Les oligarques russes et la Suisse Oligarques.ch

Public Eye a passé au crible les liens qu’une trentaine de richissimes hommes d’affaires, soutiens du régime de Vladimir Poutine, entretiennent avec la Suisse. Oligarques nés à l’époque de Boris Eltsine, anciens camarades ou proches du président devenus milliardaires: tous disposent entre Genève et Zoug de sociétés, comptes en banque ou propriétés. Preuve une fois de plus du rôle central joué ces trois dernières décennies par la «base arrière suisse».
  1. Oligarques.ch Notre enquête
  2. Portraits de 32 oligarques La galerie des oligarques
  3. Commandez notre jeu de cartes Le grand jeu des oligarques

Sale temps pour les oligarques! Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’aréopage presque exclusivement masculin des grandes fortunes russes ne sait plus à quel saint se vouer, et les contorsions sont maximales pour tenter de sauver sa fortune. Ici en vendant à la sauvette ses parts au sein d’un groupe sans que l’on sache qui en est réellement le nouveau propriétaire; là en les transmettant à des proches ou aux managers de l’usine. Mais alors que les atrocités de l’armée russe se poursuivent contre les populations civiles en Ukraine, la liste des sanctions continue de s’allonger, dans certains cas jusqu’aux femmes et enfants des oligarques, autrefois un refuge efficace.  

Signe que les temps sont graves: même la Suisse s’est résignée à suivre le mouvement alors qu’elle avait jusqu’ici ouvert grand ses banques, offert en gage sa neutralité et mis à disposition des milliardaires russes une armada de professionnel∙le∙s pour combler leurs désirs. Certes, les efforts restent poussifs. À ce jour, seuls 6,3 milliards de francs d’actifs russes ont été saisis en Suisse, dont quelques propriétés de luxe. C’est peu, en comparaison des estimations fournies par l’Association suisse des banquiers (ASB), qui parle de 150 à 200 milliards de francs (214 milliards USD) déposés dans les établissements helvétiques. Une certaine confusion règne également pour savoir qui des cantons ou du Secrétariat d’État à l’Économie doit prendre l’initiative du blocage des avoirs. Ce dernier a publié un aide-mémoire. En Europe et aux États-Unis, des taskforces et des initiatives ont été mises en place pour traquer les biens des oligarques, dans l’espoir d’assécher la machine de guerre de Poutine et de susciter des oppositions au sein de l’élite russe. La Suisse semble hésitante: début avril, un premier contact aurait eu lieu avec la taskforce de l’UE et des G7 selon le DFAE, depuis lors pas de nouvelles. 

La traque promet d’être longue et difficile. Dotés de moyens colossaux, les oligarques sont passés maîtres dans l’art de dissimuler leur fortune, qu’il s’agisse de limiter les dégâts lors d’un divorce couteux ou d’échapper à la justice et aux sanctions. Ils peuvent compter sur l’aide précieuse des avocat·e·s, des fiduciaires et des banques, qui mettent à disposition des trusts ou des montages de sociétés offshore bien plus complexes que des poupées russes. La Suisse offre les meilleurs «facilitateurs» de la corruption, alliant compétence et discrétion.  

Notre enquête

Malgré cette opacité, Public Eye a décidé de passer au crible les liens entretenus par une trentaine d’oligarques avec la Suisse. Ces personnes ont été sélectionnées selon différents critères: leur proximité avec le régime ou leur amitié de longue date avec Vladimir Poutine; leur poids économique, également dans des secteurs stratégiques pour l’État russe comme les matières premières; leur capacité à capter les marchés publics, ainsi que leur contribution à de grands projets voulus par le Kremlin. Parmi ces personnalités de premier plan, certaines sont à ce jour passées sous le radar des sanctions, comme le baron de l’acier Vladimir Lissine. Notre liste comprend aussi quelques «outsiders», tels que le va-t-en-guerre patriarche Cyrille de Moscou et de toutes les Russies dont la fortune cachée a fait l’objet de plusieurs enquêtes journalistiques indépendantes, et des proches de Vladimir Poutine qui jouent un rôle plus souterrain. 

Sponsors enthousiastes ou tacites de la politique militariste et impérialiste du Kremlin, ils ont tous alimenté la machine de guerre de Poutine. Et ils ont tous fait de la douce Helvétie l’une de leur base arrière préférée. L’empreinte qu’ils ont laissée en Suisse est par conséquent le critère décisif de leur inclusion dans cette enquête. 

Typologie des oligarques

Ce travail permet aussi de dresser une typologie de la manière dont ces individus se sont enrichis (voir l’encadré ici). Leurs carrières respectives sont émaillées d’épisodes obscurs, de procédures pénales et, dans certains cas, de règlements de comptes sanglants. Pétrole, aluminium, fertilisants, la plupart ont profité de l’écroulement de l’Union soviétique pour acquérir à bas prix des participations dans des entreprises étatiques, au détriment de la population russe qui subissait alors toutes les privations. Les parcours sont divers, mais tous ont bénéficié, au début de leur carrière, de solides appuis: lien avec le gouverneur d’une région ou d’un directeur d’usine; soutien d’un ministre, partenariat secret avec un haut fonctionnaire; arrangements avec la mafia, etc. Les privatisations sauvages et le chaos économique leur ont permis d’écarter les concurrents et de faire main basse sur les vouchers (bons de privatisation) qui avaient été distribués à la population. 

Puis, avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, une deuxième vague d’oligarques a déferlé. Les cartes ont été redistribuées dans le secteur des hydrocarbures, et des fortunes se sont aussi faites dans la construction, l’agroalimentaire et les télécommunications. Il s’agit bien souvent d’hommes passés par l’école du KGB, ou ayant simplement eu la chance de faire partie des vieux camarades de Saint-Pétersbourg du président russe, qui sait cultiver les amitiés viriles.  

Depuis trois décennies, la Suisse offre un cadre idéal et très peu réglementé pour les fortunes russes.

En particulier Genève, Zoug et Lugano, qui sont des hubs majeurs pour les sociétés de négoce de matières premières. Ouvrir un compte en banque; enregistrer une société de trading détenue par des offshore ou par des hommes de paille pour ne pas être démasqué; se cacher derrière un trust ou une fondation pour dissimuler l’ayant droit économique réel; acquérir une luxueuse propriété en passant par un proche: tout cela est presque un jeu d’enfants. Miser sur la Suisse représentait jusqu’ici la promesse de payer moins d’impôts et de pouvoir en toute discrétion et légalement faire sortir de Russie les bénéfices réalisés par son groupe.   

Les données que nous avons compilées proviennent à la fois de sources ouvertes (voir la liste ci-dessous) et d’informations et sources confidentielles. Nous avons répertorié toutes les sociétés, maisons de négoce, fondations d’utilité publiques et autres enregistrées entre Genève et Zoug qui sont dans l’orbite des milliardaires proches de Poutine. Mais également les propriétés immobilières qu’ils possèdent.  

Concernant le montant de leur fortune, nous avons choisi d’indiquer les estimations publiées en 2021 par le magazine Forbes. Ces chiffres sont actuellement revus à la baisse pour les dix milliardaires russes les plus en vue qui, acculés par les sanctions, ont vendu ou transmis à des tiers une partie de leur empire. En raison de l’opacité qui entoure leurs affaires, cette cartographie est loin d’être complète. Elle donne cependant une image de la situation à l’instant T, c’est-à-dire deux mois après le début de la guerre en Ukraine. Public Eye s’engage à y ajouter de nouveaux protagonistes et à la mettre à jour le plus régulièrement possible.    

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Fortunes russes : mode d’emploi.   

La Russie est le pays le plus inégalitaire au monde: 1% de la population contrôle de 58,2% des richesses nationales. Les colossales fortunes des oligarques se sont bâties au rythme des privatisations et des changements de pouvoir.  

En 1992, après avoir privatisé les petits commerces et les services, le gouvernement du président Boris Eltsine lance la seconde vague de privatisations en distribuant à la population des «vouchers» (bons). Il s’agit de permettre à toute personne de devenir propriétaire d’actions d’entreprises privatisées. Un peu partout dans le pays, de jeunes gens aux dents longues qui s’étaient déjà lancés dans l’aventure des «coopératives» (la première forme de propriété privée du temps de l’URSS) flairent la bonne affaire. Ils parviennent, avec l’aide de directeurs d’usine, de fonctionnaires locaux ou de la mafia, à racheter ces coupons, se retrouvant rapidement à la tête de fortunes considérables.  

L’étape suivante se déroule au milieu des années 1990, alors que Boris Eltsine, déjà malade et impopulaire, veut assurer sa réélection. L’État russe, au bord de la faillite, adopte le programme très controversé des «prêts contre actions». Pour obtenir du cash, le Gouvernement met en gage des participations dans les entreprises russes les plus juteuses. C’est une petite caste baptisée les Semibankirchtchina – soit sept richissimes jeunes banquiers qui ont leurs entrées au Kremlin – qui joue les prêteurs. L’État ne remboursera jamais ces emprunts et ceux que l’on appelle déjà les «oligarques» font main basse, à bas prix, sur des pans entiers de l’économie russe, dans les secteurs des hydrocarbures, de la métallurgie et des minerais.   

L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine redistribue les cartes. La consigne de l’ancien du KGB est de se tenir loin de la politique, de financer certains grands chantiers du Kremlin et de se soumettre à la «verticale du pouvoir». Les oligarques eltsiniens, dont certains sont arrêtés ou contraints de s’exiler, sont peu à peu supplantés par des hommes d’affaires venant des services secrets ou d’anciens camarades du président russe. Il ne faudra que quelques années pour qu’ils deviennent milliardaires, à grands renforts de commandes d’État qui font s’épanouir leur empire.    

La galerie des oligarques

Public Eye a identifié et dressé le portrait de 32 oligarques russes, en mettant en évidence leurs liens avec la Suisse. Notre enquête montre comment les avantages de la place économique helvétique sont systématiquement utilisés: une industrie offshore de pointe pour créer des sociétés écrans, des lacunes dans la lutte contre le blanchiment d’argent et l'opacité financière, ainsi qu’un secteur des matières premières qui échappe à la régulation.

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  • Alexander Abramov

    © Wikimedia

    7,07 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en Australie. 

    Alexander Abramov, né en 1959 à Krasnodar dans le Sud de la Russie, a fondé (avec son partenaire Alexander Frolov) ce qui deviendra plus tard Evraz, géant sidérurgique avec des intérêts principalement dans l’acier, le charbon et le vanadium. Du négoce de métaux à prix réduits jusqu’à l’achat de mines en étroite collaboration avec les gouverneurs régionaux, la naissance d’Evraz est emblématique de la manière dont des hommes bien placés et connectés ont pu s’enrichir après la chute de l’URSS. Aujourd’hui président du conseil administratif du groupe, le milliardaire détient 19,3% de ses parts, aux côtés de Roman Abramovitch (28,6%).  

    En 2019, Abramov est impliqué dans un scandale à Chypre: selon les révélations de l’OCCRP, il était l’ayant droit économique de deux sociétés écrans très impliquées dans le «Troika Laundromat», un réseau international de blanchiment qui permettait à l’élite russe de cacher des avoirs et de frauder le fisc. Les deux sociétés d’Abramov avaient, pour des raisons inconnues, injecté plus de 300 millions de dollars dans ce réseau. Le cabinet d’avocat·e·s chypriote qui avait fondé et administrait les deux sociétés appartenait au président de la République de Chypre, Nicos Anastasiades, et à ses filles depuis 2013. Détail piquant, grâce à ce contact, Abramov avait obtenu la nationalité chypriote à travers le programme de passeports dorés. En décembre 2021, les autorités chypriotes ont décidé d’abolir le programme, la moitié des passeports octroyés auraient été obtenus de manière illégale. 

    Liens avec la Suisse 

    • East Metals AG, le bras de négoce d’Evraz, est situé à Zoug. Selon les informations de Public Eye, East Metal AG gère de grandes quantités pour le groupe, en particulier du palladium. 

    • Des informations publiques indiquent une proximité de l’oligarque avec Credit Suisse: en 2007, un cadre dirigeant de Credit Suisse devient le conseiller financier exclusif d’Alexander Abramov. En 2009, la banque suisse sponsorise la Skolkovo Management School à Moscou, dont Abramov est l’un des fondateurs. Et en 2019, Credit Suisse – avec UBS et Citigroup – facilite la vente d’une part minoritaire dans Evraz. 

    • Abramov est membre de l’association Good Gear around the World, fondée en 2020 à Nyon, dont le président est Vasily Shakhnovski, un ancien actionnaire de la société Ioukos de Mikhaïl Khodorkovski. Shakhnovski a survécu à l’attaque des autorités russes contre Ioukos après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine (en payant une amende de 1,8 million de dollars pour fraude fiscale) et s’est exilé à Nyon, où il vit depuis des années. L’association a pour but «d’organiser le premier voyage autour du monde à travers le pôle Nord et le pôle Sud sans quitter la surface de terre ou de l’eau». En mars 2022, un avion russe impliqué dans l’expédition a été arrêté au Canada parce qu’il violait les restrictions d’espace aérien décrétées en réponse à l’invasion russe en Ukraine. 

  • Alexeï Mordachov

    © Sikarin Thanachairary / WEF

    26,97 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en Suisse, en UE, au Royaume-Uni, en Australie, au Japon et en Ukraine. Présent à la réunion des oligarques avec Vladimir Poutine le 24 février au Kremlin.   

