence de nombreuses autres personnalités de premier plan issues de la politique, de l’économie et de la recherche, prêtes à débattre « off the record » (selon le site Dialog). L’aréopage réunit une brochette impressionnante de grands noms de la Big Tech et de membres du Congrès américain, qui y côtoient des dirigeant·e·s d’entreprise comme Vas Narasimhan. Si la participation du patron de Novartis suscite peu d’écho au sein des rédactions suisses, les médias allemands ont rapidement exigé des explications de Jens Spahn, ancien ministre de la santé et chef du groupe parlementaire CDU.
Pour les journalistes helvétiques, les raisons ne manquent pourtant pas de s’intéresser de plus près au mystérieux club Dialog. En effet, les points d’ancrage avec la Suisse sont multiples : les révélations proviennent du travail d’une cyberactiviste lucernoise, le CEO de Novartis figure parmi les invité·e·s, tandis que Peter Thiel lui-même a récemment subi un revers judiciaire à Zurich dans le cadre du bras de fer opposant Palantir au média Republik. Mais un autre phénomène mérite l’attention : le réseau séduit de plus en plus d’acteurs qui, jusqu’ici, paraissaient éloignés de l’horizon idéologique du milliardaire étatsunien. Cette évolution, observable à l’échelle planétaire, reflète un basculement idéologique plus large – d’un libéralisme de gauche vers un libertarianisme de droite – qui modifie peu à peu les limites du dicible, mais aussi celles des fréquentations jugées acceptables. Elle intervient au moment même où le WEF traverse une période de transition et de redéfinition. « Le Forum de Davos restera-t-il fidèle à sa mission ou se transformera-t-il progressivement en une simple marque de conférences et de réseautage ? », s’inquiétait son fondateur Klaus Schwab dans la NZZ, mettant en lumière un conflit de direction encore exacerbé depuis son départ peu glorieux.
Certes, Klaus Schwab a toujours su orienter sa girouette dans le sens du vent dominant. Ces dernières années, il a ainsi évincé de l’agenda davosien tout ce qui pouvait paraître « woke » de près ou de loin, déroulant le tapis rouge à Donald Trump et à d’autres autocrates. Le projet néolibéral auquel il a consacré sa vie risque pourtant de se faire doubler par la droite. Peter Thiel et son entourage voient en effet d’un très mauvais œil le libre-échange mondialisé et jugent les mesures de dérégulation actuelles bien trop timorées. L’entrepreneur soutient d’ailleurs depuis belle lurette que « liberté et démocratie ne sont plus compatibles ». Dans son monde idéal, l’État, les médias et la société civile seraient purement et simplement supprimés – ou réduits au rôle de prestataires au service des grandes entreprises. Là où Klaus Schwab se « contentait » de défendre la primauté de l’économie sur la politique, les milliardaires ultralibertariens de la Silicon Valley œuvrent à l’avènement d’une véritable dictature du secteur privé. Comme le rappelle Peter Thiel lui-même, « competition is for losers » (la concurrence, c’est pour les perdant·e·s). S’il décidait de monter en puissance avec son « Dialog », il pourrait bien réussir un tour de force inattendu : nous faire regretter le bon vieux WEF.
P.-S. – Avis à Roger Köppel, Guy Parmelin ou Magdalena Martullo-Blocher : inutile de déposer une candidature spontanée. Pour l’heure, ce prestigieux cénacle est uniquement accessible sur invitation.
« Porte-parole, « spin doctor » et rédacteur, je sais que la vérité est une valeur approchée, et non une question de point de vue. C’est ce qui fait et ce que montre un bon journalisme. »
Oliver Classen est porte-parole de Public Eye depuis plus de dix ans. Il a contribué à notre ouvrage de référence sur le secteur suisse des matières premières et a coordonné plusieurs éditions des Public Eye Awards, le contre-sommet critique au Forum économique mondial. Il a travaillé comme journaliste pour différents journaux, dont le Handelszeitung et le Tagesanzeiger.
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Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.
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