Pharma Une dose de cet anticancéreux coûte plus cher qu’une once d’or
Patrick Durisch, 13 avril 2026
Commercialisé dès fin 2014, le Keytruda est autorisé aux États-Unis, en Europe et en Suisse pour traiter une vingtaine de cancers – de l’appareil digestif aux poumons, en passant par la peau, le foie, le sang, l’appareil reproducteur, les reins ou le sein.
Surtout, il permet à la firme étasunienne Merck Sharp & Dohme (MSD) de réaliser un chiffre d’affaires faramineux: 31,7 milliards de dollars (environ 25 milliards de francs) en 2025 pour ce seul produit, soit presque autant que le produit intérieur brut (PIB) du Sénégal ou de l’Islande. En onze ans d’exploitation, le Keytruda a renfloué les caisses de MSD à hauteur de 162,8 milliards de dollars de ventes, propulsant le groupe au 4e rang du classement des Big Pharma en 2025.
Tout comme l’Herceptin ou le Perjeta de Roche (lire notre épisode de novembre 2025), le Keytruda est un médicament dit biologique, composé d’anticorps monoclonaux. Il fait partie de la catégorie des immunothérapies, des traitements qui stimulent les défenses immunitaires pour s’attaquer aux cellules cancéreuses. Ces produits ont indéniablement changé la donne en matière de traitement contre le cancer, en permettant de contrôler la maladie et de prolonger la survie de nombreux malades. Mais ce traitement «miracle» a un prix. Il est exorbitant et entraîne des restrictions d’accès et une explosion des coûts de la santé, comme nous le détaillons dans notre enquête. Public Eye a partagé ses analyses avec le Consortium international de journalistes d'investigation (ICIJ) et ses partenaires médias.
Des prix prohibitifs en Suisse et à l’étranger
Le Keytruda est vendu à prix fort partout où il est commercialisé. En Suisse et dans l’Union européenne (UE), le prix réel de ce médicament, négocié entre MSD et le gouvernement, est confidentiel (lire l’encadré ci-dessous). Le prix de référence du Keytruda – ou prix de vitrine – permet toutefois de se faire une idée des montants en jeu. Et les chiffres donnent le tournis.
En Suisse, le Keytruda est classé 1er médicament le plus coûteux par la caisse-maladie Helsana, qui évalue son coût officiel à 183,4 millions de francs pour 2024 (les chiffres pour 2025 ne sont pas encore connus). Le prix officiel de ce médicament – pris en charge par l’assurance-maladie obligatoire depuis 2015 – est de 4294 francs l’unité. Soit davantage qu’une once d’or. À l’année, ce traitement coûte 73'000 francs selon nos calculs, et jusqu’à plus de 160'000 francs si l’on inclut d’autres traitements avec lesquels il peut être combiné.
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Le Keytruda en Suisse: un système de prix opaque et complexe
Le prix de référence (ou prix de vitrine) est un prix fictif et public du médicament. Il se distingue du prix réel pris en charge par le système de santé, souvent confidentiel et négocié entre la pharma concernée et chaque gouvernement.
En Suisse, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), en charge de la fixation du prix des médicaments, a de plus en plus recours à des «modèles de prix» pour répondre aux exigences d’économicité de l’assurance-maladie obligatoire (LAMal). Concrètement, l’OFSP et la pharma passent un accord qui détermine le prix du médicament en Suisse, un rabais ainsi que d’autres modalités d’admission pour sa prise en charge par l’assurance de base. La grande majorité de ces modèles de prix sont confidentiels. Cette pratique a été légalisée par le Parlement fédéral en 2025 dans le cadre de la révision de la LAMal, sous la pression des lobbies de la pharma.
En plus d’être opaque, ce système ouvre la voie à une véritable jungle des modalités de remboursement, comme l’illustre le cas du Keytruda. En Suisse, le best-seller de MSD est encadré par 26 modèles de prix avec rabais confidentiels qui comportent des conditionnalités pour être pris en charge par l’assurance de base. Celles-ci portent, par exemple, sur l’accord préalable de l’assurance, le type de cancer, le parcours de soins, ainsi que la nature ou la durée du traitement.