    Né en 1965 à Tcherepovets, Alexeï Mordachov, ingénieur diplômé de Saint-Pétersbourg, a bâti son immense fortune dans la métallurgie. À 28 ans, il devient actionnaire majoritaire de l’usine de métallurgie de Tcherepovets, après avoir écarté le directeur qui lui avait confié la privatisation de cette fabrique où ses parents travaillaient au temps de l’Union Soviétique. C’est sur cette base que le groupe Severstal, l’un des fleurons de la sidérurgie russe, voit le jour. Mordachov détient 77% des actions du groupe. Avant la guerre en Ukraine, le géant livrait environ 3 millions de tonnes d’acier en Europe, soit un tiers de son chiffre d’affaires, qui s’élevait en 2021 à 11,3 milliards de dollars. Ces exportations sont désormais suspendues. Le groupe, qui possède des usines aux États-Unis, s’est diversifié dans le charbon, l’or, les turbines, la vente au détail, les voyages, les médias et les télécommunications. 

    C’est un banquier de Saint-Pétersbourg aujourd’hui décédé, Vladimir Kogan, qui avait des intérêts économiques en Suisse, qui lui a présenté le futur président russe. En 2003, Mordachov entre dans le saint des saints: il devient copropriétaire de la banque Rossia, dont le principal actionnaire est Iouri Kovaltchouk, un ami de longue date de Poutine. Cinq ans plus tard, le milliardaire participe à la création de National Media Group (NMG), qui détient des participations dans des chaînes de télévision et des journaux, comme Perviy Kanal et Izvestia, qui sont les machines à propagande du Kremlin.   

    L’oligarque a bien tenté de se démarquer du Kremlin en déclarant que la guerre en Ukraine était «une tragédie pour les deux peuples frères», mais sa proximité avec le régime de Poutine est plus qu’avérée.  

    Selon le Financial Times, le 28 février, lorsque les premières sanctions européennes sont tombées, Mordachov a transféré sa participation de 29,9% dans le groupe de tourisme allemand Tui – qu’il détient via une société chypriote – à une entité des Îles Vierges britanniques contrôlée par sa troisième épouse. Il lui a également transmis une participation majoritaire dans Nordgold, sa société minière basée à Londres, deux semaines avant que le Royaume-Uni ne le sanctionne. 

    Après une longue croisière aux Seychelles, son yacht «Nord» de 142 mètres a accosté fin mars à Vladivostok. «Lady M.», son autre super yacht, est immobilisé en Italie. 

    Liens avec la Suisse 

    • Le groupe Severstal dispose d’une antenne dans la banlieue de Lugano au Tessin: Severstal Export GmbH.  

    • Alexeï Mordachov a des liens avec le groupe minier Solway Investment Group, basé à Zoug. En 2015, son fonds d’investissement Aterra Capital a créé une joint-venture avec Solway pour développer le gisement San Jorge (Argentine). Le Kremlin avait alors fait du lobbying pour soutenir ce projet. Les partenaires sont aussi actionnaires de Kaminex Limited, une société de prospection et d’extraction de cuivre en République démocratique du Congo.   

    • Selon le Tages-Anzeiger, la fiduciaire Kendris à Zurich, qui depuis 2009 s’occupe des affaires de Mordachov, administrait deux de ses sociétés offshore. 

  • Alisher Ousmanov

    © Wikimedia

    Fortune estimée à 17,11 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis, UE, Suisse, Royaume-Uni, Australie, Canada, Ukraine et Japon. 

    Né en 1953 à Tchoust en Ouzbékistan et diplômé du MGIMO, la prestigieuse école des relations internationales de Moscou, Alisher Ousmanov a eu un début de carrière contrarié. En 1980, il est arrêté avec deux autres fils de la nomenklatura ouzbèke et condamné à huit ans de prison pour corruption et vol de biens publics. À sa sortie de prison en 1986, il s’installe à Moscou et fonde une coopérative (première forme de propriété privée du temps de l’URSS) qui fabrique des sacs en plastique et vend du tabac. C’est un touche-à-tout. En 2000, on le retrouve à la tête de Gazprom Investholding, le fonds d’investissement du géant gazier Gazprom. Il est aux premières loges pour participer aux deals les plus intéressants, prenant en 2005 le contrôle de Metalloinvest (l’un des premiers producteurs de fer et d’acier russes). Dans la foulée, il créé avec ses partenaires USM Holding, qui a également des intérêts dans le cuivre et le ciment. Ousmanov investit aussi dans la téléphonie (Megafon). Il détient 10% de Facebook et contrôle le journal économique Kommersant. Il a un temps été propriétaire de 30% des parts du club de football d’Arsenal au Royaume-Uni. 

    En 2017, le Fonds anti-corruption d’Alexeï Navalny diffuse une enquête explosive sur la fortune cachée du premier ministre Dmitri Medvedev, accusant Ousmanov d’avoir versé à ce dernier un pot-de-vin sous la forme d’une luxueuse villa. Dans une légendaire réplique, on voit l’oligarque faire mine de cracher au visage de l’opposant et lui promettre des poursuites en justice. Ce qu’il n’a pas manqué de faire, en obtenant la condamnation de Navalny pour diffamation.  

    Liens avec la Suisse 

    • Alisher Ousmanov est un important client de Credit Suisse et Julius Baer, selon la presse suisse. De 2012 à 2017, 700 millions de dollars auraient circulé entre ses comptes dans les deux établissements. 

    • L’enquête «Suisse Secrets» a révélé que sa sœur, Saodat Narzieva, gynécologue-obstétricienne, a des comptes auprès de Credit Suisse, sur lesquels plus de 1,8 milliard de dollars ont transité à partir de 2004. Elle est aujourd’hui sous sanctions de l’Union Européenne. 

    • Metalloinvest Trading AG, enregistrée depuis 2008 à Zoug, centralise les contrats passés entre les différentes entités de la maison mère.  

    • Le 1er mars 2022, Ousmanov a démissionné de son poste de président de la Fédération internationale d’escrime (FIE), basée à Lausanne, où il se rendait régulièrement en jet privé. Il a annoncé vouloir contester en justice les sanctions.  

    • Selon la RTS, il a un temps envisagé d’acheter d’un appartement près de Morges. 

  • Andreï Bokarev

    © Bloomberg / Getty Images

    2,32 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions au Royaume-Uni, en Australie et en Ukraine. Il a participé à la réunion des entrepreneurs au Kremlin le 24 février 2022. 

    Surnommé le «roi des contrats publics», Andreï Bokarev, né en 1966 à Moscou, appartient depuis 2014 au cercle des oligarques de second rang fidèles au Kremlin. Avec son partenaire historique, Iskander Makhmudov, le milliardaire règne sur Transmashholding, la plus grande entreprise russe d’ingénierie des transports, première bénéficiaire de contrats avec les chemins de fer russes. Il est aussi actionnaire de l’entreprise de charbon Kuzbassrazrezugol et d’UGMK, le géant de la métallurgie.  

    L’ascension du tandem Bokarev-Makhmudvov, au cours des années 1990, est entourée de rumeurs de complicité avec des groupes criminels. En 1995, le leader du groupe d’Orekhovo, alias «Sylvestre», meurt à Moscou dans l’explosion d’une Mercedes appartenant à Bokarev. Selon les médias, ce dernier aurait représenté les intérêts commerciaux de l’organisation criminelle. Makhmudov a quant à lui été soupçonné de liens étroits avec le groupe mafieux d’Izmailovo, dans le cadre d’une investigation de la police espagnole.  

    Les Jeux olympiques de Sotchi permettent à Bokarev de se rapprocher du Kremlin: UGMK y construit l’arène de glace «Shaïba» en 2013. À partir de cette date, le milliardaire semble jouer un rôle important dans la gestion des actifs stratégiques russes.   

    En 2013 toujours, il achète une part minoritaire de Transoil (compagnie de transport pétrolier), dont Guennadi Timtchenko, l’ami proche de Poutine, est propriétaire. En 2014, quand la société Kalashnikov (producteur public d’armes) est placée sous sanctions, Bokarev devient actionnaire de 49% des parts pendant une courte période, permettant ainsi au groupe de se réorganiser. Ultime transaction: en 2015, le négociant helvétique Gunvor (également lié à Timtchenko) lui vend 74% du terminal pétrolier de Oust-Louga, situé sur la mer Baltique.  

    En mars 2022, comme beaucoup d’autres oligarques, Andreï Bokarev cesse d’être l’ayant droit économique de ses sociétés. Mais l’identité des nouveaux «propriétaires» n’est pas connue.  

    Liens avec la Suisse 

    • UGMK (Ural Metal and Mining Company) est détenue par Bokarev et Makhmoudov via cinq sociétés offshore (deux sont basées aux Îles Vierges britanniques; les trois autres à Chypre, au Panama et au Liechtenstein) – Folkstown Business Inc est la société enregistrée au Liechtenstein. 

    • La société d’investissement du groupe Transmashholding, TMH International AG, est domiciliée à Zoug. 

    • Gunvor est partenaire d’Andreï Bokarev dans le terminal pétrolier Oust-Louga. Depuis la guerre en Ukraine, Gunvor dit vouloir réévaluer sa participation restante (26%). 

    • En mai 2016, l’opposant écologiste russe Konstantin Rubakhine, qui s’est battu contre un des projets écocides du géant UGMK dans la région de Voronej, a envoyé un signalement au Ministère public de la Confédération pour exposer l’origine criminelle de la fortune du tandem Makhmudov-Bokarev. Public Eye a une copie de cette lettre alors adressée au Procureur général, Michael Lauber, et qui n’a jamais reçu de réponse. 

    • L’activiste décrivait comment UGMK accumulait ses profits en dehors de Russie, sur le compte de sociétés de négoce en Suisse – entre autres Alpin Group AG (Thoune), Umcor AG à Zurich et GGP Metall AG à Bienne – puis comment ces fonds servaient à racheter des actifs en Europe.  

    • Selon un document officiel produit par Rubakhine, le géant Transmashholding aux mains du tandem Makhmudov-Bokarev disposait à l’époque de comptes en banque auprès de Credit Suisse Zurich. 

    • En 1998, une société de négoce de l’entreprise charbonnière russe Kuzbassrazrezugol a été enregistrée dans le canton d’Appenzell: Krutrade AG. Son directeur était Andreï Bokarev. Elle est en liquidation depuis 2005. 

  • Andreï Guriev père et fils

    © Wikimedia / Sebastian Reuter / Getty Images

    5,58 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Le fils, Andreï Guriev junior, est sous sanctions en UE, en Suisse, au Royaume-Uni, en Australie et en Ukraine. 

    Né en 1960 dans la région de Moscou, Andreï Guriev père a débuté sa carrière en 1990, en tant qu’expert de la protection des données chez Menatep, la holding de Mikhaïl Khodorkovski dont il devient ensuite le vice-directeur. En 2005, alors que le gouvernement russe achève de démanteler l’empire de Khodorkovski (arrêté deux ans auparavant), il prend le contrôle, à bas prix, de la filiale de Menatep PhosAgro, aujourd’hui premier producteur mondial de phosphates.  

    En parallèle, Guriev s’emploie à renforcer son influence politique dans la région de Mourmansk, où se concentrent les activités de son entreprise. De 2001 à 2013, il est élu membre du Conseil de la fédération (la chambre haute du parlement) pour cette région du nord-ouest du pays. Les médias ont relevé que, durant tout son mandat, le sénateur Guriev n’a jamais fait aucune intervention publique au Conseil de la fédération, tablant sans doute davantage sur l’immunité parlementaire que lui conférait cette position.   

    En 2013, le milliardaire transmet ses parts à son fils, Andreï junior, qui a fait carrière dans la société et qui est désormais placé sous sanctions suisses. 

    Pour s’assurer du soutien du gouvernement, les Guriev ont notamment construit une luxueuse cabane de pêche à Mourmansk pour Dmitri Medvedev, l’ancien président et Premier ministre russe. Il ont aussi offert 10% des parts dans PhosAgro à Vladimir Litvinenko – qui n’avait pas les moyens pour une telle acquisition –, ancien directeur de thèse de Vladimir Poutine lorsqu’il était étudiant en doit à Saint-Pétersbourg. Litvinenko est entre-temps devenu milliardaire lui-même

    La famille Guriev habite à Londres dans une résidence qui appartenait auparavant à un cousin du président syrien Bashar Al-Assad. En mars 2022, Andreï Guriev junior a démissionné de son poste de directeur de PhosAgro. Il a maintenant tout le loisir de profiter de son immense palais londonien. 

      

    Liens avec la Suisse 

    • Selon Bloomberg, la famille Guriev détient 56,5% de PhosAgro à travers deux sociétés holding en Suisse: Chlodwig Enterprises SA et Adorabella SA, domiciliées à Dammstrasse 19 à Zoug (une adresse qu’elles partagent avec 418 autres entités). 

    • Zoug abrite aussi deux autres sociétés du groupe PhosAgro: PhosAgro Trading SA et PhosAgro Logistics SA, qui s’occupent respectivement du négoce et du transport. 

