Crise du coronavirus: et maintenant? La faillite du capitalisme de la mode

Pour l’industrie textile, il n’y aura pas de simple «retour à la normale» après la pandémie. L’irresponsabilité et la soif de profit, jusqu’au pic de la pandémie, ont fait s’effondrer les chaînes d’approvisionnement et ont annihilé la confiance, les moyens de subsistance et la vie d’innombrables personnes. La justice et la durabilité sont les fils dont la mode de l’avenir doit être cousue.

Tout est redevenu normal? Le 11 mai, cela y ressemblait beaucoup: que ce soit sur la via Nassa de Lugano, à la rue du Rhône à Genève, sur la Bahnhofstrasse zurichoise. Pourtant, la ruée attendue n’est jamais venue. À grand renfort de publicité et d’actions promotionnelles, les enseignes de la mode cherchent à attiser le consumérisme pour qu’il retrouve son niveau d’avant le confinement. Le climat de crise doit vite céder sa place à un renouveau de la folie consommatrice.

Mais le confinement n’a pas seulement freiné les ventes en magasin: la pandémie bouleverse à ce point les chaînes d’approvisionnement internationales de l’industrie de la mode que leurs maillons faibles se brisent. Alors que l’ampleur de la crise n’est pas encore prévisible, la lutte pour la réorganisation de l’industrie a déjà commencé, et les rapports de force se redessinent.

Une chose est sûre: impossible de revenir à la situation que nous connaissions avant la crise.

Car la pandémie exacerbe la crise que le secteur traverse déjà depuis longtemps, à tel point que des changements sont inéluctables.

La pandémie contamine l’industrie textile

Les premiers effets de la pandémie sont survenus à l’échelon le plus bas des chaînes de valeur: celui des matières premières. La province de Hubei et sa capitale Wuhan étaient certes méconnues du grand public jusqu’à récemment mais, dans l’industrie textile, elles avaient leur importance depuis plusieurs années. Du fait de son emplacement stratégique, au centre du pays et aux abords du fleuve Yang-Tsé, Hubei est à la fois un carrefour logistique et un important centre de production de fibres et tissus, de teinture et de confection.

Le confinement de la province et la fermeture d’autres régions du pays ont eu un impact particulièrement lourd sur les exportations de textile. Au premier trimestre 2020, la Chine enregistrait un recul de 14,6% dans ses exportations de fibres et tissus, et de plus de 20% dans celles de vêtements et chaussures.

Avec l’interruption des livraisons de matières premières depuis la Chine, la crise s’est déjà propagée à la mi-février à des pays comme le Cambodge, le Vietnam et le Myanmar, dans lesquels une partie de la production de vêtements a été relocalisée au fur et à mesure de l’augmentation des salaires en Chine. Fin février, le Premier ministre cambodgien Hun Sen suppliait officiellement l’ambassadeur de Chine de faire affréter des avions et navires pour livrer des matières premières. Faute de quoi, des licenciements massifs seraient inéluctables.

© Mark Henley/Panos Pictures

Pas de shopping pour cause de confinement

En début d’année, des enseignes de la mode tentaient de transférer leurs commandes vers d’autres pays pour pallier l’arrêt de la production en Chine. L’industrie vestimentaire turque, par exemple, espérait ainsi récupérer pour deux milliards de dollars de commandes début février.

Toutefois, dès le mois de mars, il est apparu évident que la pandémie ne touchait pas que la production de matières premières, mais qu’elle avait un impact encore plus lourd à l’autre bout de la chaîne, sur les ventes. Les mesures de confinement décrétées à travers le monde et la fermeture des magasins entraînaient un effondrement du volume de vêtements vendus. La société de conseil McKinsey estime que le chiffre d’affaires de l’industrie de la mode devrait chuter de 27 à 30% en 2020, et que de nombreuses entreprises devraient déclarer faillite dans les 12 à 18 prochains mois.