Résultat: l’accès à ce traitement coûteux n’est pas automatiquement garanti. L’impact financier sur la quote-part des patient·e·s et sur le montant des primes pour l’ensemble de la population est, lui, bien réel.
Aux États-Unis, il faut compter 11'760 dollars (9300 francs, également un prix de vitrine) par unité de Keytruda, soit 200'000 dollars par an pour ce seul traitement. Comme en Suisse, les personnes doivent payer de leur poche une franchise élevée et contribuer à une part substantielle des coûts – ou la totalité si elles ne sont pas assurées. Ce scénario peut entraîner des dettes financières importantes.
En Inde enfin, une dose standard coûte entre 1750 et 2000 francs. Dans un pays où la majorité des malades paient les médicaments de leur poche, ce tarif est tout simplement prohibitif. Seules les personnes aisées et celles disposant d’une couverture d’assurance suffisante peuvent se payer le traitement.
Une pléthore de brevets
Si MSD peut maintenir un prix fort sur son Keytruda, c’est parce qu’il jouit d’une exclusivité commerciale du fait de ses multiples brevets primaires et secondaires (voir l’encadré).
Avec l’appui de l’ONG étatsunienne I-MAK, nous avons reconstitué le paysage des brevets liés au principe actif du Keytruda (le pembrolizumab) dans différentes juridictions à l’aide de bases de données publiques. Au total, nous avons recensé 80 brevets octroyés à MSD en lien avec cette molécule (voir le tableau ci-dessous). 66 demandes de brevets supplémentaires étaient en cours d’examen en Europe, 55 aux États-Unis et 11 en Inde. Compte tenu de la difficulté à reconstituer un tel panorama, il est possible que le nombre réel de brevets de MSD pour ce traitement soit encore plus élevé.
Grâce à cette analyse, nous avons pu mesurer les conséquences de ces brevets: ils peuvent garantir à MSD un monopole d’au moins trois décennies en Europe, en Inde et aux États-Unis sur la vente de ce principe actif très convoité, freinant ainsi l’accessibilité aux traitements. C’est bien au-delà des 20 ans prévus par l’Accord sur la propriété intellectuelle (ADPIC) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
En Suisse et en Europe, grâce à l’extension de protection délivrée par les autorités nationales, l’exclusivité liée au brevet primaire ne se terminera qu’en 2031 (voir le graphique ci-dessous). MSD va pour la première fois être confronté à la concurrence aux États-Unis et en Inde en 2028, avec l’échéance du brevet primaire du Keytruda.
Une dizaine de firmes spécialisées travaillent sur des versions biosimilaires du pembrolizumab (l’équivalent des génériques pour les médicaments biologiques), dont le suisse Sandoz. Ces fabricants entendent s’octroyer une part du monumental gâteau, les ventes de Keytruda aux États-Unis représentant 60% de son chiffre d’affaires mondial – soit un marché de près de 19 milliards de dollars en 2025.
MSD prolonge son monopole
Les enjeux financiers sont importants et MSD a d’ores et déjà prévu des parades pour retarder l’échéance autant que possible. D’abord en multipliant les demandes de brevets secondaires, qui représentent 95% de leurs titres de protection, avec une nette accélération des requêtes depuis 2016. Puis en modifiant le mode d’administration du produit, en passant de la voie intraveineuse à une injection sous-cutanée. Cette tactique, également employée par Roche et d’autres pharmas, permet d’obtenir de nouveaux brevets secondaires et de prolonger la niche d’exclusivité commerciale sur le marché.
Selon ses propres déclarations, l’entreprise américaine entend basculer 30 à 40% de sa clientèle cible vers la version sous-cutanée du Keytruda – déjà disponible aux États-Unis et dans l’UE, mais pas encore en Suisse – d’ici à 2028. Avec de nouveaux brevets sur ce mode d’administration, elle pourrait prolonger son monopole jusqu’en 2042 au moins.