    • Le gigantesque palais de la famille Guriev à Londres est détenu à travers la société écran Safran Holdings Limited dans les Îles Vierges britanniques(BVI). Safran Holding SA est enregistrée à Genève et est l’associée, selon le registre commercial, d’une société immobilière à Gstaad, Hanseli Immobilien GmbH

  • Andreï Melnichenko

    © Wikimedia

    16,65 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en Suisse, UE, Royaume-Uni, Australie et en Ukraine. Il a participé à la réunion des entrepreneurs avec Vladimir Poutine au Kremlin, le 24 février 2022. 

    Né en 1972 à Gomel (Bélarus), Andreï Melnichenko est résident à Saint-Moritz et son entreprise, le producteur mondial d’engrais EuroChem, est domiciliée à Zoug. Mais l’oligarque préfère la jet-set et passe beaucoup de temps sur l’un de ses yachts – le plus grand voilier privé du monde, saisi par les autorités italiennes en mars 2022. Selon des médias russes, cette vie de nomade lui permettrait aussi d’échapper au fisc russe, en détenant ses actifs dans des structures offshore hors du pays, ce qui est plus difficile lorsque l’on réside en Russie.  

    Après la chute de l’URSS, Melnichenko fait ses premières armes en ouvrant un bureau de change au sein de son université. En 1993, il co-fonde la banque MDM, l’une des voies royales ayant permis à de nombreux oligarques russes de s’enrichir. Il peut ainsi investir dans l’industrie et créé trois sociétés: EuroChem (engrais et fertilisants), SUEK (charbon) et TMK (fabrications de tubes pour les pipelines et gazoducs). En 2006, il vend ses parts dans TMK à Dmitri Pumpyansky.  

    Le jeune businessman sait très vite de quel côté se placer. Selon une enquête de l’émission Mise au point sur la RTS, Vladimir Poutine était invité à son fastueux mariage sur la Côte d’Azur en 2005. Pour l’occasion, une chapelle orthodoxe avait été directement importée de Moscou.   

    La porte-parole d’Andreï Melnichenko fait savoir que «Andreï Melnichenko est un entrepreneur self-made. Il n’a pas d’influence politique et n’avait pas participé aux privatisations post-soviétiques et, par conséquent, n’est pas un oligarque». 

    Liens avec la Suisse 

    • Le siège social d'Eurochem Group AG se situe à Zoug, ainsi que sa filiale de négoce EuroChem Trading GmbH. Andreï Melnichenko en est le fondateur et actionnaire principal à travers une société chypriote, AIM Capital (apparemment, deux sociétés écrans supplémentaires cachent le bénéficiaire réel). 

    • Le 10 mars 2022, Eurochem a annoncé que l’oligarque s’était retiré du capital «en tant que bénéficiaire principal» à compter du 9 mars. Les nouveaux bénéficiaires restent inconnus au public. Le SECO a toutefois confirmé à EuroChem son statut d’entité non sanctionnée, après que l’entreprise eut affirmé qu’elle ne bénéficiait pas à des personnes sanctionnées. 

    • L’introduction en bourse d’EuroChem était prévue pour 2022, et devait notamment être facilitée par UBS. Cette opération, annoncée fin 2021, sera probablement reportée.  

    • Melnichenko est aussi propriétaire de 92% de SUEK (également à travers AIM Capital), son bras de négoce est situé à Zoug. Melnichenko s’est «retiré des bénéficiaires du groupe SUEK». Les nouveaux propriétaires sont inconnus. 

    • Avant la guerre en Ukraine, Melnichenko était résident de Saint-Moritz, ce qui l’obligeait en principe à passer 180 jours par an en Suisse. Impossible de savoir à combien s’élevait son forfait fiscal, mais il y a fort à parier que les stratégies d’optimisation agressives auxquelles l’oligarque avait recours en Russie ont également été efficaces aux Grisons. La veille de l’introduction des sanctions, le jet de Melnichenko a quitté Zurich pour la Tanzanie. 

  • Andreï Skoch

    © Duma.gov.ru / Wikimedia

    7,99 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en UE, Suisse, États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Canada, Japon et Ukraine.  

    Né en 1966 dans la région de Moscou, Andreï Skoch est le principal partenaire d’Alisher Ousmanov. Depuis la fin des années 1990, il combine business et politique, solidement installé dans son fauteuil de député de la Douma, le parlement russe, où il représente le parti présidentiel.  

    Durant les privatisations, Skoch a investi dans une compagnie métallurgique de la région de Belgorod, à la frontière ukrainienne. Il rencontre alors Ousmanov. De cette période datent aussi les nombreuses allégations sur ses liens avec la mafia de Solntsevo, qui sévit alors à Moscou autour de Sergei Mikhailov – l’homme d’affaires jugé à Genève en 1998 mais finalement acquitté après que tous les témoins se sont rétractés.  

    Skoch mène depuis lors un combat permanent pour faire taire ces rumeurs. Il a même fait appel à l’ancien patron du renseignement intérieur français Bernard Squarcini afin de blanchir son image en France.   

    Skoch détient 30% de USM Holding, un conglomérat qui compte notamment Metalloinvest (l’une des plus grosses compagnies minières en Russie), MegaFon (opérateur national de télécommunications) et Mail.ru (fournisseur de services internet), et il investit dans différents secteurs, comme l’aéroport de Moscou Vnoukovo.  

    Après son élection à la Douma en 1999, Andreï Skoch transmet toutes ses participations à son père, Vladimir. En 2020, après les sanctions étatsuniennes de 2018, Vladimir Skoch fait don de 50% de ses parts à sa petite-fille, Varvara Skoch, la fille d’Andreï alors âgée de 20 ans. La famille Skoch est donc expérimentée dans la gestion d’avoirs en cas de sanctions.  

    Liens avec la Suisse 

    • Zoug est une base importante pour le groupe Metalloinvest. Metalloinvest Trading AG et Metalloinvest Logistics AG y sont enregistrées. Metalloinvest Trading AG est la principale filiale de négoce du groupe. Elle gère aussi bien les transactions entre les différentes sociétés de Metalloinvest que les ventes aux clients externes. Metalloinvest Logistics organise le transport des produits à travers le monde.  

    • Comme l’enquête «Suisse Secrets» l’a révélé, Credit Suisse a ouvert de nombreux comptes associés à USM Holding entre 2004 et 2014. Le géant helvétique faisait partie du groupe d’établissements bancaires qui a maintenu une relation de crédit avec Metalloinvest en 2014, juste après l’annexion de la Crimée.  

    • En 2019, l’entreprise spécialisée dans les boutiques hors taxes Dufry, située à Bâle, a conclu un partenariat avec Andreï Skoch, en achetant 60% de Regstaer-M, une entreprise russe qui contrôle les magasins duty free de l’aéroport moscovite Vnoukovo et dont l’ayant droit économique est Vladimir Skoch, le père d’Andreï. 

  • Anna Tsivileva, née Poutina

    © Shutterstock

    Fortune inconnue, pas de sanctions. 

    Née en 1972 à Ivanovo, Anna Tsivileva est la fille d’un des cousins de Vladimir Poutine. Elle mène d’abord une paisible carrière de psychiatre dans un hôpital construit à la périphérie d’Ivanovo dans le nord-est de Moscou. Mais dès l’élection à la présidence de l’illustre membre de sa famille, en 2000, elle met le cap vers Moscou. Les affaires et la fortune de la jeune femme décollent, comme le rapportait récemment le quotidien Le Temps, qui s’appuie sur une enquête très fouillée publiée en janvier 2022 par le site Agents Media.  

    Anna se lance d’abord dans l’achat de matériel médical puis, dès 2012, elle rachète des actifs dans le charbon avec son mari Sergueï Tsivilev, qui devient actionnaire de Kolmar, une société d’extraction et de traitement du charbon à coke installée dans la République de Sakha en Russie et qui pèse aujourd’hui 2,5 milliards de dollars (à ne pas confondre avec Kolmar Group AG). 

    Le monde est vraiment tout petit. À l’époque, Kolmar est aussi détenue à 60%, à parts égales, par Volga Resources, la holding de Guennadi Timtchenko, le milliardaire et ami proche de Vladimir Poutine, et par Gunvor, la société de négoce qu’il a cofondée et qui est installée à Genève. Gunvor a revendu en avril 2015 sa part à un autre oligarque, Andreï Bokarev.   

    Les tours de passe-passe entre actionnaires se sont apparemment poursuivis en toute opacité. En 2018, propulsée à la tête de Kolmar, la petite cousine de Poutine récupère les parts de son mari, qui vient d’être nommé gouverneur de la région charbonnière de Kemerovo. Selon un document consulté par Le Temps, à cette date elle était propriétaire à 70% de Kolmar, tandis que le reste était détenu par Timtchenko.  

    Liens avec la Suisse 

    • La Suisse abrite la filiale de trading de Kolmar, KSL AG (Kolmar Sales and Logistics), enregistrée à Zoug en avril 2016. 

    • D’avril 2016 à février 2018, Anna Tsivileva était présidente du conseil d’administration de KSL AG, revendeuse exclusive de Kolmar. Son mari apparaissait aussi au registre du commerce. Mais en 2018, il a expliqué à Reuters qu’il avait vendu cet actif à une tierce personne dont personne ne connaît l’identité.  

  • Arkadi et Boris Rotenberg

    © Mikhail Svetlov / Getty Images

    Arkadi Rotenberg, 2,88 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Boris Rotenberg, 1,11 milliard de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis, UE, Suisse, Royaume-Uni, Australie, Canada, Japon et Ukraine.  

    Tous deux nés à Saint-Pétersbourg, Arkadi Rotenberg (1951) et son frère Boris (1957) sont des amis d’enfance du président russe. Ensemble, ils ont fait les 400 coups et se sont roulés sur les tapis de judo. L’élection de Vladimir Poutine en 2000 a été une aubaine, leurs business et leur fortune commençant à prendre l’ascenseur.   

    En 2008, Arkadi, qui était jusqu’ici un modeste homme d’affaires, a créé le groupe Stroygazmontazh (SGM), qui comptait alors six sociétés de construction spécialisées dans les pipelines et les gazoducs, et dont le principal client était Gazprom. C’est SGM qui a construit le pont reliant la Crimée à la Fédération de Russie par le détroit de Kertch. L’entreprise a été revendue en 2019 pour 1,2 milliard de dollars à une filiale de Gazprom.  

    Aujourd’hui actionnaire à 94,1% du géant de la construction Mostotrest, Arkadi a raflé les plus gros contrats gouvernementaux, comme la construction de la nouvelle autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg. Dès 2006, ce tracé, qui passe par la forêt de Khimki, près de Moscou, a provoqué une forte opposition. Un journaliste local qui dénonçait la corruption, Mikhaïl Beketov, avait été tabassé, mort des suites de ses blessures quelques années plus tard. Les Jeux olympiques de Sotchi ont fait exploser sa fortune. Comme le montre la carte de la corruption de l’opposant Alexeï Navalni, Mostotrest a construit 17 km d’une route escarpée de Sotchi pour 2,5 milliards de dollars.  

    Arkadi est aussi actionnaire de l’aéroport moscovite de Cheremetievo ainsi que d’une société de fertilisants (Minudobreniya). Il assure aussi être le «réel» propriétaire du «palais de Poutine». Avec son frère Boris, plus discret et qui est aussi sous sanctions suisses, il détient à parts presque égales la SMP Bank.  

    Liens avec la Suisse 

    • Une enquête du groupe Tamedia, basée sur les «Panama Papers», révèle qu’en 2012, l’une des sociétés offshore des frères Rotenberg – Highland Ventures – a ouvert des comptes en banque en Suisse par le biais du prestataire genevois de gestion de fortune Dôme Capital Partners.  

    • Les deux amis d’enfance de Poutine auraient, entre autres, déposé leur argent (des centaines de millions de francs) à la filiale genevoise de la Société Générale et à la banque privée Edmond de Rothschild. Des dizaines de millions auraient encore atterri dans cet établissement genevois en 2015, après les premières sanctions étatsuniennes contre Arkadi.  

    • Arkadi Rotenberg est toujours membre du comité exécutif de la Fédération internationale de judo, basée à Lausanne. De 2013 à 2020, il était membre de la direction de l’association SportAccord, également sise à Lausanne.   

  • Dmitri Rybolovlev

    © Wikimedia

    6,23 milliards de francs suisses (Forbes 2021), sous sanctions en Ukraine. 

    Né à 1966 à Perm (Oural), Dmitri Rybolovlev, médecin de formation, s’est lancé dans les affaires en vendant des bières. Puis, au milieu des années 90, le futur oligarque rachète plusieurs mines de potasse à Berezniki près de Perm, ce qui deviendra le géant Uralkali. Il bénéficie alors de l’appui d’un ancien militaire, numéro 2 du fonds d'État aux privatisations de la région de Perm. 

    En 1996, Rybolovlev est soupçonné d’avoir fait assassiner le directeur d’une entreprise passée ensuite sous son contrôle. Emprisonné pendant près d’une année, il est finalement blanchi. En 2003, il s’installe avec sa femme et ses enfants à Cologny près de Genève.  

    Il contrôle alors 80% des parts de Uralkali (premier producteur russe d'engrais à base de potasse) à travers Matura Holding à Chypre. Plus de 80% de la production est exportée, entre autres, via Uralkali Trading SA, société de négoce basée en Suisse à Lancy.  