En Suisse, la chaîne de mode éphémère Tally Weijl a annoncé la fermeture de 200 magasins et le licenciement d’un tiers de ses effectifs. Le commerçant en ligne allemand Zalando a certes enregistré une légère croissance de son chiffre d’affaires au premier trimestre 2020, mais il a toutefois perdu près de 100 millions d’euros en raison de l’augmentation de ses coûts. Il semble donc que même le commerce en ligne ne puisse pas compenser les pertes sur les ventes en magasin, du moins à court terme.

C’est maintenant que l’on voit à quel point l’industrie de la mode s’est de plus en plus cannibalisée au cours des dernières décennies.

Pour continuer à faire croître un marché déjà saturé, la plupart des firmes ont suivi le mantra «accélérer ou mourir» et ont tout misé sur des collections suivant des cycles de mode de plus en plus courts, des prix toujours plus bas et des offres promotionnelles agressives.

Alors que la demande s’effondre et que de nombreuses personnes réalisent que la folie consumériste de la mode ne leur manque absolument pas, on voit de plus en plus sur quelles prémisses fragiles le secteur s’est développé.

Annulation massive de commandes

Si la pandémie a eu un impact sur les deux extrémités des chaînes d’approvisionnement de la mode, les blessures les plus profondes sont ressenties dans la production, dans les liens entre les entreprises et dans leurs relations avec les travailleurs et travailleuses.

C’est là que le côté obscur de ces chaînes de valeur morcelées est le plus évident. Seules quelques rares enseignes de la mode possèdent encore leurs propres usines: la grande majorité passent ses commandes aux quatre coins du monde et la recherche de coûts de production toujours plus bas soumet leurs fournisseurs à une concurrence impitoyable. En raison de la baisse constante des prix d’achat et de la compression des délais de livraison, de nombreuses étapes de fabrication sont confiées à des sous-traitants et à des couturiers et couturières travaillant à domicile. Cette fuite en avant vers des conditions de travail toujours plus déplorables – salaires de misère, exploitation et parfois même certaines formes de travail forcé et de travail des enfants – est amplement documentée.

© Kristof Vadino / Clean Clothes Campaign

Or ce système n’est pas seulement néfaste pour les travailleurs et travailleuses du secteur, mais aussi pour les relations commerciales: en cas de perturbation, comme celle que cause actuellement la pandémie, la confiance, la solidarité et les relations commerciales durables font cruellement défaut, et de nombreuses entreprises ne cherchent pas de solutions collectives convenables pour tous, mais se contentent essentiellement, voire exclusivement, de limiter les dommages causés à leur propre structure. L’irresponsabilité de nombreuses sociétés se manifeste notamment dans l’annulation massive de leurs commandes.

Certaines enseignes affirment toutefois, publiquement ou en réponse à nos questions, continuer à honorer leurs contrats pendant la crise et chercher des solutions avec leurs fournisseurs, en repoussant par exemple les délais de livraison et en préfinançant les produits commandés. Mais dans les pays de production, la réalité est tout autre: selon l’association des exportateurs de textile du Bangladesh, les enseignes de la mode ont annulé ou suspendu des commandes de près d’un milliard d’articles, pour un total de 3,18 milliards de dollars.

La directrice de l’association, Rubana Huq, a appelé les marques à, au moins, payer les commandes déjà prêtes à l’envoi ou en cours de production. Mais visiblement, ce qui devrait être une évidence est déjà trop demander pour de nombreuses sociétés: selon une enquête réalisée auprès d’usines de textile au Bangladesh par le centre d’étude du droit du travail international de l’Université d’État de Pennsylvanie, près des trois quarts des acheteurs avaient refusé fin mars de payer les matériaux déjà achetés pour les commandes annulées. Par conséquent, 58% des usines consultées ont dû fermer en mars, partiellement ou totalement, et congédier leur personnel.

