À qui profite la banane ?

© Tomás Ayuso / Panos Pictures
La banane rapporte gros, mais pas à celles et ceux qui la cultivent dans les plantations d’Amérique latine. Moins d’un dixième des revenus leur parviennent. Les multinationales établies en Suisse, elles, se taillent la part du lion.

Pour les centaines de milliers de travailleurs et travailleuses de la banane, le quotidien est réglé comme un métronome. Dans les plantations, les hommes sectionnent à la chaîne des régimes pesant plusieurs dizaines de kilos, qu’ils tirent ensuite avec des câbles jusqu’aux stations de conditionnement. Là, ce sont le plus souvent des femmes qui lavent les fruits, les découpent, les calibrent et les classent par qualité en vue de leur mise en carton. Le jour même, les bananes encore vertes sont transportées par camion jusqu’au port, puis empilées dans des conteneurs frigorifiques, direction l’Europe.

Elles parcourent alors une dizaine de milliers de kilomètres par cargo transatlantique avant d’atteindre nos étals. De Puerto Bolívar, en Équateur, à Anvers ou Hambourg, le voyage dure près de deux semaines. Les fruits transitent ensuite par des centres de stockage, où leur maturation est artificiellement accélérée par l’action combinée de la chaleur, de l’humidité et de gaz spécifiques.

Au petit-déjeuner, entre deux repas, en randonnée: en Suisse, la banane est devenue un en-cas du quotidien. Chaque personne en consomme 100 par an en moyenne. Sur ce volume, 37 proviennent de Colombie, 30 d’Équateur, et le reste de pays comme le Panama ou le Pérou. La moitié est certifiée Fairtrade, et près d’un tiers est bio – un record mondial, puisqu’aucun autre pays ne consomme une part aussi élevée de bananes issues d’une production dite durable.

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  • Le revers de la banane

    Une banane règne pratiquement sans partage sur le marché mondial: la Cavendish. Cette variété est produite dans d’immenses monocultures où chaque plant n’est qu’un clone du précédent – une uniformité génétique qui la rend extrêmement vulnérable aux maladies et aux ravageurs. Aussi la filière mise-t-elle sur un recours massif, voire inégalé, aux pesticides. Ces substances qui contaminent les sols et les nappes phréatiques représentent en outre un danger majeur pour les travailleurs et travailleuses agricoles ainsi que pour les riverain·e·s des plantations. Plus de la moitié des pesticides sont épandus dans des pays à revenus faibles ou intermédiaires. Nombre d’entre eux sont si nocifs qu’ils sont interdits en Suisse et dans l’Union européenne. Or, pour des raisons à la fois économiques et structurelles, l’industrie de la banane reste enfermée dans la monoculture. Les chaînes logistiques sont calibrées pour la Cavendish, et toute diversification ou transition vers des pratiques plus durables ferait grimper les coûts – et donc baisser les marges.

À environ 1,20 franc le kilo pour les moins chères et à peu près 3 francs pour le bio, la banane est le deuxième fruit le plus populaire en Suisse après la pomme. Ce que le prix affiché ne montre pas, c’est que les profits vont principalement dans la poche d’acteurs peu ou pas impliqués dans sa production. La répartition des recettes varie en fonction des pays d’origine, des conditions contractuelles et des labels, mais une constante demeure: les ouvriers et ouvrières des plantations ne touchent qu’une faible part du revenu total – environ 7% en moyenne. Les propriétaires de plantations (13%) et les importateurs (19%) s’en sortent mieux, mais les principaux bénéficiaires sont les détaillants, à l’instar de Migros et Coop, qui empochent près de 41% du prix de vente.

© Fabian Lang

Les autres grands gagnants de ce commerce? Ce sont les multinationales comme Chiquita, Del Monte et Dole. Grâce à leurs nombreuses filiales, elles contrôlent plusieurs maillons de la chaîne de production, négocient âprement les salaires et bénéficient d’une vision globale du secteur. Cette intégration verticale, typique du négoce agricole, leur permet de capter des revenus à chaque étape, des plantations aux mûrisseries, en passant par le transport maritime. Le contrôle de millions de tonnes de fruits chaque année – incluant leur provenance, leur destination et même la date précise de leur maturation – se reflète en outre directement dans leurs performances financières, trimestre après trimestre. Résultat: Chiquita et consorts s’arrogent une part du gâteau comparable à celle des grandes surfaces.

La Suisse au cœur du négoce mondial de la banane

Le commerce mondial de la banane est dominé par une poignée de multinationales verticalement intégrées. Les quatre principaux groupes contrôlant à eux seuls environ 44% du marché, la concurrence y est jugée restreinte. Comme souvent dans le secteur des matières premières, la Suisse joue ici un rôle clé: Chiquita et Fyffes ont leur siège dans l’arc lémanique, tandis que Fresh Del Monte a installé son centre de négoce à Zoug.

La position stratégique de la Suisse dans le commerce mondial des matières premières agricoles, notamment de la banane, lui confère une responsabilité particulière. Les labels peuvent certes offrir des repères pour une consommation plus durable sur les plans social et écologique, mais ils restent insuffisants. La protection des droits humains et de l’environnement passe avant tout par une régulation efficace des multinationales.

L’exploitation nous colle à la peau Ensemble, faisons pression sur Chiquita!