    Après un grave accident dans l’une de ses mines, mis sous pression par le Kremlin, le magnat des fertilisants vend, en 2010, ses parts pour 5 milliards de dollars à Suleyman Kerimov. En 2011, il quitte la Suisse pour s‘installer à Monaco, pris dans une cascade de scandales. Sa femme Elena, toujours résidente à Genève, demande le divorce, réclamant 6 milliards de francs (elle obtient environ 800 millions). Elle dévoile alors la manière dont son époux a caché sa fortune – dont une collection de peintures – dans un trust. À Monaco, où il a noué des liens étroits avec les forces de l’ordre et la justice, Rybolovlev parvient à faire arrêter son marchand d’art Yves Bouvier, avant d’être lui-même rattrapé par le «Monaco Gate». Depuis 2018, une enquête le vise pour «corruption active» et «trafic d'influence».  

    Ses liens avec le Kremlin se sont renforcés. Son ami et protecteur Youri Troutnev (ancien gouverneur de Perm) est le représentant spécial de Poutine dans la région de Vladivostok. Selon une enquête de Mediapart, le tandem aurait encore des projets communs en Russie. Le nom de Rybolovlev apparaît dans la «Putin Accountability Act», une liste du Congrès américain qui identifie les personnalités à sanctionner en raison de leur proximité avec Poutine. 

    Liens avec la Suisse 

    • En septembre 2021, la justice genevoise a classé la plainte de Rybolovlev contre son marchand d’art Yves Bouvier. L’oligarque a fait appel de cette décision. 

    • Le «trou de Cologny» a été rebouché en 2016. Depuis 2008, cet énorme chantier qui laissait apparaître un trou béant à flanc de colline était à l’arrêt à cause de la procédure de divorce. Les époux Rybolovlev voulaient y faire construire une réplique du petit Trianon de Versailles.  

    • Cette parcelle appartient désormais à Elena Rybolovleva qui est aussi propriétaire d’une autre luxueuse villa à Cologny où elle a domicilié sa fondation culturelle. En 2017 l’ex-femme de l’oligarque a obtenu la citoyenneté maltaise avec sa fille Anna. Elle figure dans la liste Forbes avec une fortune de 600 millions de dollars et sponsorise le festival de Bellerive.   

  • Dmitri et Alexander Pumpyansky

    © Wikimedia / Chris Ratcliffe / Bloomberg

    2,23 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en Suisse, UE, Royaume-Uni, Canada, Australie et en Ukraine. Pumpyansky père était présent à la réunion des oligarques avec Vladimir Poutine le 24 février au Kremlin.   

    Les Pumpyansky sont des amateurs de vin et de pipelines. Né en 1964 à Oulan-Oudé, en Bouriatie, Dmitri le père a co-fondé – avec son ami milliardaire Andreï MelnichenkoTMK, premier fabricant de tuyaux en métal pour l’industrie pétrolière et gazière en Russie. Il détient aujourd’hui 95,6% des parts de cette entreprise qui compte 15 usines en Russie, en Roumanie et au Kazakhstan, et contrôle 23% du marché russe et 14 % du marché mondial des tuyaux sans soudure. En 2007, lors de l’introduction en bourse de TMK, co-facilitée par Credit Suisse, Dmitri Pumpyansky a réussi à lever près d’un milliard de dollars

    Son fils, Alexander, qui a survécu en 2012 au crash de l’avion qu’il pilotait, s’occupe depuis Genève du groupe familial Sinara, actif dans l’ingénierie des transports, la finance, l’énergie et l’agrobusiness. Les Pumpyansky ont également racheté, au milieu des années 2000, deux domaines vinicoles dans le sud de la France et dans le Jura, revendus quelques jours avant les sanctions. Ils contrôlent aussi la banque SKB Bank.   

    Dmitri Pumpyansky fait partie des oligarques les plus appréciés par le Kremlin. Poutine l’a reçu en tête-à-tête au Kremlin et l’a récompensé à plusieurs reprises de l’ordre du mérite pour la patrie. La dernière fois en octobre 2021, pour sa «grande contribution au développement de l'ingénierie des transports nationaux et de nombreuses années de travail consciencieux». 

    Le 10 mars, les Pumpyansky ont démissionné du conseil d’administration de TMK. Ils ont ensuite transféré leurs actifs au sein de TMK et Sinara à plusieurs hauts dirigeants. Le yacht familial de 72 mètres, «Axioma», a été immobilisé à Gibraltar. 

    Liens avec la Suisse 

    • Alexander Pumpyansky, qui a fait ses études en Suisse, est résident genevois depuis 2002. Il a la double nationalité russe et suisse. Avant les sanctions, il était administrateur de Segilo SA, à Zurich, de Domus Flavia Investments AG à Genève, de Lera Capital SA (les deux des sociétés immobilières), une société de gestion d’actifs, ainsi que de la société de service de gestion de fortune Sinara SA. Il a depuis démissionné de tous ses mandats.  

    • Alexander est propriétaire d’un appartement à Genève et d’une villa à Chêne-Bougerie qui, selon la Tribune de Genève, ont été saisis à la suite des sanctions.  

    • Dans une interview accordée à la Tribune de Genève, Alexander confie que tous ses comptes bancaires suisses sont bloqués et que les «prestataires de services» ont arrêté de travailler avec sa famille. Même les avocat·e·s «fuient à cause du risque réputationnel». 

    • Avant le couperet des sanctions, Dmitri Pumpyansky cultivait ses liens avec les autorités helvétiques. En mars 2020, l’ambassadeur suisse en Russie Yves Rossier a visité l’une de ses usines de fabrication de matériel ferroviaire dans la région de Kalouga, estimant qu’il existait «un grand potentiel de collaboration» avec les entreprises suisses.  

  • Evgeny Kogan et famille

    © Olivier Maire / Keystone

    Evgeny Kogan, héritier de Vladimir Kogan (mort en 2019), 1,02 milliard de francs suisses (Forbes 2018). Pas de sanctions.  

    La famille Kogan a fait de la Suisse sa base arrière, achetant dans les années 2000 un chalet sur les hauteurs de Crans-Montana. En 2013, résident en Suisse, Evgeny, qui n’a alors que 24 ans, s’impose comme le principal investisseur du méga projet immobilier d’Aminona (VS), qui n’est toujours pas sorti de terre.  

    Son père, le banquier Vladimir Kogan – mort d’une crise cardiaque en 2019 – faisait partie des vieilles connaissances de Vladimir Poutine. Actionnaire majoritaire de la Promstroïbank à Saint-Pétersbourg dans les années 1990, il croise alors le chemin du futur président russe, qui était client de cet établissement. Les deux hommes restent en bons termes. En 2004, Kogan père touche le pactole en revendant 75% de ses parts à la banque étatique du commerce extérieur (VTB). Il alterne ses activités d’homme d’affaires avec celles de haut fonctionnaire. Entre 2008 et 2011, il est à la tête du département de la construction du ministère du Développement régional, en charge notamment d’un gigantesque chantier: la construction de digues à Saint-Pétersbourg. Il est ensuite nommé numéro deux du même ministère jusqu’en décembre 2012. Dans la presse russe, Vladimir Kogan gagne le titre de «ministre le plus riche du gouvernement». 

    En 2015, il prend le contrôle de 82% de la banque Uralsib, alors au bord de la faillite et qui vient d’être placée sous contrôle de la Banque centrale. Après son décès, sa femme Ludmila hérite de ses parts. Mais ce sont ses fils, en particulier Evgeny, qui réside en Suisse, qui gèrent l’établissement bancaire.    

    Liens avec la Suisse 

    • Evgeny Kogan, qui détient les nationalités russe et chypriote, est résident à Crans-Montana. Il est aujourd’hui le seul administrateur d’Aminona Luxury Resort and Village SA. Cette société a été enregistrée en 2007 pour piloter la réalisation du «Village Royal», un gigantesque projet immobilier estimé à 650 millions de francs, qui prévoit la construction de 14 bâtiments hôteliers d’une capacité de 315 chambres.  

    • La famille Kogan a déjà acheté 50 000 m2 de terrains. Elle aurait engagé un total de 100 millions de francs. Les fondations ont été réalisées mais, depuis 2017, le chantier est à l’arrêt faute de garanties financières, laissant apparaître des trous béants.  

    • Selon une récent sujet de la RTS, la reprise des travaux est prévue pour la fin mai 2022. La commune exige, à cette échéance, un dépôt de 7,5 millions de francs. 

  • Guennadi Timtchenko

    © Sefa Karachan Anadolu / Getty Images

    20,46 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis, UE, Suisse, Royaume-Uni, Australie, Canada, Japon et Ukraine.  

    Né en Arménie en 1952, Guennadi Timtchenko a commencé sa carrière de trader à la raffinerie de Kirichi, à Saint-Pétersbourg. Il se lie alors d’amitié avec Vladimir Poutine, responsable du Comité des relations extérieures au sein de la municipalité. Après un passage en Finlande, où il obtient la nationalité au début des années 2000, il met le cap vers Genève avec sa famille. Sa société de négoce pétrolier Gunvor est alors totalement inconnue. Quatre ans plus tard, Gunvor est devenu le vendeur attitré du géant étatique Rosneft, exportant environ un tiers du pétrole russe.   

    Timtchenko a le sens du timing. En 2014, quelques heures avant que le couperet des sanctions étatsuniennes ne tombe (en réponse à l’annexion de la Crimée), il annonce avoir cédé ses parts (44%) au sein de Gunvor à son partenaire suédois Torbjörn Törnqvist. Il quitte la Suisse, se glissant à merveille dans le costume de l’oligarque patriote. Le Kremlin lui confie alors une mission: développer les relations économiques avec la Chine. Après l’adoption d’une loi encourageant les hommes d’affaires russes à rapatrier leurs actifs au pays, il est l’un des premiers à s’exécuter, en les transférant de Chypre en Russie. C’est à travers cette holding qu’il détient des parts dans le plus grand producteur privé de gaz russe Novatek (23,49%), Sibur (17%), Stroytransgaz (53%) et Transoil (80%). Timtchenko a quitté le conseil d’administration de Novatek le 9 mars 2022. 

    Il partage avec Vladimir Poutine une passion pour le judo et le hockey sur glace. Selon l’opposant Alexeï Navalny, il est l’un des financiers du Palais de Poutine

    Liens avec la Suisse 

    • En 2002, l’oligarque s’est offert une villa à Cologny pour 18,4 millions de francs, dotée d’un court de tennis intérieur. Selon le registre foncier, il a fait don en 2015 de cette propriété à sa femme Elena (sous sanctions en Suisse depuis le 13 avril 2022) et son fils Ivan, qui vivent toujours en Suisse. Ivan Timtchenko (27 ans) est aussi propriétaire d’un appartement à Cologny, grâce à une donation faite par son père la même année. Ces biens immobiliers auraient été saisis selon la Tribune de Genève.  

    • Selon des documents obtenus après du contrôle des habitants, Guennadi Timtchenko est toujours résident à Cologny (avec son passeport finlandais, état au 9 mars 2022), ), mais plusieurs sources indiquent qu’il n’a pratiquement pas remis les pieds en Suisse depuis 2014.  

    • Après l’entrée en vigueur des sanctions étatsuniennes en 2014, ses comptes auprès du Credit Agricole Genève et de la BNP Paribas (Suisse) SA ont été bloqués. Ce dernier établissement a maintenu le séquestre, poussant Timtchenko à saisir la justice, comme l’a révélé Gotham City. L’oligarque avait alors fait appel à l’avocat genevois qui s’occupe également des affaires de Vladimir Lissine en Suisse. 

  • Igor Makarov

    © Wikimedia

    1,95 milliard de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en Australie et au Canada. 

    Né en 1962 à Achkhabad, au Turkménistan, Igor Makarov était dans sa jeunesse un passionné de cyclisme, mais il s’est très tôt tourné vers le business, démarrant sa carrière dans la vente de vêtements de sport et de souvenirs qu’il fabriquait lui-même. Dans les années 1990, il fait la connaissance de Rem Viakhirev, alors le tout puissant directeur de Gazprom et ses affaires décollent.     

    En 1992, il crée ltera. Cinq plus tard, ce groupe basé en Floride et contrôlé par quatre sociétés offshore (Îles Vierges britanniques) est devenu un acteur majeur dans le secteur gazier. Itera occupe la deuxième place, derrière Gazprom, pour la production et la fourniture de gaz dans l'ancienne Union soviétique, alors le principal exportateur de gaz du Turkménistan. Il contrôle plusieurs grands gisements en Sibérie. Selon plusieurs médias russes, parmi ses actionnaires secrets figurent des dirigeants de Gazprom.  

    Après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine place ses hommes à la tête de Gazprom et l’étoile d’Igor Makarov commence alors à pâlir. En 2013, il est contraint de vendre son empire au géant pétrolier étatique Rosneft, empochant entre 3 et 4 milliards de dollars. 

    L’oligarque enregistre en 2015 un nouveau groupe baptisé Areti (Itera à l’envers) dont le siège social est en Suisse. Il a investi plus d’un milliard dans un fonds d’investissement – Pangeo Capital – qui a des intérêts dans les télécoms, l’immobilier et la finance.  