Rares sont les fabricants qui acceptent de donner le nom des enseignes qui ont annulé leurs commandes ou ne les ont pas entièrement payées. Même les associations préfèrent rester vagues: la dépendance aux acheteurs est bien trop forte. Seul un chiffre permet d’entrevoir l’ampleur de ces annulations: l’Association internationale des fabricants de textile (ITMF), domiciliée à Zurich, fait état, sur la base d’une enquête menée fin avril, d’une chute de 41% des commandes et les fabricants tablent sur une baisse de 33% de leur chiffre d’affaires en 2020 par rapport à 2019. En conclusion de son communiqué de presse, l’association a lancé un appel empreint de désespoir: «Ce qui pourrait le plus soulager les fabricants, ce serait que les détaillants et les marques discutent avec leurs fournisseurs des adaptations imposées par la crise, plutôt que de simplement annuler unilatéralement leurs commandes.»

En temps de crise, on voit clairement qui a le pouvoir. Et dans l’industrie de la mode, de puissants acteurs n’hésitent pas à en profiter sans vergogne.

Chute sans filet

Quand les fabricants risquent de déposer le bilan, les couturières peuvent perdre leurs moyens de subsistance. Les travailleuses – les femmes représentant la vaste majorité du personnel de l’industrie textile – sont les premières à payer le lourd tribut du jeu de pouvoir des entreprises. Quand la production ralentit ou s’arrête et que les usines n’ont plus de liquidités, le versement des salaires est repoussé ou annulé, et les couturières sont congédiées.

Sans système de sécurité sociale, des millions de travailleuses risquent de tout perdre.

Au Cambodge, près de 200'000 travailleurs et travailleuses ont déjà fait les frais des fermetures d’usines en avril. Plutôt que de continuer à percevoir les maigres 200 dollars correspondant au minimum légal, leur indemnisation n’est plus que de 70 dollars par mois. Le gouvernement n’est pas parvenu à imposer aux fabricants l’allocation de 60% du salaire minimum qui était initialement demandée.

Les énormes coupes salariales placent les travailleurs et travailleuses dans une situation d’urgence existentielle: malgré les interdictions de déplacement, beaucoup tentent de quitter les villes pour rejoindre leur village et leur famille dans l’espoir que l’agriculture de subsistance permette de soulager leur détresse. Or le salaire reçu des usines est la principale source de revenus pour de nombreuses familles, qui craignent même désormais de perdre le terrain sur lequel elles ont pu construire leur maison: plus de 2,5 millions de foyers ont contracté un microcrédit pour pouvoir monter un petit commerce ou financer un achat important comme celui d’une moto. Les terrains familiaux sont la plupart du temps mis en gage pour garantir le remboursement.

Si les usines continuent de retenir les salaires, ces foyers risquent de perdre leur maison et leur terrain. Il a été demandé au gouvernement, par la voix de 135 organisations, que l’ensemble des remboursements soient suspendus pendant au moins trois mois, et que les titres fonciers mis en gage soient rendus aux débiteurs. L’issue des négociations est toujours incertaine.

Les plus vulnérables paient le prix fort

Demonstration on non-payment of wages in India © Clean Clothes Campaign

Dans de nombreux pays, la crise est synonyme de surendettement, de faim et de détresse pour les travailleurs et travailleuses du textile, qui vivent déjà dans la précarité. Les usines du monde entier sont soumises à une concurrence farouche et dévastatrice pour décrocher les quelques commandes restantes. Les propriétaires d’usines savent que la faillite les guette s’ils ne décrochent pas rapidement des contrats. Bien que la pandémie batte son plein, certaines fabriques réouvrent déjà leurs portes. La détresse des ouvriers et ouvrières les pousse à reprendre le travail, en sachant que le risque d’infection est grand, les distances de sécurité ne pouvant pas être respectées et les équipements de protection et installations sanitaires étant insuffisants.

Avant l’effondrement du complexe industriel du Rana Plaza en 2013, les couturières avaient signalé des fissures dans les murs du bâtiment, mais la crainte de perdre leur emploi les avait contraintes à regagner leur poste. Sept ans après la catastrophe, les ouvrières se retrouvent à nouveau confrontées à un choix impossible: préserver leurs moyens de subsistance, ou leur santé et leur survie.

