Corruption Mega-deal pétrolier au Gabon : Gunvor à nouveau dans le viseur de la justice suisse
Agathe Duparc, 2 juin 2026
Dans la profession, on parle désormais du « nouveau Gunvor » ou de « Gunvor 2.0 ». Ces formules disent l’ampleur des changements qui ont touché la maison genevoise de négoce en 2025. Entre le départ d’une quinzaine de personnes, la retraite surprise du numéro deux du groupe et la réorganisation des équipes, en passant par le projet avorté de rachat des actifs internationaux du géant russe Loukoïl – suite aux accusations du Trésor américain qualifiant Gunvor de « marionnette du Kremlin » – l’année n’a pas été de tout repos. Elle s’est achevée par le retrait, en décembre, du PDG Torbjörn Törnqvist. À 72 ans, l’actionnaire historique a cédé l’intégralité de ses parts (86 % du capital) à un groupe de cadres dirigeants. Il a été remplacé par Gary Pedersen, qui a le mérite de disposer du précieux passeport étasunien.
Peau neuve et squelettes dans le placard
Fin 2025, en réponses aux spéculations sur l’avenir de Gunvor qui se multipliaient dans le secteur, ses communicants avaient mis en avant la nécessité d’une « remise à zéro […] pour une entreprise dont les perceptions erronées concernant son passé sont devenues une nuisance intenable ». Une allusion aux soupçons persistants de proximité avec le Kremlin en raison du passé russe du groupe, cofondé par Guennadi Timtchenko, un proche de Vladimir Poutine. Un « changement générationnel » était également évoqué.
Comme Public Eye a pu le reconstituer, ce grand « reset » est aussi intervenu alors que Gunvor traversait une grave crise interne : des éléments très embarrassants liés aux dessous opaques d’un marché pétrolier au Gabon commençaient à émerger. Ils ont conduit le Ministère public de la Confédération à perquisitionner, à la mi-mai, le siège de Gunvor à Genève, comme nous l’avons appris. Le parquet fédéral nous a confirmé cette perquisition menée « dans le cadre d'une instruction pénale ouverte contre inconnu(s) pour soupçons de corruption d’agents publics étrangers (art. 322septies CP) », en rapport avec des marchés pétroliers en Afrique, notamment au Gabon.
Sollicitée, Gunvor nous a répondu : « Nous ne pouvons pas commenter vos affirmations. Nous sommes fermement convaincus que vous interprétez mal les informations », ajoutant que dans le cadre d’une « enquête interne », « Gunvor n'a constaté aucun acte de corruption ou de pots-de-vin en rapport avec l'opération Assala ». Celle-ci aurait été réalisée « dans le respect des normes de conformité les plus strictes ».
Ce nouvel épisode pourrait être désastreux pour le groupe, qui a déjà été condamné à deux reprises pour « défaut d’organisation » en lien avec des faits de corruption : une première fois en Suisse, en 2019, dans le cadre de marchés pétroliers au Congo-Brazzaville et en Côte d’Ivoire, puis en 2024, en Suisse et aux États-Unis, pour des pots-de-vin versés en Équateur. Dans le cadre d’un accord de plaider coupable (« Plea Agreement ») conclu avec la justice étasunienne, le groupe s’était alors engagé à suivre de strictes procédures de compliance. En cas de non-respect de celles-ci, le groupe s’expose à de nouvelles sanctions.
Prêt d’un milliard au Gabon et remise de médailles
En juin 2024, la maison de négoce avait réalisé un coup de maître, en s’imposant comme un partenaire stratégique de l’État gabonais et de son nouveau président : le général putschiste Brice Clotaire Oligui Nguema. Arrivé au pouvoir en août 2023, après plus d’un demi-siècle de règne de la famille Bongo, il a fait de la « reprise en main des ressources nationales » son leitmotiv.
Les coulisses de ce méga-deal pétrolier ont déjà été en partie révélées par le média spécialisé Africa Intelligence dans une enquête en deux volets. Public Eye a pu étayer et compléter le tableau avec de nouveaux éléments, sur la base de ses propres investigations.
Évinçant ses concurrents Vitol et Trafigura, Gunvor avait alors accordé un prêt d’un milliard de dollars US à la Gabon Oil Company (GOC). Cette opération a permis à la compagnie pétrolière publique gabonaise d’acquérir, auprès du fonds étasunien Carlyle, les actifs d’Assala Energy, l’un des principaux producteurs de pétrole au Gabon. Elle a ainsi pris le contrôle de ses six blocs pétroliers totalisant plus de 45 000 barils par jour, soit entre 20 et 25 % de la production du pays. En contrepartie de ce prêt remboursable sur 5 ans, Gunvor a obtenu l’exclusivité de la commercialisation du brut extrait de ces blocs, ainsi que celle des barils obtenus par la GOC en sa qualité d’actionnaire dans d’autres champs pétroliers (cost oil). Un véritable jackpot !