    En 2017, Areti a acquis 50% du capital de New Stream, le plus grand groupe de sociétés privées russes contrôlant la production, le raffinage (dont la raffinerie de pétrole Antipinsky en Sibérie) et le transport du pétrole. L’autre actionnaire est Dmitri Mazurov qui a des intérêts en Suisse et a fait l’objet de poursuites en Russie pour fraude. Il était aussi visé par une procédure à Genève (classée début 2022) comme l’a révélé Gotham City.   

    Liens avec la Suisse 

    • Selon Mediapart, Reyl Private Office Sarl à Genève, qui fait partie du groupe Reyl (la banque où le compte de l’ancien ministre français Jérôme Cahuzac a été découvert) fournissait en 2014 «des services de conseils en gestion en Russie» pour les projets d’investissement de Pangeo Capital.    

  • Ilia Traber

    Pas d’estimation de fortune, pas de sanctions. 

    Né à Omsk en 1950, diplômé de l’école navale supérieure de Sébastopol avec le grade de lieutenant, Ilia Traber a servi dans la flotte soviétique de sous-marins. En 1980, il quitte l’armée pour s’installer à Saint-Pétersbourg (alors Leningrad), où il travaille comme barman. À la fin des années 1980, il s’impose comme le plus grand vendeur d’antiquités de la ville, avec un surnom qui le poursuit encore: «l’Antiquaire».  

    La presse russe a beaucoup écrit sur ses liens présumés avec la mafia pétersbourgeoise et son amitié avec Vladimir Poutine, qui dirige alors le département des relations extérieure de la municipalité. À la fin des années 1990, Traber siège au conseil d’administration de la société chargée d’exploiter le port de Saint-Pétersbourg, devenant ainsi l’homme fort de ce lieu stratégique. Il a également des intérêts dans une société pétrolière locale et dans la ville portuaire de Vyborg.  

    Mais, menacé par des groupes mafieux, il est obligé de s’installer à Paris dans un appartement aux vitres blindées. Il se replie ensuite discrètement en Suisse.    

    Selon le quotidien économique russe Vedomosti, Ilia Traber est aujourd’hui propriétaire à 100% du terminal de charbon du port d’Oust-Louga. En 2015, son nom a été cité dans le cadre d’une vaste enquête espagnole sur la mafia russe initiée par le juge Baltasar Garzón, dont tous les prévenus ont été acquittés en 2018.   

    Liens avec la Suisse 

    • Selon nos informations, au milieu des années 2000, Ilia Traber était domicilié en Suisse. Il bénéficiait d’un permis B et d’un forfait fiscal.  

    • En 2006, il a acquis une somptueuse propriété à La Tour-de-Peilz (VD): 6000 m2 de surface habitable et une piscine sous-terraine de 20 mètres, achetée à une chanteuse canadienne pour 32 millions de francs. Dans le sous-sol de sa villa, il conservait alors une étonnante collection de peintures.    

    • En 2015, comme nous l’a confirmé le registre foncier du Canton de Vaud, il a fait donation de ce bien immobilier à son épouse Nina Menshikova. Traber vit désormais la plupart du temps à Saint-Pétersbourg.  

  • Iskander Makhmudov

    © Wikimedia

    9,02 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Pas de sanctions. 

    Né en 1963 à Boukhara, en Ouzbékistan, Iskander Makhmudov a démarré sa carrière à la fin des années 1980 dans la peau d’un ingénieur-traducteur d’arabe employé par le ministère du Commerce pour des missions en Irak et en Libye. Le jeune Ouzbek a le sens des affaires et, à la chute de l’Union soviétique, il monte à Moscou pour faire ses premières armes au sein de TransWorld Group (TWG). La holding des légendaires frères Tchernoï contrôle alors les plus grandes usines métallurgiques du pays. Makhmudov a alors pour partenaires Oleg Deripaska, Vladimir Lissine et Alexander Abramov, tous devenus milliardaires. 

    Survivant de la sanglante guerre de l’aluminium (les meurtres et les spoliations qui secouent alors le secteur), il prend le contrôle de l’un des plus grands producteurs de cuivre et de zinc du pays: Uralelectromed, en tandem avec l’un des directeurs de l’usine. C’est sur cette base que le géant Ural Mining and Metallurgical Company (UGMK) voit le jour, regroupant des entreprises du secteur industriel, minier, de la métallurgie non ferreuse et de la construction mécanique. Makhmudov est aussi actionnaire, avec son partenaire Andreï Bokarev, de Transmashholding (le plus gros fournisseur de matériel roulant ferroviaire) et Kuzbassrazrugol, le deuxième producteur russe de charbon. Il fait partie des «rois des commandes d’État», ceux qui raflent tous les marchés publics.   

    Le passé trouble de l’oligarque resurgit régulièrement. Une enquête de Mediapart rappelle qu’il a été inculpé pour «association illicite» (avec le groupe criminel Ismajlovskaya) et «blanchiment de capitaux» dans le cadre d’une procédure ouverte en Espagne en 2007. L’enquête s’est finalement embourbée en Russie.  

    Partenaire du géant français Alstom depuis 2011, Iskander Makhmudov soigne son image de grand patron de l’industrie au service du Kremlin. En 2002, il se qualifiait lui-même de «soldat de Poutine». Il missionne souvent son alter ego et partenaire Bokarev pour des rencontres en tête-à-tête avec le maître du Kremlin. Lui-même a été décoré par Vladimir Poutine en 2018 de la Médaille de second degré de l’Ordre du mérite pour services à la patrie. 

    Liens avec la Suisse 

    • En mai 2016, l’opposant écologiste russe Konstantin Rubakhine, qui s’est battu contre un des projets écocides du géant UGMK dans la région de Voronej, a envoyé un signalement au Ministère public de la Confédération pour exposer l’origine criminelle de la fortune du tandem Makhmudov-Bokarev. Public Eye détient la lettre alors adressée à Michael Lauber et qui n’a jamais reçu de réponse. 

    • L’activiste décrivait comment UGMK accumulait ses profits en dehors de Russie, sur le compte de sociétés de négoce en Suisse – entre autres Alpin Group AG (Thoune), Umcor AG à Zurich et GGP Metall AG à Bienne – puis comment ces fonds servaient à racheter des actifs en Europe.  

    • Selon un document officiel produit par Rubakhine, le géant Transmachholding, aux mains du tandem Makhmudov-Bokarev, disposait à l’époque de comptes en banque auprès de Credit Suisse Zurich. 

    • Fin 2010, Transmashholding (TMH) a été victime d’escrocs qui ont dérobé 100 millions d'euros sur son compte au sein de LGT Bank à Genève. Le groupe de fraudeurs est jugé à Bellinzone en 2021 – l’affaire est en cours. 

  • Kirill Schamalov

    © Sergei Karpukhin / Reuters

    744 millions de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis, UE, Suisse, Royaume-Uni, Australie, Canada, Japon et en Ukraine. 

    Né en 1982 à Saint-Pétersbourg, Kirill Shamalov est le fils de l’ancien dentiste Nikolaï Shamalov, l’un des plus vieux amis de Vladimir Poutine, actionnaire de la banque Rossia et ancien compagnon de datcha.  

    Sa carrière de jeune oligarque semblait toute tracée. Après des études de droit à l’Université de Saint-Pétersbourg, il travaille au sein du géant Gazprom et de Gazprombank, puis est nommé vice-président du groupe pétrochimique Sibur, dont il deviendra actionnaire dans des circonstances très particulières.    

    En 2013, le fringuant homme d’affaires, passionné de rallye automobile, épouse Katerina Tikhonova, la fille cadette du président russe. Les époux s’offrent à Biarritz une luxueuse villa qui a récemment été occupée par des activistes qui protestaient contre la guerre en Ukraine. Shamalov junior croule alors sous les propositions d’affaires et jongle avec plusieurs sociétés offshore enregistrées dans des paradis fiscaux, comme l’a révélé une enquête de l’OCCRP basée sur une fuite de courriels.  

    En 2013 aussi, il acquiert, via l’une de ses offshore, 3,8% du capital du géant Sibur, pour le prix ridicule de 100 dollars au lieu de 380 millions de dollars. Un cadeau qu’il aurait reçu en sa qualité de gendre. L’année suivante, grâce à un crédit obtenu auprès de Gazprombank, il acquiert 17% de parts supplémentaires au sein de Sibur qui appartiennent alors à l’oligarque Guennadi Timtchenko, ce dernier venant d’être mis sous sanctions par les États-Unis. Une participation qu’il revend en 2017, six mois avant son divorce de Katerina Tikhonova.   

    Liens avec la Suisse 

    • L’enquête de l’OCCRP révèle que, du temps de son union avec la fille de Vladimir Poutine, Kirill Shamalov était détenteur de plusieurs comptes bancaires en Suisse.   

    • Selon plusieurs médias, Kirill Shamalov était aussi client de la Gazprombank, dont l’une des principales filiales est basée à Zurich.  

    • Après les révélations des «Panama Papers», la filiale de Gazprombank en Suisse a fait l’objet d’une enquête de la FINMA. L’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers avait constaté de graves lacunes concernant les clients privés de cet établissement, interdisant en février 2018 à Gazprombank (Suisse) SA de faire de la gestion de fortune privée.   

  • Cyrille I., Patriarche

    © Kremlin / Wikimedia

    Cyrille I., Patriarche de Moscou et de toutes les Russies (Vladimir Goundiaev) 

    Fortune non répertoriée. Pas de sanctions.

    En Russie, c’est le fer de lance du combat pour les valeurs conservatrices, anti-LGBT et patriotiques. Né en 1946 à Saint-Pétersbourg, le patriarche Cyrille a toujours apporté son soutien inconditionnel au régime de Vladimir Poutine, n’hésitant pas à justifier la répression policière des manifestations d’opposition ou à bénir les armes et les guerres menées par Moscou à l’étranger. Au début de l’invasion de Ukraine, il a qualifié de «forces du mal» tous ceux qui s’opposaient à l’intervention militaire russe.  

    Des historiens qui ont eu accès aux archives du KGB affirment que Vladimir Goundiaev (son nom au civil) était, du temps de l’URSS un agent du KGB, agissant sous le nom de code «Mikhaïlov». Il serait devenu espion dans les années 1970, alors qu’il représentait le patriarcat auprès du Conseil œcuménique des Églises (COE) à Genève.  

    Dans les années 1990, Goundiaev est responsable du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou, une position qui lui aurait permis de s’enrichir dans l’importation de cigarettes – il a ainsi gagné le surnom de «Tobacco» – et dans la vente de pétrole, selon plusieurs médias russes dont Novaïa Gazeta.   

    Pour financer des activités de bienfaisance, l’église orthodoxe pouvait alors se livrer à ces commerces, tout en étant exempté des droits de douane, ce qui a permis d’engranger de faramineux profits.  

    Une fois nommé patriarche en 2009, les goûts de luxe de l’homme d’église se sont affirmés. On lui prête une immense fortune, avec de nombreuses propriétés immobilières, dont une en Suisse, et un penchant pour les montres suisses à plus de 50 000 francs pièce.   

    Liens avec la Suisse 

    • Selon nos informations, le patriarche Cyrille raffole de la Suisse, qu’il a découverte dans les années 1970. Il s’y rendait régulièrement avant la guerre en Ukraine, incognito. À Genève, c’est une famille russo-italienne – une mère et ses deux fils – qui était ces dernières années son principal point de chute, organisant des rendez-vous médicaux dans des cliniques privées ou l’emmenant faire du ski, un loisir dont il raffole.  

    • Selon Novaïa Gazeta, il est propriétaire d’un chalet en Suisse, offert par une amie genevoise.  

    • La Fondation Orthodoxe du Patriarcat de Moscou, inscrite à Genève, compte parmi ses membres Mikhaïl Goundiaev, le neveu du patriarche Cyrille, que l’on retrouve aussi dans la Fondation du Forum Chrétien Mondial à Versoix

    • Dans les années 1990, le business opaque de l’Église orthodoxe russe est largement passé par la Suisse. Une enquête pour blanchiment avait été ouverte en 1998 à Genève contre Vitali Kirillov, dont la société RAO MES, qui exportait du pétrole, était détenue à 40% par le département financier et économique du patriarcat. Cette enquête a été classée faute d’une collaboration avec les autorités russes.  

  • Leonid Mikhelson

    © Sasha Mordovets / Getty Images

    23,16 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions au Royaume-Uni, Canada, Australie et en Ukraine. Il a participé à la réunion des entrepreneurs avec Vladimir Poutine au Kremlin, le 24 février 2022. 

    La carrière de Leonid Mikhelson prouve à quel point il est important d’avoir de bons amis au bon moment. Né en 1955 au Daghestan, le futur oligarque a plongé très tôt dans les affaires gazières. À peine son diplôme universitaire en poche, il est envoyé dans l’extrême nord de l’Union soviétique pour participer à la construction d’un gazoduc. Puis, à la fin des année 1980, il succède à son père à la tête d’un collectif de travail en charge d’un gazoduc. Après la chute de l’URSS, il parvient à privatiser ce collectif qui devient Novatek, l’un des rares distributeurs de gaz russe en mains privées. Pour obtenir un tel succès, il faut avoir de solides appuis. À l’époque, le partenaire de Mikhelson dans Novatek est le vice-gouverneur de la région de Yamal, où la compagnie concentre ses activités.  