Kalpona Akter, Gewerkschafterin aus Bangladesh, mit einem Protestschild gegen Entlassungen und Lohnkürzungen in der Krise © Clean Clothes Campaign

Les syndicats auraient encore aujourd’hui un rôle important à jouer pour que des mesures de protection de la santé soient mises en œuvre et pour éviter les conséquences dramatiques du jeu de la concurrence autour des quelques mandats restants. Mais certains employeurs et gouvernements profitent de la pandémie pour saper le droit du travail. Au Myanmar, des syndicats ont indiqué que leurs adhérents sont les premiers à être congédiés quand des usines réduisent leurs effectifs. En Inde, une concurrence féroce entre les États a entraîné des restrictions du droit du travail. Le gouvernement du Madhya Pradesh, par exemple, a fait passer de huit à douze heures le temps de travail réglementaire tout en annonçant qu’aucune inspection ne serait faite dans les usines de moins de 50 employé·e·s. Dans l’État de l’Uttar Pradesh, la quasi-totalité des lois de protection des travailleurs ont été suspendues et, au Rajasthan, les heures de travail ont augmenté, la protection contre le licenciement a été assouplie et les syndicats doivent avoir deux fois plus d’adhérents pour pouvoir être enregistrés.

Les travailleuses à domicile et journalières, les migrantes et les autres ouvrières sans contrat formel sont les premières à devoir lutter pour leur survie pendant la crise, sans revenu, sans protection sanitaire, sans accès à des programmes d’assistance. À la base des chaînes d’approvisionnement, les familles d’agriculteurs sont elles aussi touchées de plein fouet par les conséquences des arrêts de production: le prix du coton a perdu environ 20% depuis le début de l’année pour atteindre son niveau le plus bas depuis dix ans. Dans l’État indien du Maharashtra, des centaines de milliers de producteurs ne peuvent plus écouler leur coton ou doivent le vendre à un prix nettement inférieur aux coûts de sa production.

Bien plus qu’un «nettoyage darwinien» du marché

Pendant que les travailleurs et travailleuses du textile luttent pour leur survie, une bataille a commencé depuis longtemps dans les coulisses du marché mondial. Qui sera aux commandes de l’industrie de la mode après la crise du Covid-19? À quoi ressembleront désormais les chaînes de valeur les plus prospères dans le secteur du vêtement?

À en croire la société de conseil McKinsey, ce qui nous attend n’est rien de moins qu’un «nettoyage darwinien» du marché. En complément du «State of Fashion», tour d’horizon du secteur que McKinsey publie chaque année, un bref texte collectif sonne presque euphorique: «La crise va trier les faibles, renforcer les puissants et accélérer le déclin des entreprises qui devaient déjà lutter avant la crise, ce qui entraînera d’importantes vagues de consolidation, de fusions et de rachats d’entreprises, et de faillites.»

Si les conditions-cadres actuelles restent en vigueur après la crise, alors il faudrait s’attendre à une accélération de tendances déjà existantes:

  • À moyen terme, le commerce en magasin devrait encore céder des parts de marché aux plateformes en ligne;
  • La numérisation et l’automatisation devraient gagner en poids;
  • Deux bouleversements géographiques semblant contradictoires devraient s’accentuer: d’une part, l’intensification de la stratégie dite de «nearshoring» de la part des enseignes européennes et nord-américaines qui rapatrieraient au moins une partie de leurs activités de confection (et probablement aussi, à l’avenir, de la production des matières premières) depuis l’Asie vers des pays plus proches. D’autre part, une accentuation de l’importance des pays asiatiques, et en particulier de la Chine, où une croissance des taux de consommation est à prévoir.
© AM, Ahad / AP, Keystone

Mais n’est-il pas plus vraisemblable que les conditions-cadres de l’ensemble du secteur soient ébranlées? Le Fonds monétaire international prévoit la plus forte récession depuis la Grande Dépression de 1929. Or lors des crises économiques, ce ne sont pas seulement les rapports de force entre les entreprises «faibles» et «puissantes» qui évoluent. Les relations entre le secteur privé et l’État sont renégociées, comme les liens entre le capital et le travail.

Il sera crucial de ne pas se contenter d’observer les énormes changements à venir mais au contraire de contribuer activement à les façonner.