Le contrat signé entre Gunvor Middle East DMCC (la filiale du groupe à Dubaï) et la GOC, dont Public Eye a eu copie, prévoie l’enlèvement d’au moins 58 millions de barils d’ici avril 2029, avec une marge de 0,10 dollars par baril, hors frais de transport et logistiques. Africa intelligence a calculé que les bénéfices réalisés par Gunvor, en incluant le paiement des intérêts du prêt, pourraient atteindre 200 à 250 millions de dollars sur 5 ans. Avec l’explosion des prix du pétrole, ils devraient être encore plus élevés.
« Gunvor est fier d’avoir été choisi comme partenaire du Gabon pour cette acquisition stratégique », se félicite alors Stéphane Degenne, le codirecteur du trading et numéro deux du groupe, qui a supervisé toute l’opération. Six jours plus tard, le haut cadre est élevé au rang d’officier de l’Ordre national du Mérite gabonais par le président Oligui Nguema, au côté de deux autres employés de Gunvor.
Un conseiller sort de sa boîte
Cet enthousiasme va brutalement retomber quand, le 16 janvier 2025, ce même Stéphane Degenne reçoit un courriel intitulé « URGENT : mise en demeure », avec copie à Marcellin Simba Ngabi, le directeur général de la GOC. Le message, que nous avons pu consulter, a été envoyé par Mohamed Dagdag, un homme d’affaires franco-marocain qui constate « un retard préoccupant dans le règlement des honoraires fixes et des success fees » liés à sa mission. Sa société Vakana Invest (Vakana), basée aux Émirats arabes unis et au Maroc, est spécialisée dans le conseil en investissement. Elle aurait, selon lui, joué un « rôle déterminant dans la facilitation du financement de l’Asset Assala », « en tant qu’acteur advisory de premier plan combinant lobbying politique, conseil stratégique et représentation technique auprès des parties prenantes ». Mohamed Dagdag menace de déclencher « une judiciarisation » de l’affaire, si ses demandes de règlement amiable restent sans réponse, précisant avoir déjà fait appel à plusieurs cabinets d’avocat·e·s.
Le courriel mentionne un « signalement préliminaire » enregistré auprès des tribunaux de Dubaï (Dubaï Court). Rédigé en arabe et en anglais, ce document, que nous avons pu consulter, indique que Gunvor lui doit alors la somme de 13,238 millions de dollars US. Une somme qui atteindrait aujourd’hui plus de 16 millions avec les pénalités de retard.
S’agit-il d’un coup de bluff, comme on en voit souvent autour de ces gros marchés pétroliers, qui attirent toutes sortes d’aventuriers ? Ou, au contraire, est-ce la démonstration qu’en dépit des engagements affichés, Gunvor continue de faire appel à des intermédiaires ?
Tolérance zéro !
Fin 2020, rejoignant d’autres traders comme Trafigura et Glencore, le groupe avait médiatisé sa décision de renoncer aux services d’agents. Ces intermédiaires ou consultants sont réputés pour leurs informations, ainsi que leurs capacités à ouvrir des portes sur certains marchés, parfois au prix de pratiques moins avouables, comme le versement de pots-de-vin à des fonctionnaires. En Équateur, les justices suisse et étasunienne ont ainsi pu démontrer que Gunvor avait graissé la patte de hauts responsables équatoriens par l’entremise de deux consultants en pétrole équato-espagnols, dont Public Eye a relaté les aventures.
Évoquant les « leçons du passé », le PDG Torbjörn Törnqvist expliquait ce choix, promettant que l’entreprise allait désormais tout mettre en œuvre pour garantir l’application de sa politique de conformité fondée sur une « tolérance zéro ». « Si cela doit nous faire perdre des contrats, qu’il en soit ainsi », ajoutait-il, grand seigneur.
Selon nos informations, cette ligne de conduite n’aurait pas été respectée au Gabon.
Organisateur d’une rencontre avec le président
Plusieurs éléments attestent du fait que Mohamed Dagdag a bien joué un rôle de facilitateur dans l’obtention du contrat – du moins dans la phase initiale du projet.