    En 2008, Mikhelson fait une rencontre décisive: Guennadi Timtchenko, le vieil ami saint-pétersbourgeois de Vladimir Poutine. Ce dernier achète alors 5% de Novatek mais, plus important, l’introduit auprès d’Alexeï Miller, le PDG de Gazprom, lui aussi ami fidèle de Poutine. À partir de là, Novatek achète, en plus de ses propres gisements, du gaz de Gazprom à prix réduit. En 2010, Mikhelson s’offre 50% de Sibur, le géant pétrochimique russe (et, en 2017, un paquet d’actions supplémentaires vendu par Kirill Shamalov – l’ex-mari de la fille de Vladimir Poutine, Katerina Tikhonova). Pour financer cette acquisition, le milliardaire fait appel à Gazprombank (la banque du géant étatique gazier) grâce aux précieuses introductions de Timtchenko. Aujourd’hui, les deux hommes sont partenaires dans Novatek (24,8% et 23,5% respectivement) et Sibur (30,6% et 14,45%). En 2019, Mikhelson est devenu l’homme le plus riche de Russie. 

    Liens avec la Suisse 

    • Novatek Gas & Power à Zoug, négoce mondial de gaz et pétrole. En 2014, Novatek a été placé sous sanctions étatsuniennes, limitant l’accès au marché US des capitaux. Novatek Gas & Power Asia, également basé à Zoug, est une branche du négociant de Novatek en Asie. 

    • En 2011, l’introduction en bourse de Novatek a été facilitée par UBS et la banque étatsunienne Morgan Stanley. 

    • Sibur Investments AG, la société d’investissements pour le groupe pétrolier Sibur, est enregistrée à Baar.  

    • En 2010, l’acquisition par Mikhelson de 50% du capital de Sibur s’est faite via une société enregistrée en Suisse, Miracle, dont il était l’ayant droit économique à travers sa structure écran Dellawood Holdings Ltd aux Bahamas (informations contenues dans l’audit de Sibur en 2011). 

    • En 2021, Mark Gyetvay, le directeur financier de Novatek entre 2005 et 2016, a été arrêté par la justice étatsunienne. Il est accusé de fraude fiscale à hauteur de 93 millions de dollars, une somme qu’il aurait cachée sur des comptes bancaires suisses. 

  • Oleg Deripaska

    © Jolanda Flubacher / WEF

    1,58 milliard de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en UE, Suisse, États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Canada et Ukraine.  

    Malgré l’impact sévère des sanctions sur sa fortune, Oleg Deripaska est un poids lourd parmi les oligarques russes, et aussi l’une des figures les plus en vue de cette caste qui, en temps normal, préfère l’ombre à la lumière. Né en 1968 à Dzerjinsk près de Moscou, il est le fondateur de Rusal, aujourd’hui premier producteur d’aluminium au monde. Ce géant est né en 2006 de la fusion de Rusal, Sual (propriété de Viktor Vekselberg) et des actifs dans l’aluminium détenus par Glencore.  

    En 2018, Deripaska a été sanctionné par les États-Unis en raison de sa proximité avec le Kremlin. Le pugnace milliardaire avait alors passé un accord avec le Trésor américain pour que les sanctions contre sa holding principale, EN+, soit atténuées. Il avait accepté de réduire sa part de 70% à 45% – la différence étant détenue par la banque étatique russe VTB et par une fondation caritative. Les autorités étatsuniennes ont elles-mêmes émis de sérieux doutes quant au fait que l’oligarque ait véritablement renoncé au contrôle effectif de ses avoirs. 

    L’oligarque a connu bien d’autres épisodes. En 2006, les États-Unis ont annulé son visa. En 2007, lors d’un procès contre deux membres du réseau criminel russe Izmailovo, il a été présenté comme un soutien de cette mafia. En 2010, la justice espagnole l’a auditionné pour soupçon de blanchiment d’argent. 

    Fin 2021, une enquête du Fonds de lutte contre la corruption d’Alexeï Navalny a révélé qu’Oleg Deripaska avait, pendant des années, financé la famille secrète du ministre des Affaires étrangères russe, Sergeï Lavrov. La maîtresse cachée de Lavrov utilisait régulièrement les villas, jets et yachts de l’oligarque. En échange, le ministre intervenait en faveur des affaires de Deripaska dans le monde. Il aurait même essayé de renverser l’interdiction de visa aux États-Unis. 

    Liens avec la Suisse 

    • Deripaska détient, à travers Rasperia Trading Limited, 27,8% de la société autrichienne de construction Strabag SE, qui est elle-même propriétaire de Strabag Suisse.  

    • Ces dernières années, Strabag a remporté en Suisse plusieurs marchés publics de construction, comme la rénovation de la gare de Winterthour. Après l’invasion russe en Ukraine, Strabag SE a annoncé son intention de se distancer de l’oligarque.  

    • Depuis le deal passé avec le Trésor américain (voir plus haut), Glencore joue un rôle clé dans la gestion des actifs de Deripaska: l’oligarque a gardé 35% des droits de vote d’EN+ alors que Glencore détient 10,55% et la banque étatique russe VTB 7,35%.  

    • Rusal Products GmbH, le bras de négoce du groupe, est situé à Zoug, ainsi que Rusal Marketing GmbH

  • Piotr Aven

    © Alfa Bank Russia

    4,93 milliards de francs suisses (Forbes 2021) Sous sanctions en UE, Suisse, Royaume-Uni, Canada, Australie et en Ukraine. Présent à la réunion des oligarques avec Vladimir Poutine le 24 février au Kremlin.   

    Né en 1955 à Moscou, Piotr Aven, mathématicien de formation, a démarré sa carrière en tant que ministre. En 1992, partisan du passage à l’économie de marché, il prend la tête du tout nouveau ministère du Commerce extérieur, se créant ainsi un important réseau parmi les entrepreneurs du pays. En 1994, il devient l’actionnaire majoritaire d’Alpha Bank, fondée un an auparavant par son partenaire Mikhaïl Fridman. Les deux hommes ne se quitteront plus. Leur banque devient le premier établissement privé du pays et, en 2013, ils enregistrent au Luxembourg LetterOne Holdings, un groupe d’investissement qui a ses bureaux à Londres et détient des intérêts à hauteur de 23 milliards de dollars dans les énergies, les télécommunications, la santé et le commerce de détails. Aujourd’hui, leurs actifs au sein de ce fonds sont gelés et ils ne pourront pas toucher de dividendes.  

    L’excellente relation qu’entretient Piotr Aven avec Vladimir Poutine remonte aux années 1990. À la tête du comité des relations extérieures de la mairie de Saint-Pétersbourg, le futur président est englué dans une affaire embarrassante. Une commission d’enquête du parlement local l’accuse de malversations dans le cadre d’une vaste opération de «barter» (troc) qui était censée approvisionner la ville, alors soumise à de terribles pénuries. Il s’agissait d’exporter des produits pétroliers et des métaux, en échange de produits alimentaires qui n’arriveront finalement qu’en portion congrue. Piotr Aven, alors ministre du Commerce extérieur, vole au secours de Poutine et l’enquête n’aboutit pas. Grand collectionneur des peintres de l’avant-garde russe du début du XXe siècle, le milliardaire est aussi l’un des proches d’Igor Setchine, le tout-puissant patron du géant pétrolier Rosneft.  

    Liens avec la Suisse 

    • Aven détient, via LetterOne, des parts dans Wintershall Dea, un groupe énergétique allemand qui a une antenne à Zoug – Wintershall Dea Schweiz AG (ex Wintershall Oil AG) – et devait financer à hauteur d’un milliard d’euros le gazoduc Nord Stream 2, un projet abandonné début mars.  

    • Le milliardaire posséderait un luxueux appartement situé sur un terrain de golf avec vue sur les sommets enneigés de l’Oberland bernois. Ce bien immobilier aurait été saisi en mars 2022 en conséquence des sanctions, selon plusieurs médias suisses. 

  • Roman Abramovitch

    © Marina Lystseva / Wikimedia

    13,48 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en UE, Suisse, Royaume-Uni, Canada et Australie. 

    Né en 1966 à Saratov, Roman Abramovitch, propriétaire du club de football Chelsea à Londres jusqu’à la vente au Suisse Hansjörg Wyss fin avril, est l’un des personnages clés de l’élite russe des années 1990, aussi bien connu à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Il appartient à ce petit groupe d’oligarques qui ont financé la réélection en 1996 du président Boris Eltsine, alors malade et alcoolique. À cette période, l’État russe, au bord de la faillite, met aux enchères des participations dans les entreprises les plus juteuses du pays en échange de prêts. C’est ainsi qu’Abramovitch entre au capital du pétrolier Sibneft. En 2005, Sibneft est vendu à Gazprom (devenant Gazpromneft), permettant à l’oligarque d’empocher 13 milliards de dollars. C’est sur la base de cette fortune que le géant sidérurgique Evraz, dont Abramovitch détient alors 57,5%, peut continuer à prospérer. 

    Pour conserver son statut d’oligarque, Abramovitch (détenteur de passeports russe, israélien et portugais) a dû contribuer aux projets politiques de Vladimir Poutine. Élu gouverneur de la Tchoukotka en 2000, il a dû investir des milliards de roubles dans cette région très pauvre de l’extrémité nord-est de la Russie. Certes, le milliardaire ne manque pas de liquidités, puisqu’il contrôle alors Highland Gold, l’un des grands producteurs d’or avec des mines en Tchoukotka, vendu en 2020 pour 1,4 milliard de dollars. Abramovitch s’est aussi délesté d’un milliard de dollars dans Skolkovo, le projet phare de la Silicon Valley russe alors promu par Dmitri Medvedev, à l’époque président. Jusqu’en 2019, le milliardaire était aussi propriétaire, conjointement avec l’État russe, de la chaîne de télévision Perviy Kanal, le principal appareil de propagande du Kremlin. Les liens qu’il entretient avec le pouvoir sont nombreux et bien documentés.  

    En 2019, anticipant d’éventuelles sanctions, Abramovitch vend une partie de ses actions dans Evraz afin de réduire sa participation en-dessous de 50%. Il cherche aujourd’hui à sauver sa réputation en participant aux négociations de paix entre l’Ukraine et la Russie. 

    Liens avec la Suisse 

    • East Metals AG, le bras de négoce d’Evraz Group, est situé à Zoug. Selon les informations de Public Eye, East Metals AG gère de grandes quantités pour Evraz, en particulier du palladium. En 2020, Evraz a lancé un centre de recherche et développement à Zoug pour l’utilisation du vanadium, un métal rare. 

    • La directrice d’East Metals AG, Margaryta Zvyezda, est également membre du conseil d’administration de la Zug Commodity Association, le lobby des négociants.  

    • Une enquête du New York Times révèle que Credit Suisse était en relations d’affaires avec l’une des sociétés d’investissements de l’oligarque, Concord Management, et l’a introduite auprès des hedge funds étatsuniens en essayant de cacher la véritable origine des fonds. 

    • Sa demande de résidence à Verbier a été refusée en 2018 par la Police fédérale, qui a mis en avant un danger pour la sécurité et la réputation de la Suisse, faisant état d’allégations de blanchiment d’argent et de contacts avec des organisations criminelles. 

    • Durant les années 1990, Sibneft (le futur bras pétrolier de Gazprom) utilisait déjà la Suisse pour le négoce de pétrole avec sa société Runicom AG, enregistrée à Fribourg, dont Abramovitch était le propriétaire. En 2018, une dette de Runicom auprès de la Banque européenne de développement était porté devant un tribunal fribourgeois mais finalement résolue dans un accord extrajudiciaire. 

  • Suleyman Kerimov

    © Wikimedia

    14,69 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis, UE, Suisse, Royaume-Uni, Australie, Canada, Japon et Ukraine. Présent à la réunion avec Vladimir Poutine au Kremlin le 24 février 2022. 

    À 57 ans, Suleyman Kerimov, qui a survécu à un grave accident de Ferrari sur la Côte d’Azur en 2006, est souvent désigné comme «le haut fonctionnaire le plus riche de Russie». Depuis 2008, il est sénateur du Conseil de la Fédération (la chambre haute du parlement russe) au sein du groupe Russie Unie (le parti pro-Poutine) pour le Daghestan, dont il est originaire. Officiellement, il a quitté les affaires. Au milieu des années 2000, il détenait 4,5% du géant Gazprom, 6% de Sberbank et 25% du géant Uralkali (producteur de potasse) rachetés à Dmitri Rybolovlev, ancien résident genevois. Toutes ces participations ont été vendues. Sa famille – dont son fils Saïd, mis sous sanctions suisses le 22 avril 2022 – contrôle 76,3% du premier producteur d’or russe Polyus ainsi que l’aéroport de Makhatchkala. 

    En 2017, Kerimov est arrêté à l’aéroport de Nice, à la descente de son jet privé, et inculpé pour blanchiment d’argent et complicité de fraude fiscale aggravée. La justice française le soupçonne d’avoir acquis plusieurs villas prestigieuses au cap d’Antibes via des sociétés écrans contrôlées par une société anonyme suisse: Swiru Holding. Sa responsabilité n’a pas pu être prouvée et l’affaire s’est soldée en 2020 par la signature d’une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) par laquelle la structure suisse accepte de payer une amende de 1,4 million d’euros en plus d’un redressement fiscal de 10,3 millions.  

    Depuis 2011, Kerimov est propriétaire du club de foot FK Anzhi Makhatchkala au Daghestan. 