Enfin, le géant étatsunien a la possibilité d’initier des litiges judiciaires contre des fabricants de biosimilaires lorsque ceux-ci seront sur le point de les commercialiser. L’engagement d’une action en justice retarde également la mise sur le marché de biosimilaires concurrents.
Les brevets secondaires de MSD pour le pembrolizumab revendiquent diverses modifications mineures du produit mais ne couvrent pas la substance active, qui reste identique. Surtout, ils inondent les offices de brevets, étendent la durée du monopole et retardent la concurrence sans qu’un gain thérapeutique avéré ne soit exigé en retour.
Connue sous le nom d’«evergreening» en anglais, l’accumulation abusive de brevets secondaires sur les produits thérapeutiques est une pratique courante de la branche. Dans le cas du Keytruda, des concurrents contestent le caractère novateur de certains brevets. C’est le cas d’Halozyme, une firme spécialisée dans ce domaine. La biotech considère que la version sous-cutanée de MSD viole quinze de ses brevets et a saisi la justice aux États-Unis et en Europe. Les procédures sont en cours. En décembre dernier, un tribunal allemand a décidé d’interdire la commercialisation du Keytruda sous-cutané en attendant l’issue du litige.
La boîte noire des coûts de R&D
Pourquoi un médicament comme le Keytruda coûte-t-il aussi cher? L’industrie pharmaceutique répète à l’envi que ses traitements nécessitent des dépenses importantes en recherche et développement (R&D) et qu’elle doit couvrir d’importants risques d’échecs. Ces deux aspects justifieraient les prix de vente élevés des traitements commercialisés.
Auditionné par la commission santé du Sénat étasunien en février 2024, le président et PDG de MSD a affirmé que son entreprise a investi 30 milliards de dollars depuis 2011 dans son programme de recherche pour le Keytruda. Ce chiffre est invérifiable, car il n’existe aucune obligation pour les entreprises de publier les coûts de recherche et développement par produit et d’en rendre compte. Il interpelle, car MSD n’a joué aucun rôle dans la découverte ni la mise au point pharmacologique du produit, issues essentiellement de la recherche publique. L’entreprise a acquis le traitement dans le cadre d’un rachat d’entreprise en 2009, et a hésité à s’en débarrasser avant de se raviser face au succès d’un produit concurrent au mode d’action semblable.
Pour pallier cette opacité, nous avons entrepris d’estimer les investissements en recherche et développement consacrés à ce jour par MSD au Keytruda (voir la méthodologie ci-dessous).
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Calculer les coûts de R&D et la marge du Keytruda: comment avons-nous procédé?
Datasheet
Pour estimer les investissements mondiaux en recherche et développement de MSD pour le Keytruda, nous avons d’abord inventorié l’ensemble des essais cliniques sponsorisés par la firme pour ce produit, puis sélectionné les pertinents. Nous avons ensuite estimé leur coût à l’aide de montants établis par des expert·e·s indépendant·e·s, et ajouté 30% à ce montant pour les coûts supplémentaires associés.
Cette estimation est très généreuse, puisqu’elle repose sur un coût moyen par phase d’essai clinique établi pour une procédure d’homologation classique, alors que le Keytruda a bénéficié de tests plus courts et d’autorisations accélérées. Nous avons également calculé une variante qui tient compte d’éventuels échecs.
Les montants obtenus nous permettent également d’estimer la marge bénéficiaire du médicament en Suisse. L’ensemble de la méthodologie est à retrouver ici sur le site de Public Eye ainsi que dans le rapport «Nuit à la santé», publié en 2022.
Notre estimation des coûts de recherche et développement du Keytruda se chiffre à 1,925 milliard de dollars (1,52 milliard de francs) – soit 1,2% des ventes mondiales du médicament à ce jour. Un montant très en deçà de celui avancé par le PDG de MSD. En tenant compte d’éventuels échecs, le coût total de la recherche et du développement du Keytruda (environ 3,8 milliards de francs) ne représente qu’à peine 3% du chiffre d’affaires du médicament.
Sur la base de notre méthode, nous avons ensuite estimé le montant de la marge bénéficiaire de MSD pour le Keytruda vendu en Suisse. Résultat: elle représente plus de 88% du prix officiel (voir le graphique ci-dessous).