Comme l’a révélé Africa Intelligence et comme nous avons pu le confirmer, c’est lui qui a œuvré à l’organisation, en janvier 2024, d’un dîner parisien auquel ont été conviés deux employés de Gunvor, parmi lesquels Guillaume Letessier, à cette époque responsable du développement en Afrique et directeur de Gunvor Middle East DMCC à Dubaï. L’homme travaille sous les ordres de Stéphane Degenne. Le but : leur présenter un contact très précieux. Il s’agit de l’ancien vice-président du Gabon (2017 à 2019) Pierre-Claver Maganga Moussavou, qui dispose alors d’un « mandat spécial » du président pour rechercher des investisseurs.
Dix jours plus tard, la présidence gabonaise adresse une lettre d’invitation aux deux collaborateurs de Gunvor ayant participé à ce repas, ainsi qu’à une troisième employée du groupe. On y lit : « votre manifestation d’intérêt de partenariat pour des projets d’investissement au Gabon » a été adressée au président Oligui Nguema « par l’entremise de Monsieur Mohamed Mao Dagdag ».
Guillaume Letessier est finalement reçu, le 15 février 2024, au palais présidentiel, aux côtés de l’ancien vice-président et de Mohamed Dagdag. Il s’y rend seul, alors qu’une règle, encore informelle à l’époque, au sein de Gunvor veut que les rencontres avec des personnes politiquement exposées (PEP) se tiennent à deux. La discussion porte principalement sur le financement du rachat des actifs d’Assala, mais sont aussi abordés des projets de construction de route soutenus par Vakana.
La présidence gabonaise ne cache pas sa satisfaction. Elle relaie la rencontre sur les réseaux sociaux, publiant plusieurs photographies, ainsi qu’une vidéo YouTube dans laquelle l’employé de Gunvor prononce quelques mots. Plusieurs médias gabonais reprennent l’information.
Quatre jours plus tard, la présidence gabonaise adresse une invitation au grand patron Torbjörn Törnqvist : « J’ai l’honneur de vous inviter à séjourner à Libreville, du 21 au 25 février 2024, en vue de poursuivre les discussions relatives à votre offre de partenariat », lit-on dans ce courrier qui mentionne à nouveau le rôle d’entremetteur joué par Mohamed Dagdag.
La rencontre n’a jamais eu lieu, mais le dossier progresse à pas de géant. Comme l’a raconté Africa Intelligence, Gunvor poursuit les négociations avec le directeur général de la GOC, Marcellin Simba Ngabi, arrachant finalement le fabuleux deal.
Le conseiller franco-marocain a-t-il été de la partie jusqu’au décaissement, en juin 2024, du prêt d’un milliard de dollars ? Public Eye n’a pas été en mesure de trancher cette question.
Un contrat de prestation de services
Mohamed Dagdag se prévaut de l’existence d’un accord-cadre (« Framework agreement ») qui aurait été conclu entre Gunvor Middle East DMCC et Vakana, le 14 février, à la veille de la rencontre présidentielle. Dans ce contrat en 12 points, auquel Public Eye a eu accès, VAKANA Investment In Commercial Enterprises & Management Co. LLC (le nom complet de la société), représentée par Mohamed Dagdag, s’engage à fournir des services de conseil, d’analyse et d’assistance technique, dans le cadre du projet Assala. L‘article 2 mentionne une palette de rémunérations allant de 5100 à 3400 dollars par jour, avec en cas de signature du marché, des honoraires (success fees) de « 1,25 % (hors TVA) du montant total des investissements réalisés dans des actifs pétroliers et énergétiques ».
L’accord prévoit que Vakana puisse faire appel à des tiers pour fournir des prestations (sous-traitance). Il est précisé que Gunvor pourra utiliser d’autres entités commerciales pour rémunérer Vakana et son représentant. Cette pratique dite du « tiers payeur » n’est pas illégale, mais elle reste peu transparente. Estampillé « confidentiel », le document porte le tampon de Gunvor Middle East DMCC ainsi que la signature de son directeur de l’époque, Guillaume Letessier. Il sera mentionné quelques mois plus tard dans le signalement adressé à la Cour de Dubaï.
Selon nos informations, Mohamed Dagdag et sa société ont été soumis par Gunvor à une procédure KYC – Know Your Costumer ou « connaissance du client ». Dans un échange de courriels datés du 16 février 2024 que nous avons pu consulter, la personne qui supervise ces opérations au sein du service compliance demande au franco-marocain de lui fournir une liste de pièces concernant Vakana et ses activités. Comme nous l’avons appris, l’homme d’affaires n’est pas un inconnu, puisque, selon nos informations, il aurait déjà été soumis à cette procédure quelques mois auparavant en raison de son intervention sur un petit deal pétrolier à São Tomé qui ne s’est jamais réalisé.