Car le monde n’est pas une partie de Monopoly, dans laquelle les grands acteurs de la mode déplacent les travailleuses et les consommateurs comme des pions sur un plateau, et lancent les dés à tour de rôle pour savoir qui sortira vainqueur et qui perdra tout. Le secteur de la mode n’est pas le seul dans lequel se joue actuellement une confrontation politique et sociétale pour dessiner les contours de l’économie post-Covid-19. Si nous voulons une industrie textile plus juste et plus durable, nous devons œuvrer dès aujourd’hui pour renforcer l’influence de celles et ceux qui luttent en ce sens au sein des entreprises et des chaînes d’approvisionnement. Et en tant que citoyens et citoyennes, nous avons le devoir d’établir un nouveau cadre politique.

Vers un changement de paradigme

La pandémie de Covid-19 jette une lumière crue sur les profondes inégalités du capitalisme de la mode. Pendant des décennies, de nombreux géants de la mode se sont accommodés de l’exploitation des êtres humains et de l’environnement sur leurs chaînes d’approvisionnement, ou en ont même fait le cœur de leur modèle d’affaires. L’industrie textile de l’avenir doit être fondée sur la justice et la durabilité, et c’est à chacun et chacune d’entre nous de stimuler ce changement de paradigme.

Un tel changement de paradigme n’est pas une mince affaire: les sociétés qui ont profité jusqu’à présent du capitalisme de la mode vont tout faire pour défendre leur position dominante. Néanmoins, des mouvements sociaux, des syndicats et des ONG, mais aussi certaines entreprises et parfois même des personnes occupant des postes de pouvoir dans l’industrie mènent déjà ces combats.

Depuis des années, l’industrie textile est sous le feu des critiques et des protestations – non pas en raison de problèmes périphériques mais à cause des abus et des dysfonctionnements systématiques qui sont au cœur de son modèle d’affaires. Après une crise de cette envergure, une réorientation fondamentale pourrait peut-être même représenter une perspective d’avenir plus réaliste que de tenter de maintenir le statu quo.

La mode de l’avenir

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  • … partage équitablement ses bénéfices

    La mode de l’avenir distribue plus équitablement la valeur ajoutée que créent des millions de personnes grâce à leur travail. Il est urgent de réduire les profondes inégalités qui rongent les chaînes d’approvisionnement, non seulement pour rendre le secteur textile plus juste, mais aussi pour le doter d’une meilleure capacité à résister aux crises.

  • … garantit un salaire vital et de bonnes conditions de travail

    La mode de l’avenir ne considère plus les salaires comme un facteur de coûts uniquement, mais estime que garantir un salaire vital et de bonnes conditions de travail, des champs de coton aux magasins en passant par les usines textiles et la distribution des vêtements, est une partie intégrante du modèle d’affaires des entreprises.

  • … respecte les droits syndicaux

    La mode de l’avenir ne considère plus les syndicats et les délégations de personnel comme des éléments perturbateurs gênants, mais comme des partenaires avec lesquels elle prône le dialogue. Elle accorde du poids au respect des droits syndicaux et à l’existence de syndicats forts lors du choix de ses partenaires commerciaux et de ses sites de production.

  • … examine et prévient les risques humains et environnementaux

    Pour la mode de l’avenir, le respect et la promotion active des droits humains n’est plus une option volontaire, mais une responsabilité et un devoir. Les enseignes examinent les risques de violations des droits humains et d’atteintes à l’environnement sur leurs chaînes d’approvisionnement, prennent des mesures ciblées pour y remédier et assument la responsabilité de réparer les dommages causés.

  • … protège les plus vulnérables, jusqu’au bout de la chaîne

    La mode de l’avenir ne perçoit pas uniquement sa propre main d’œuvre: elle protège aussi et surtout les personnes qui sont particulièrement vulnérable tout au long de ses chaînes d’approvisionnement. Les ouvrières à domicile et journalières, celles qui travaillent sur demande ou les pseudo-indépendantes, les travailleuses migrantes et réfugiées, les familles monoparentales et toutes les personnes qui assument des responsabilités familiales ou d’assistance (et qui sont, en très grande majorité, des femmes).

