Un kilo de t-shirts pour dix francs

Les géants de la mode paient aujourd’hui à peine plus qu’il y a vingt ans pour un t-shirt en coton – et même moins si l’on tient compte de l’inflation. Dans l’Union européenne (UE), la baisse avoisine les 30 %. Cette pression sur les prix se fait principalement au détriment de la main-d’œuvre et des fournisseurs dans les pays de production. Une fois encore, les promesses de durabilité affichées fièrement par le secteur ne résistent pas à l’épreuve des faits.
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Entre 2 et 3 dollars pièce : c’est le prix que de nombreux acheteurs internationaux paient aujourd’hui pour un t‑shirt standard en coton à la sortie de l’usine. Et ce montant peut être encore plus bas – moins de 1 dollar l’unité. 

Dans un nouveau rapport intitulé « Squeezed Dry » (« Essoré jusqu’à la dernière goutte »), Public Eye et la Campagne Clean Clothes ont analysé un vaste ensemble de données couvrant plus de deux décennies. La conclusion est sans appel : loin d’être une anomalie du marché, ces prix d’achat durablement bas sont au cœur du modèle d’affaires de l’industrie de l’habillement. Ils contribuent à perpétuer des salaires de misère et des conditions de travail précaires dans les chaînes d’approvisionnement. 

Lire notre rapport : «Squeezed Dry» (seulement en anglais)

Chute des prix d'achat réels

Les prix se maintiennent depuis des années à des niveaux extrêmement bas. En 2025, le prix moyen d’importation dans l’Union européenne pour des t-shirts basiques en coton n’était que de 16 dollars (12,50 francs) par kilo – et d’à peine 13 dollars (10 francs) pour ceux provenant du Bangladesh. Un tarif dérisoire. 

À titre de comparaison, les prix les plus bas pour un t-shirt basique chez les grandes enseignes de mode en Suisse se situent entre 9 et 17 francs. Autrement dit, la vente d’un seul t-shirt permet à ces entreprises d’en acheter un kilo à leurs fournisseurs. 

Entre 2001 et 2025, l’économie mondiale a enregistré une croissance annuelle d’environ 3 %, tandis qu’en raison de l’inflation, le coût de la vie a plus que doublé. À rebours de cette tendance, les prix d’importation des t-shirts dans l’UE ont à peine bougé : +0,9 % par an en valeur nominale, −1,4 % après correction de l’inflation. 

Rapportée à vingt‑cinq ans, cette évolution donne une image trompeuse : à première vue, on pourrait croire que les marques européennes déboursent aujourd’hui près d’un quart de plus. Mais en réalité, elles paient 30 % de moins. 

Ajustés à l’inflation mondiale plutôt qu’européenne, les prix d’achat ont même baissé de 3,1 % par an. Sur la période 2001–2025, ils ont ainsi été divisés par deux. Ce n’est pas une anomalie statistique, mais le reflet d’une stratégie concurrentielle assumée, basée sur des prix très bas sur le marché de masse de l’habillement. 

La course au moindre coût

Les grandes marques ont progressivement délocalisé la production vers les pays où les coûts de fabrication de masse sont les plus faibles. Le Bangladesh est ainsi devenu le fournisseur numéro 1 de l’UE, premier importateur mondial de t-shirts. En 2025, 61 % des t-shirts importés provenaient de ce pays. Cette concentration croissante sur les sites de production les moins chers renforce les rapports de dépendance entre vendeurs et acheteurs.

Les pratiques d'achat des géants de la mode

Public Eye a également eu accès à des données commerciales par entreprises. Celles-ci montrent que, malgré des différences notables dans leur positionnement sur le marché, les prix d’achat des géants du secteur évoluent dans une fourchette relativement étroite – et surtout très basse. Parmi les acteurs affichant des prix de vente plus élevés dans l’échantillon étudié figurent le japonais Fast Retailing, propriétaire de la marque Uniqlo (rendue célèbre en Suisse grâce à son partenariat avec Roger Federer), ainsi que le groupe danois Bestseller, qui possède Jack & Jones et Vero Moda. Pourtant, même eux paient rarement plus de 18 dollars le kilo (soit environ 3 dollars par t-shirt) à leurs fournisseurs au Bangladesh. À l’autre bout du spectre, les discounters comme Primark ou le groupe polonais LPP se situent autour de 10 dollars le kilo. Le géant espagnol de la fast fashion Inditex, propriétaire de la marque Zara, ou encore le suédois H&M constituent un segment intermédiaire.