Cette marge démontre que les pharmas ne fixent pas des prix élevés pour compenser des coûts importants de recherche et développement et se prémunir contre les risques, mais pour dégager des profits exorbitants. Loin d’être systématiquement réinvestis, ces bénéfices remettent en question le système de tarification actuel, censé garantir la pérennité de l’innovation.
Plus de transparence, moins de brevets
Les résultats de notre enquête sur le Keytruda montrent, une fois encore, la nécessité d’agir contre le prix excessif des médicaments brevetés. En Suisse, ceux-ci contribuent grandement à l’explosion des coûts de la santé. L’argument des pharmas et de la Maison-Blanche, selon lequel les prix seraient trop bas en Suisse et en Europe, est contredit par les importantes marges réalisées par les entreprises comme MSD.
Grâce aux brevets, les firmes pharmaceutiques jouissent d’une situation de monopole et d’une exclusivité commerciale à rallonge. Protégées de toute concurrence, elles sont en mesure d’imposer leurs tarifs à l’échelle mondiale, au détriment des patient·e·s et des budgets de santé publique. Cela doit changer si l’on veut pouvoir garantir la pérennité financière d’un système de prise en charge solidaire des coûts de santé, aujourd’hui sérieusement en péril.
Il est urgent que les autorités de pays hébergeant les grandes firmes pharmaceutiques, comme la Suisse, se positionnent contre la prolifération abusive des brevets secondaires sur les médicaments. En tant que membre de la Convention européenne sur les brevets, la Suisse pourrait exiger un examen plus minutieux des demandes de brevets pour en limiter le nombre.
Il faut aussi réformer le mode de fixation des prix, en exigeant la divulgation des investissements réellement consentis par les pharmas et la part des aides publiques, en lieu et place de comparaisons internationales inopérantes.
En Suisse, les coûts de la santé sont un problème croissant et de plus en plus de personnes souffrent de l’explosion des primes. La Confédération protège un système qui aide les multinationales à maximiser leurs profits et qui empêche la réalisation du droit à la santé pour toutes et tous. Cette politique a également un impact sur le reste du monde, puisque le prix suisse des médicaments est utilisé comme référence par plus de trente pays, y compris par des états plus faibles économiquement. Si la Suisse fait monter les enchères, elle ne nuit pas seulement à sa propre population, mais aussi à des millions de patient·e·s à l’étranger.
Qu’est-ce qu’un brevet?
Le brevet est un droit exclusif qui permet au titulaire d’une invention d’interdire à des tiers de la fabriquer et de la commercialiser dans les pays où il a été délivré. Celle-ci doit répondre à trois exigences pour être brevetée: être nouvelle, impliquer une activité inventive et être susceptible d’application industrielle. Une modification mineure et sans plus-value thérapeutique d’un médicament peut ainsi être brevetée.
On distingue deux types de brevets dans le domaine pharmaceutique: les brevets primaires portent sur la ou les molécules du médicament, et les brevets secondaires visent à protéger des modifications de médicaments déjà brevetés. En pratique, ces derniers prolongent artificiellement la durée d’exclusivité commerciale.
On parle de «jungle de brevets» lorsqu’un médicament est protégé par de nombreux brevets. S’ils sont déposés de manière étalée dans le temps, la durée du monopole du produit peut largement dépasser les vingt ans prévus par le droit international.
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Les brevets abusifs de la pharma, la série Public Eye
Public Eye documente et dénonce des faits d’intérêt public sur le long cours. En septembre 2024, nous avons entamé une série visant à mettre en lumière le recours à des brevets abusifs sur des médicaments «best-sellers», une pratique qui pèse sur les coûts de la santé en Suisse et ailleurs. Cet article, publié conjointement avec l’ICIJ, est le 3e épisode de cette série. Le 1er article sur l’Entresto de Novartis et le second sur l’Herceptin et le Perjeta de Roche sont à (re)lire en ligne et dans les magazines de septembre 2024 et de novembre 2025.