  • … contribue par l’impôt au fonctionnement de la société

    La mode de l’avenir connaît l’importance du bon fonctionnement des systèmes de santé publique, de formation et de sécurité sociale; elle a conscience qu’elle doit contribuer au financement des fondements sociétaux sur lesquels ils reposent. Elle n’encourage et ne tolère plus l’évasion fiscale et le dumping social.

  • … mise sur des partenariats équilibrés plutôt que sur la domination

    En ce qui concerne les relations avec sa chaîne d’approvisionnement, la mode de l’avenir mise sur les partenariats à long terme, l’équité et la transparence, les objectifs communs et la confiance réciproque. Pour y parvenir, les enseignes doivent abandonner leur position dominante et agir avec leurs fournisseurs sur un pied d’égalité.

  • … n’est plus éphémère, mais intemporelle et durable!

    La mode de l’avenir s’oriente moins vers la volatilité des tendances saisonnières, mais davantage sur la fabrication de vêtements indémodables, durables, de qualité, faciles à raccommoder et composés de matières premières dont la production est respectueuse de l’environnement et du climat, et peu gourmandes en ressources.

Interviews Des militant∙e∙s témoignent

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  • Anannya Bhattacharjee: «Ce n’est pas le moment d’être cynique!»

    Propos recueillis par Géraldine Viret

    «Ne perdons pas de temps à parler de moi», répond Anannya Bhattacharjee lorsque je prends de ses nouvelles à la mi-mai. Loin de sa maison, qu’elle n’a pas pu rejoindre en raison du confinement, la syndicaliste et militante indienne est très occupée sous sa double casquette: présidente du syndicat Garment and Allied Workers Union, dans l’État de Haryana au nord de l’Inde, et coordinatrice internationale de l’Asia Floor Wage Alliance. Elle tient toutefois à notre entretien vidéo, parce que «les gens doivent être informés de la gravité de la situation».

    «Les ouvrières ont besoin de nourriture et d’argent pour ne pas se retrouver à la rue.» La plupart n’ont pas été payées pour la dernière semaine de mars, lorsque la mise à l’arrêt du pays a été annoncée. Le gouvernement a demandé aux patrons de verser les salaires dus, y compris pour le mois d’avril, mais cet appel est resté sans effet dans la majorité des cas. Quel rôle joue alors son syndicat? «Mes équipes collectent des dons, apportent un soutien d’urgence et rassemblent des informations. On se demande chaque jour comment on va pouvoir aider les ouvrières à traverser cette crise.»

    Les travailleuses et travailleurs migrants constituent la principale main-d’œuvre de l’industrie textile indienne. Beaucoup ont des contrats de courte durée, ce qui les rend plus vulnérables. «Les familles surtout font face à un terrible dilemme: elles ne peuvent plus survivre dans les mégapoles, mais ont peu de perspectives si elles retournent dans leurs villages.» Beaucoup sont parties à pied ces dernières semaines, parcourant des centaines de kilomètres. «Les autorités n’ont jamais eu aucune considération pour les travailleurs migrants», commente Anannya.

    Et celles et ceux qui ont choisi de rester? La plupart ne savent pas si, et quand, ils pourront retourner au travail. Dans les usines qui ont relancé la production, les managers reprennent les employés «avec lesquels ils se sentent confortables». Les discriminations à l’encontre des syndicalistes notamment sont fortes.

    En Inde, la privatisation du système de santé rend par ailleurs la crise «ingérable», explique la syndicaliste. La plupart des ouvrières n’ont pas accès aux services de santé. Est-ce que la réouverture des usines textiles risque de provoquer une flambée de coronavirus parmi les travailleuses? «Il est trop tôt pour le dire, mais nous allons surveiller la situation», annonce-t-elle.