    Liens avec la Suisse 

    • Sa fondation de bienfaisance, la Suleyman Kerimov Foundation, a été enregistrée à Lucerne en 2007, rebaptisée Human Diversity Foundation en 2019. Son ancien site a disparu et avec lui les rapports annuels qui détaillaient les dons effectués jusqu’en 2016. Cette structure a été mise en liquidation début avril 2022. 

    • En 2013, Kerimov avait annoncé avoir transmis ses actifs au sein de sa fondation suisse. Grâce à ce geste philanthropique relaté par la presse russe, l’oligarque a pu préserver son poste de sénateur, en se mettant en accord avec une nouvelle loi qui interdit aux élus et aux fonctionnaires d’avoir des fonds à l’étranger 

    • Les rapports annuels de la Suleyman Kerimov Foundation, dont Public Eye est en possession, montrent qu’entre 2007 et 2016, cette structure suisse a distribué la faramineuse somme de 464,2 millions de francs, essentiellement pour des projets en Russie: construction d’écoles, de mosquées et programmes médicaux. Difficile voire impossible de vérifier si ces sommes sont bien allées aux projets annoncés. Seuls quelques millions de francs de dons ont été faits en Suisse, profitant notamment au Festival du film de Zurich

    • Le président de cette fondation, l’homme d’affaires suisse Alexander Studhalter, est également le directeur de la société Swiru Holding, épinglée par la justice française. Cette structure installée à Lucerne a été rebaptisée Alstone Investment AG en 2021. Selon une récente enquête de la BBC, le ressortissant lucernois Studhalter est le grand organisateur de l’empire offshore de l’oligarque Kerimov.   

  • Vaguit Alekperov

    © Dmitry Beliakov/ Bloomberg via Getty Images

    23,16 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions au Royaume-Uni, en Australie et en Ukraine. Présent à la réunion avec Vladimir Poutine au Kremlin le 24 février 2022. 

    Né en 1950 à Bakou, en Azerbaïdjan, Vaguit Alekperov, qui fut un temps vice-ministre du Pétrole du temps de l’URSS, est le principal actionnaire de Loukoïl, la plus grosse compagnie privée de pétrole en Russie. C’est au début des années 1990 que, grâce à ses liens avec le président Boris Eltsine, il est entré dans le capital du futur géant créé sur la base de trois gisements pétroliers privatisés de la région de Khanty-Mansiïsk. Cet empire a ensuite englouti d’autres actifs en Sibérie, dans l’Oural et dans la région de la Volga, s’imposant comme la seule société indépendante capable de concurrencer le géant étatique Rosneft. Loukoïl, qui est côtée en bourse, emploie 100 000 personnes.   

    Contrairement au magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski, qui avait des ambitions politiques, celui que l’on surnomme pourtant «le Général» a toujours su rester à sa place. Alekperov s’est parfaitement adapté à la verticale du pouvoir imposée par Vladimir Poutine. La presse russe indépendante rapporte qu’en 2016, il a acquis, via une société écran, 36 hectares de terres d’anciens vignobles en Crimée, annexée deux ans auparavant par la Russie.  

    En 2013, le magnat du pétrole, collectionneur passionné d’anciennes monnaies, a légué ses parts, soit 28,3%, à son fils Yusuf, à la condition que ce dernier n’ait pas le droit de vendre ou de morceler cette participation. En 2020, Loukoïl a rapporté à la famille Alekperov 1,1 milliard de dollars de dividendes.   

    À la suite des sanctions, Alekperov a démissionné de ses fonctions de président et de membre du conseil d’administration de Loukoïl. 

    Liens avec la Suisse  

    • La branche de négoce du géant Loukoïl, Litasco SA, a été enregistrée à Genève en 2000. Elle commerce dans plus de 80 pays. Elle vend aujourd’hui 3,8 millions de barils par jour, arrivant en deuxième position des plus gros acheteurs de pétrole russe, selon le classement Forbes 2020

    • En 2017, Alekperov avait déclaré vouloir vendre cette filiale suisse. Reuters précisait que ce projet (jamais mis à exécution) était lié aux sanctions étatsuniennes prises après l’annexion de la Crimée par la Russie, qui rendaient plus difficile le financement en dollars des transactions pétrolières.  

  • Vasily Anisimov

    © Wikimedia

    1,58 milliard de francs suisses (Forbes 2021). Sanctionné nulle part.  

    Né en 1951 sur le territoire de l’actuel Kazakhstan, Vasily Anisimov fait partie des oligarques qui ont fait leur première fortune en vendant sur le marché mondial des matières premières obtenues à prix réduits auprès d’entreprises étatiques grâce à leurs contacts privilégiés. Après la chute de l’URSS, il créé Trustconsult, une société spécialisée dans le commerce d’aluminium et le rachat de fonderies. En 1994, ces actifs sont réunis au sein de Coalco (la société est enregistrée à Zoug la même année). Six ans plus tard, après un conflit avec le magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski, cette structure est revendue à Renova Group de Viktor Vekselberg

    Le produit de cette vente a en partie été investi dans le géant Metalloinvest, dont les actionnaires majoritaires sont Alisher Ousmanov et Vladimir Skoch. L’oligarque se lance aussi dans l’immobilier avec une société – également appelée Coalco – qui gère 20 000 hectares de terrains dans la région de Moscou, notamment dans le village d’Akulinino, où habitaient Vladimir Yakounine et Arkadi Rotenberg, des proches de Vladimir Poutine. 

    En 2010, Anisimov devient président de la Fédération russe de judo, un sport auquel il ne s’était jamais intéressé auparavant. Le fait que Vladimir Poutine en soit un grand amateur l’a peut-être incité à endosser ce rôle, tout comme le fait qu’Arkadi Rotenberg soit le vice-président de la fédération. 

    Liens avec la Suisse 

    • Dès 2007, Anisimov a élu résidence dans le canton de Zurich, bien qu’à l’époque il passait la plupart de son temps en Russie et aux États-Unis. Il construit alors une luxueuse villa à Küsnacht.  

    • Son ex-femme Ekaterina est toujours domiciliée à Küsnacht. Elle a obtenu une décision de justice interdisant les prises de photos de la propriété. En mars 2022, Alina Kabaeva, la maîtresse de Poutine, et ses quatre enfants auraient séjourné dans ces lieux, comme le raconte le magazine alémanique Republik, qui a enquêté sur ces rumeurs.  

    • Le milliardaire habite aujourd’hui, du moins officiellement, dans le canton de Schwyz. Il y avait déménagé à la suite de l’abolition en 2010 des forfaits fiscaux dans le canton de Zurich.  

    • Ekaterina Anisimova est présidente d’une fondation à Zurich, World & Education Fondation, dont le but est la «promotion de l’égalité des chances pour les enfants, jeunes et adultes issus en particulier de familles immigrantes, de couples binationaux ou d’origine immigrée». Aucune autre information sur les activités de la fondation n’est disponible. 

    • Les activités d’Anisimov ont laissé des traces à Zoug: 13 sociétés filiales de Coalco y sont enregistrées, toutes en liquidation (la plus récente a fermé en mai 2021). 

  • Viktor Rachnikov & filles

    © Wikimedia

    10,42 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en UE, Suisse, Royaume-Uni, Australie et en Ukraine. 

    Né en 1948 dans l’Oural, Viktor Rachnikov a gravi tous les échelons au sein du combinat métallurgique de Magnitogorsk (MMK), dont il détient aujourd’hui 79,76% du capital. Entre 1967 et 1997, il est ainsi passé du poste de mécanicien à celui de directeur général. Puis, quand le mastodonte qui faisait la fierté de l’URSS a été privatisé, Rachnikov s’est imposé comme le principal actionnaire, grâce à de solides appuis politiques à Moscou – et quelques tours de passe-passe qui ont permis de léser les actionnaires minoritaires.  

    Dès les élections présidentielles de 2000, le milliardaire a activement soutenu la candidature de Vladimir Poutine. Parallèlement à ses affaires, voilà plusieurs décennies qu’il est député du parlement de la région de Tcheliabinsk, dont il est l’homme fort. En 2003 et 2007, il s’est fait élire à la Douma d’État (la chambre basse du parlement) sous les couleurs de Russie Unie, renonçant finalement à ses mandats, et permettant ainsi au parti pro-Poutine de gagner un siège.  

    Le métallurgiste est très apprécié par Poutine, qui le reçoit régulièrement au Kremlin et se rend lui-même régulièrement dans le centre de loisirs de MMK pour skier.  

    Au faîte de sa puissance, Rachnikov a préparé sa succession. En 2012, il a fait entrer sa fille cadette au conseil de direction de MMK, alors que son aînée s’occupe de commercialiser les produits du très polluant combinat de Magnitogorsk depuis la Suisse.  

    Le 3 mars 2022, soit douze jours avant la mise sous sanctions par l’Union Européenne, la structure de l’actionnariat de MMK a été modifiée. Viktor Rachnikov a transféré 79,76% des actions qu’il détenait à travers la société chypriote Mintha Holding Limited à Altair LLC, une entité enregistrée à Magnitogorsk. Une manière de protéger ses actifs, relèvent les médias russes.  

    MMK exporte environ 8% de sa production en Europe et aux États-Unis, et son seul actif à l’étranger est une usine en Turquie.  

    Liens avec la Suisse 

    • Le bras commercial du géant sidérurgique, MMK Trading AG, s’est installé à Zoug en 2002. C’est Tatiana Rakhno, la fille aînée de l’oligarque, qui dirige cette filiale. À travers cette entité, la maison-mère exporte une part importante de sa production.  

    • En 2020, selon des documents internes consultés par Public Eye, deux contrats d’une valeur de 2,4 milliards de dollars et deux autres d’une valeur 480 millions d’euros ont été signés entre MMK Trading AG et la maison-mère MMK. Ils portent sur la livraison de plus de 10 millions de tonnes de produits métallurgiques jusqu’en juin 2023.   

    • Tatiana Rakhno, qui est résidente en Suisse, est aussi la présidente du conseil d’administration de la société Uniprom AG, inscrite à Zoug en 2011.  

    • Une autre filiale du groupe de l’oligarque, MMK Steel Trade AG, est présente à Lugano. En 2020, deux contrats d’une valeur de 540 millions de dollars et de 480 millions d’euros ont été signés entre cette entité et MMK, pour la livraison de 2,65 millions de tonnes de produits métallurgiques jusqu’en juin 2023.  

    • Olga Rachnikova, la fille cadette, est membre du conseil de direction de MMK depuis 2012. Elle a fait ses études secondaires à la Franklin University Switzerland (FUS) à Lugano.  

  • Viktor Vekselberg

    © Wikimedia

    8,37 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Japon et en Ukraine. 

    Né en 1957 en Ukraine, dans la région de Lviv, Viktor Vekselberg a débuté sa carrière dans l’aluminium, en partenariat avec Oleg Deripaska, avant de se tourner vers le pétrole en 1997 avec le rachat de la compagnie pétrolière Tyumen Oil Company (TNK). L’alliance avec British Petroleum lui permet de faire fructifier cet actif, revendu en 2013 au géant étatique Rosneft pour 55 milliards de dollars, somme sur laquelle l’oligarque empoche 7 milliards – la preuve de ses bonnes relations avec le régime de Poutine. 

    Vekselberg est aujourd’hui à la tête de Renova Group, un conglomérat qui a des intérêts dans le secteur des hydrocarbures, des métaux et des télécommunications.      

    En 2010, sur demande de Dmitri Medvedev, qui occupe alors le fauteuil présidentiel, il s’engage au sein de la Fondation Skolkovo, un projet de la Silicon Valley russe lancé un an auparavant. Sa fortune lui permet d’acquérir la plus grande collection d’œufs de Fabergé au monde et de s’acheter un passeport chypriote, le tout à travers Lamesa Group Inc., une autre société holding basée aux Îles Vierges britanniques, qui détient également les parts de Vekselberg dans la société immobilière suisse Züblin.  

    Il faut dire que Vekselberg s’y connaît en montages opaques. Déjà sanctionné en 2018 par les États-Unis pour sa proximité avec le pouvoir, Viktor Vekselberg monte, en 2018, le schéma à suivre pour y échapper. Renova Group, sa principale société d’investissement est alors divisé en trois sociétés écrans: Liwet, Witel et Tiwel, toutes domiciliées à la même adresse à Zurich. La participation de Viktor Vekselberg dans ces trois entités est minoritaire, juste inférieure à la limite de 50% qui déclencherait les sanctions. 

    Mais cette stratégie a un succès modéré : fin 2020, l’oligarque a admis que 1,5 milliard de dollars étaient bloqués sur des comptes suisses. En décembre 2018, PostFinance avait décidé de fermer deux comptes de M. Vekselberg en raison des sanctions étatsuniennes. En février 2022, trois semaines avant l’invasion russe en Ukraine, le Tribunal fédéral suisse statuait en faveur d’une plainte déposée par Vekselberg contre la clôture des comptes. 

    Liens avec la Suisse 

    • Viktor Vekselberg détient des parts dans la société industrielle Sulzer (48,8%), le producteur d’outils de précision Medmix (40,5%), le conglomérat de technologies OC Oerlikon (41,4%), la société métallurgique Swiss Steel Group (16,6%, auparavant Schmolz + Bickenbach) ainsi que la société immobilière Züblin Immobilien Holding (41,7%). 