Public Eye a confronté les entreprises aux données les concernant spécifiquement. Certaines ont contesté ces chiffres, arguant que les indicateurs de prix d’achat moyens ne tenaient pas compte d’éléments clés tels que la gamme de produits, l’augmentation de l’efficacité ou les facteurs de coûts. Aucune n’a toutefois fourni ses propres données. 

Lire les réponses des grandes marques (seulement en anglais)

Fait notable, les prix réagissent à certains coûts – mais pas à tous. Lorsque le cours du coton s’envole, les prix d’achat des t-shirts augmentent presque aussitôt. En revanche, les hausses salariales n’ont guère d’impact : même des relèvements significatifs du salaire minimum au Bangladesh n’ont pas entraîné d’augmentation durable des prix à l’exportation. Les effets des chocs énergétiques observés en 2022 se sont quant à eux rapidement dissipés dès le retour à la normale sur le marché des matières premières. 

Le schéma est clair : les fournisseurs parviennent parfois à répercuter l’envolée des coûts, et les acheteurs acceptent alors de payer davantage. Toutefois, ces hausses de prix ne durent pas : elles se résorbent dès que le marché des matières premières se stabilise. Quant aux coûts du travail, ils pèsent bien moins dans la balance. 

Bras de fer dans les négociations tarifaires

Des entretiens menés au Bangladesh auprès de responsables d’usines et d’agences d’achat révèlent l’ampleur de la pression exercée sur les prix lors des négociations. Beaucoup décrivent un processus dans lequel les acheteurs arrivent avec des objectifs tarifaires stricts et exigent des fournisseurs qu’ils s’y plient. Ces derniers sont systématiquement mis en concurrence avec l’offre la moins chère du pays. Leur pouvoir de négociation est limité et, même une fois la production lancée, les acheteurs tentent encore de faire baisser les prix. 

Les marges bénéficiaires sur les t‑shirts basiques sont décrites comme quasi nulles et de plus en plus instables. Pour éviter l’arrêt des lignes de production, préserver leur trésorerie et pouvoir continuer à verser les salaires, de nombreuses usines acceptent même des commandes à prix coûtant, voire à perte – surtout en basse saison. 

Alors que les prix nominaux stagnent et que leurs propres coûts augmentent, les fournisseurs n’ont d’autre choix que d’agir sur le seul levier « flexible » qui leur reste : la main‑d’œuvre. Cela se traduit par une intensification du travail, des horaires plus longs et une pression constante sur les salaires. Les prix extrêmement bas contribuent ainsi à maintenir des salaires de misère, tout en fragilisant la capacité des usines à absorber les fluctuations de la demande et en limitant les investissements sociaux et environnementaux. 

Un impératif : inverser la logique de fixation des prix

Deux décennies de standards volontaires, de codes de conduite et d’initiatives portées par différents acteurs n’ont pas mis fin à la sous‑valorisation de la fabrication de vêtements. Pour Public Eye, la fixation des prix doit dès lors devenir un axe central d’une politique d’approvisionnement responsable. Les prix payés aux fournisseurs devraient refléter les coûts réels d’une production conforme aux normes et respectueuse des droits humains et de l’environnement – et non être dictés par les cibles de vente et de rentabilité des géants du secteur.  

Sur cette base, notre rapport identifie des objectifs de prix minimaux, à la fois comme cadre de référence pour les négociations et comme levier concret pour ancrer un approvisionnement responsable dans les pratiques des entreprises. Un seuil de 30 dollars le kilo permettrait de financer des salaires décents, une organisation du travail sûre et sans pression ainsi qu’une performance environnementale crédible. Cela correspondrait à 5 dollars pour un t‑shirt standard, un prix qui semble tout à fait supportable.