    «Oublie le Covid-19!», me lance soudain Anannya d’un ton combatif. «Cette crise a simplement prouvé que le système n’a aucune résilience.» On ne peut pas continuer à miser sur une production aussi bon marché. «Ce ne sont pas juste les salaires de misère qui posent problèmes, mais tout ce qui va avec: des conditions de vie indignes, pas de sécurité d’emploi, pas de filet de sécurité sociale.» Les gouvernements des pays producteurs ne veulent pas changer de paradigme, sous la pression des investisseurs étrangers, et deviennent plus répressifs. «Mais on ne peut pas construire une économie et une société saines en appauvrissant les travailleurs et travailleuses.»

    Sur les réseaux sociaux, les enseignes de la mode multiplient les annonces de soldes mirobolants. «C’est choquant, réagit la militante, d’autant plus qu’à l’autre bout de la chaîne, les fournisseurs les supplient de ne pas leur imposer des prix encore plus bas et de payer les commandes.» En réseau, elle planche sur une stratégie pour renforcer la pression publique sur les enseignes de la mode.

    «Ce n’est pas le moment d’être cynique», conclut Anannya. «Pour changer les choses, nous devons construire la meilleure vision du monde possible et connecter, au niveau international, tous les mouvements qui veulent repenser l’économie. Et abolir enfin cette loi du plus fort qui laisse tant d’êtres humains sur le carreau.»

  • Bego Demir: «La survie des usines relève de la responsabilité des marques»

    © Timo Kollbrunner / Public Eye

    Propos recueillis par Timo Kollbrunner

    Mi-mars, Bego Demir a quitté Istanbul avec sa femme et leurs quatre enfants pour se réfugier dans une petite maison isolée de la province de Tekirdağ. Bego, qui a commencé à travailler à quinze ans en tant que sableur dans les usines de denim, ne peut pas se permettre de prendre de risques: la silicose lui a ôté près de 50% de sa capacité respiratoire. «Si j’attrape le virus, j’ai peu de chances de survivre», dit-il.

    Actuellement, Bego se préoccupe de documenter les conséquences de la pandémie sur l’industrie textile en Turquie: il représente la Campagne Clean Clothes dans le pays. Les droits syndicaux font l’objet de fortes restrictions. Un décret en vigueur pendant trois mois interdit dans un premier temps aux usines de licencier pour raisons économiques… Seulement, la même loi autorise aussi les patrons à donner un congé sans solde à leurs employés et sans préavis. Le gouvernement leur accorde à peine 39 lires par jour, soit cinq francs suisses. «Il est impossible d’en vivre», estime Bego.

    De plus, deux des trois millions de personnes qui travaille dans le secteur textile en Turquie ne sont pas enregistrées. La plupart n’ont plus aucun revenu. Celles qui continuent de travailler dans les usines ne sont pour ainsi dire pas protégées contre la contagion: «Elles reçoivent un masque à usage unique qu’elles doivent utiliser pendant une semaine. Elles sont aussi conduites au travail dans des navettes bondées.»

    Mais pour Bego, le gouvernement n’est pas le seul responsable. «Au bout du compte, ce sont les marques qui tirent les bénéfices de ce système. Garantir la survie de leurs chaînes d’approvisionnement relève de leur responsabilité.» Les marques ne doivent pas seulement renoncer à l’annulation des commandes, mais «préfinancer les commandes à venir».

    Quand la pandémie a atteint la Turquie, Bego venait de lancer sa propre ligne de vêtements durables, «Bego Jeans». Il a pour l’instant cessé la production et la vente. «Dans la situation actuelle, les gens n’ont pas besoin de nouveaux vêtements», dit-il. Au lieu de cela, il passe beaucoup de temps dans son jardin, plante avec ses enfants des haricots, des pommes de terre, des tomates et des poivrons. Il s’attend à ce que les aliments se raréfient en Turquie cet hiver. Ce qu’il plante aujourd’hui «pourra être partagé avec d’autres gens».

Cet article a été publié en exclusivité dans le numéro spécial du magazine de Public Eye paru en juin 2020: «Et maintenant? Les enseignement d’une crise planétaire». Commandez gratuitement votre numéro ou devenez membre de Public Eye pour recevoir notre magazine cinq fois par an.

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