    • Le gel des avoirs résultant des sanctions prises par les États-Unis a montré que Vekselberg faisait partie des gros clients de Credit Suisse, UBS et Julius Baer. 

    • Malgré la réorganisation du capital de Renova après les sanctions imposées en 2018, les sociétés holding de Vekselberg restent enracinées à Zurich: Liwet Holding AG, Witel AG et Tiwel Holding AG ont repris les tâches de la Renova Management AG. Une autre société enregistrée à la même adresse, Elwit Holding AG, a été créée en 2017 pour détenir les parts achetées par Vekselberg dans Schmolz + Bickenbach.  

    • Viktor Vekselberg est domicilié à Zoug, où il y a déménagé lorsque Zurich – son domicile précédent – a aboli le régime d’imposition forfaitaire. Les autorités dans les deux cantons soupçonnaient qu’il s’agissait seulement d’un domicile fictif. 

  • Viatcheslav Moshe Kantor

    © Wikimedia

    4,18 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en UE, Suisse, Royaume-Uni et en Ukraine.  

    Né en 1953 à Moscou, Viatcheslav Kantor a les nationalités russe, israélienne et britannique. Comme beaucoup d’hommes d’affaires, il a commencé dans la vente d’ordinateurs puis, dans les années 1990, il s’est imposé comme l’oligarque le plus puissant du secteur agrochimique russe. Grâce à ses bons contacts à Moscou et auprès du gouverneur local, il prend le contrôle de l’une des principales usines de fertilisants minéraux, à Velikii Novgorod. C’est sur cette base qu’il fonde le groupe Akron, dont il détient 94,2% des parts. Cette société se classe parmi les dix premiers producteurs d’engrais au monde. 

    Aujourd’hui, le richissime homme d’affaires, qui vit la plupart du temps à Londres, préfère mettre en avant ses activités socio-culturelles. À travers le Fonds juif européen, Kantor œuvre pour le renforcement de la culture et la tradition judaïque ainsi que la lutte contre l’antisémitisme. Au lendemain des sanctions en avril 2022, il a démissionné de la présidence du Congrès juif européen, qu’il occupait depuis 2007. 

    À Moscou, il a ouvert le Musée d’art d’avant-garde (MAGMA) sur la base de sa fantastique collection d’œuvres d’art, dont une partie avait été exposée à Genève en 2009, au Palais des Nations.   

    Bien qu’il n’appartienne pas au premier cercle des oligarques poutiniens, Kantor a toujours été fidèle au régime. En janvier 2017, le président lui a remis l’ordre de l’honneur «en reconnaissance de ses réalisations professionnelles et de son travail honnête de longue date».   

    Liens avec la Suisse  

    • Viatcheslav Kantor a vécu de 1993 à 2017 en Suisse avec sa femme et ses deux enfants.  

    • D’après le registre foncier genevois, il est toujours propriétaire à Cologny d’une vaste propriété au chemin de Ruth qui, à l’époque, avait provoqué quelques remous. Son voisin Klaus Schwab, grand patron du Forum économique mondial de Davos, s’était en vain opposé à des travaux pharaoniques: la construction d’une villa (avec piscine intérieure, garage souterrain et tunnel d’accès au jardin) et d’une galerie d’art (de 405 m2).  

    • De 1994 à 2009, la société genevoise Fimochim SA faisait office de société de service pour son groupe Akron.    

    • Son fils, Vladimir, qui co-dirige la société Akron, a étudié à l’École Internationale de Genève, puis à l’École hôtelière de Lausanne. À la fin de ses études, il a fait un stage au Credit Suisse.  

  • Vladimir Lissine

    © Sasha Mordovets / Getty Images

    24,37 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Liste CAATSA aux États-Unis. Sous sanctions en Australie et en Ukraine. 

    Né en 1956 à Ivanovo, le baron de l’acier Vladimir Lissine – de lissa qui signifie renard en russe – est l’un des hommes les plus discrets de sa génération. Sa biographie officielle souligne que, doté d’une volonté inébranlable, il a commencé en bas de l’échelle comme ouvrier spécialisé dans l’usine de métallurgie de Toula. Devenu vice-directeur de l’usine métallurgique de Karaganda, il travaille sous les ordres d’Oleg Soskovets, qui deviendra en 1993 le très influent vice-Premier ministre de Boris Eltsine. 

    Monté à Moscou cette année-là, Lissine fait partie de l’équipe de TransWorld Group (TWG). Ses propriétaires, les sulfureux frères Lev et Mikhaïl Tchernoï, soupçonnés de liens avec le crime organisé, bénéficient eux aussi de la protection du ministre Soskovets. TWG contrôle alors, via un gigantesque réseau de sociétés offshore, les principales usines de métallurgie du pays, déclenchant une série de règlements de compte et de meurtres. Deux autres futurs milliardaires, Iskander Makhmudov et Oleg Deripaska, y font leurs armes. L’empire des Tchernoï finit par être démantelé. Vladimir Lissine en profite pour prendre le contrôle d’un morceau de choix: NLMK, le combinat métallurgique de Novolipetsk, dont il détient aujourd’hui 79% des actions.   

    Grand amateur de cigares cubains et de chasse, Lissine préside la Fédération Internationale de Tir Sportif (ISSF), basée à Lausanne, et l’Union du tir de Russie. Il n’a jamais exprimé la moindre réserve vis-à-vis du Kremlin, et ceux qui l’on croisé connaissent son admiration pour Poutine. Le président s’est plusieurs fois entraîné dans le grand centre de ball-trap (tir au pigeon) que l’oligarque a ouvert à Moscou. Il fait mine aujourd’hui de prendre ses distances avec le pouvoir. Il a été l’un des premiers milliardaires à qualifier la guerre en Ukraine d’«énorme tragédie» que rien ne peut justifier.    

    Liens avec la Suisse 

    • Lugano abrite NLMK Trading SA, la branche commerciale de NLMK, anciennement Novex Trading (Swiss) S.A.  

    • Vladimir Lissine se rend régulièrement en Suisse depuis trois décennies, où l’un de ses fils a étudié au Collègue du Léman. Selon nos informations, c’est Alain B., un avocat genevois qui gère une partie de sa fortune avec un Russe basé à Chypre, Stanislav B. Des centaines de millions de dollars auraient ainsi été placés dans plusieurs établissements privés de la place. (Pictet, Lombard et Julius Baer). 

    • À Genève, une société de conseil en gestion de fortune – Le Lac Assets Management Sàrl – a été enregistrée par l’avocat genevois.  

    • Comme Gotham City le rapportait récemment, citant le Corriere della Sera, Vladimir Lissine est actionnaire de NLMK à travers la société Fletcher Group Holdings dans laquelle son fils Youri détient une petite part (4,6%). Or cette dernière serait détenue indirectement par le biais d'une société luxembourgeoise, Riskinvest Holding dont le bénéficiaire déclaré au Registre du commerce est l’avocat genevois Alain B. 

  • Vladimir Potanine

    © www.kremlin.ru / Wikimedia

    25,11 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions en Australie, Canada et en Ukraine. Présent à la réunion avec Vladimir Poutine le 24 février 2022.  

    Membre du parti communiste du temps de l’URSS et fonctionnaire au ministère du Commerce extérieur, Vladimir Potanine a enfilé son costume de banquier au milieu des années 1990. Co-fondateur d’Unexim Bank, il est l’un des initiateurs du schéma controversé des «prêts contre actions». L’État russe au bord de la faillite obtient alors des prêts auprès de banques privées, mettant en gage des participations dans les entreprises étatiques les plus juteuses du pays, qui tombent finalement dans l’escarcelle des oligarques. Potanine et ses partenaires font alors main basse sur Norilsk Nickel pour l’équivalent de 170 millions de dollars, alors que le chiffre d’affaires du géant du nickel et du palladium était de 3 milliards. Le géant produit aujourd’hui globalement environ 5 % du nickel, un composant clé des batteries de véhicules électriques, et quelque 40% du palladium, qui entre dans la fabrication de pots catalytiques et de semi-conducteurs. 

    Dès l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000, l’oligarque, qui détient 35% de Norilsk Nickel à travers sa holding Interros, fait allégeance au régime en finançant le parti Russie Unie. C’est l’un des initiateurs et donateurs des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, la vitrine du poutinisme triomphant. Amateur de ski, il n’a pas hésité à sortir de sa poche 1,7 milliards de dollars pour l’aménagement du domaine de Rosa Khoutor, le Courchevel russe. 

    En mai 2020, l’une des pires catastrophes écologiques se produit dans une usine thermique appartenant à NTEK, la filiale énergétique de Norilsk dans la péninsule de Taïmyr. Plus de 21 000 tonnes de diesel s’écoulent dans deux rivières du Grand Nord sibérien, polluant l’environnement très fragile de la toundra, où vivent des peuples autochtones qui se nourrissent en partie de pêche et de chasse. En mars 2021, Nornickel s’acquitte d’une amende record de 147,8 milliards de roubles (1,9 milliard de francs suisses) infligée par l’Agence russe de surveillance de l’environnement.  

    Liens avec la Suisse 

  • Vladimir Yakounine

    © Alexander Zemlianichenko / Bloomberg

    10,23 millions de francs suisses (Forbes 2014), en réalité beaucoup plus. Sous sanctions aux États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et en Ukraine. 

    Né en 1948 à Melenki, Vladimir Yakounine est l’un des plus fidèles soutiens du régime de Poutine. Après une carrière de «diplomate» aux États-Unis, cet ancien du KGB se replie sur Saint-Pétersbourg dès la chute de l’URSS. Il se lance dans les affaires et fait la connaissance du futur président, qui travaille à la municipalité. Il appartient à ce cercle des intimes de Poutine qui se sont regroupés au sein de la légendaire coopérative Ozero pour se construire des datchas aux environs de Saint-Pétersbourg. Tous sont devenus des personnalités de premier plan et se sont considérablement enrichis.  

    De 2005 à 2015, Yakounine règne en maître sur la compagnie publique RJD, qui gère les chemins de fer russes. Plusieurs enquêtes du Fonds de lutte contre la corruption d’Alexeï Navalny l’accusent d’enrichissement illégal et de détournements de fonds via un réseau de sociétés offshore. Sont publiés les détails sur son invraisemblable datcha de luxe (57 millions de dollars), équipée d’un «frigo à fourrures».   

    Le roi des chemins de fer est finalement contraint de démissionner. Depuis, il se consacre à la promotion de la politique étrangère russe et des valeurs morales et orthodoxes. Il est le co-fondateur d’un institut de recherche «Dialogue des civilisations», ouvert à Berlin en 2016. Ce groupe de réflexion est décrit comme l’un des principaux outils d’influence du Kremlin auprès des décideurs européens et des partis d’extrême droite.  

    Liens avec la Suisse 

    • Avec Londres, Genève est l’une des bases arrière de Vladimir Yakounine et de sa famille. En 2013, il y a enregistré trois fondations d’utilité publique aux noms ronflants: la Fondation pour le Soutien aux Études Historiques et Culturelles - HICUS (2013), dirigée par sa femme Natalia et dont son fils cadet Viktor est également membre ; il y a aussi la Dotation pour le Forum Public Mondial - Dialogue des Civilisations - DofC et la Dotation pour la Fondation Saint-André. Toutes sont domiciliées dans les bureaux de la fiduciaire Salamander à Genève.  

    • Services entre amis: comme le montre le registre foncier, en 2013, Viktor Yakounine et sa femme Darina ont vendu un bien immobilier de Cologny à Guennadi Timtchenko, alors co-propriétaire de la société de négoce Gunvor. À cette époque, le fils du patron des chemins de fer russes travaillait chez Gunvor, avant de s’installer à Saint-Pétersbourg, où «une antenne avait été spécialement ouverte pour lui» par le trader, confie une source.  

    • Dans le registre du commerce, Vladimir Yakounine apparaît comme l’administrateur, entre 2002 et 2004, de la société Transrail Holding AG, avec un domicile à Saint-Gall. 

  • Xenia Frank-Timtchenko et Gleb Frank

    © Timtchenko Foundation

    6,83 milliards de francs suisses (Forbes 2021). Sous sanctions aux États-Unis et en Ukraine. 

    Née en 1985, Xenia Timtchenko est la fille cadette de Guennadi Timtchenko. Diplômée de l’Université d’Édimbourg et titulaire d’un MBA à l’Institut européen de gestion des affaires (INSEAD), elle est l’une des principales gestionnaires et bénéficiaires de l’empire familial. En 2011, elle entre au conseil d’administration de Transoil, le plus grand opérateur ferroviaire russe privé dans le transport de pétrole et de produits pétroliers, qui est contrôlé par son père. En 2014, ce dernier, alors visé par les sanctions étatsuniennes, lui transmet 12,5% des parts qu’il détient dans la compagnie d’assurance SOGAZ. Une participation qu’elle conserve jusqu’en 2019. Elle est mariée à Gleb Frank, le fils de Sergeï Frank (ex-ministre des Transports de la Fédération de Russie et ancien PDG de Sovcomflot), qui est très actif dans l’industrie de la pêche. Ce «mariage dynastique» a fait couler beaucoup d’encre, décrit comme visant à renforcer les liens entre les grandes structures oligarchiques dirigées par les amis de Poutine. Les époux Timtchenko-Frank ont été mis sous sanctions par le ministère des Finances étatsunien le 22 mars.   

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