Défraiement via un agent maritime
La question de ses honoraires s’est très vite posée. Dans un échange WhatsApp du 9 février 2024, soit quelques jours avant l’audition avec le président gabonais, Mohamed Dagdag mentionne à Guillaume Letessier les dépenses d’hôtel et d’avion faites par sa société Vakana pour se rendre à Libreville, ainsi que ses « frais de représentation de mission (moi) ». « Fais-moi une facture globale, je le ferai payer par ailleurs. Adresse à New Maritime DMCC », lui répond l’employé de Gunvor.
New Maritime DMCC ? Basée à Dubaï depuis 2017, cette agence de services maritimes avait initialement enregistré son siège à Genève en 2015, où elle conserve sa principale antenne. Bien connue dans le milieu des négociants, elle offre toute une gamme de prestations, comme le suivi de l’accostage des cargaisons, le paiement des frais de quai et de capitainerie ou encore l’aide à la gestion documentaire.
Selon nos informations, Clearlake Shipping – la filiale de transport maritime de Gunvor qui affrète des tankers – fait régulièrement appel à New Maritime DMCC. En avril 2022, l’agent maritime a, par exemple, adressé une facture d’un montant de plus de 132 000 dollars, payable sur son compte UBS en Suisse à Carouge, à Clearlake Tallin, pour le déchargement au port de Walvis Bay, en Namibie, d’un tanker de produits pétroliers. Mais il n’est à priori pas dans sa mission de rémunérer un conseiller qui a effectué des prestations pour Gunvor.
Public Eye a pu consulter une facture du 22 février 2024 envoyée par Vakana à New Maritime DMCC pour un total de 51 250 euros, soit 20 000 euros pour « conseil et stratégie/lobbying » et 22 750 euros pour « déplacement en avion, transport, taxi hôtel », avec 8500 euros de TVA. Elle est suivie d’une facture de rappel datée du 2 mars.
Invisibiliser l’intermédiaire
Il semble que la machine se soit ensuite grippée. Comme nous l’avons appris, à Genève, le service compliance de Gunvor s’inquiète des conséquences réputationnelles que pourrait avoir la première entrevue de février 2024 au palais présidentiel. Sa médiatisation n’était pas prévue, et le négociant aurait été mis devant le fait accompli. Sur les photos, c’est Mohamed Dagdag qui sert la main du président, aux côtés de l’employé de Gunvor, plus en retrait. De quoi susciter des interrogations.
Gunvor aurait ainsi décidé de se couvrir, en lui demandant de signer une lettre de renonciation, avec la promesse de s’arranger autrement pour le payer. Un argument massue aurait été utilisé pour le convaincre : il s’agirait de ne pas s’attirer les foudres du département de la justice étatsunien (DOJ) avec lequel Gunvor a signé un accord de plaider coupable (« plea bargain ») lors de sa condamnation en mars 2024 dans l’affaire équatorienne. La société de trading avait dû payer une amende de plus de 661 millions de dollars. Elle s’est engagée à renforcer son programme de mise en conformité et ses contrôles internes, en veillant à respecter les 23 points énoncés en annexe C du Plea Bargain dans un document intitulé « programme de conformité d’entreprise » (« corporate compliance program »). Elle doit également rendre compte chaque année des progrès accomplis en la matière pendant une durée de trois ans. En cas de non-respect, Gunvor s’exposerait à une prolongation de cette obligation de monitoring, voire à de nouvelles poursuites en cas de récidive.
L’accord a été visé en plus haut lieu par Stéphane Degenne et Jean-Baptiste Leclercq, le directeur du service juridique (CLO). Dans l’annexe en 23 points, le recours à un « agent » ou à un « partenaire commercial » n’est pas interdit, mais « lorsque cela s’avère nécessaire et approprié », il doit s’accompagner de solides garde-fous, comme des formations régulières, des déclarations et engagements écrits anti-corruption dans les contrats ou le droit de procéder à des audits « des livres et des registres de l’agent ». Or rien de tout cela n’aurait été mis en place avec Mohamed Dagdag.
Ce dernier va finalement céder : le 5 avril 2024, dans une lettre adressée à Gunvor SA dont nous avons eu copie, il certifie que ni lui ni sa société Vakana « n’agissent ou n’ont agi pour le compte ou au nom de Gunvor ou de l’une de ses filiales/sociétés affiliées », et qu’ils n’ont jamais reçu la « proposition de travailler comme intermédiaire pour le groupe Gunvor », et enfin « qu’aucun avantage » ne leur a été proposé ou promis. Il joint à cette lettre une copie de son passeport.
Factures via des société écrans
La situation est paradoxale : d’un côté, il existe un contrat de prestation de services entre Vakana et Gunvor Middle East DMCC ; de l’autre, une lettre de renonciation dûment signée et adressée à Gunvor SA affirme que l’homme d’affaires franco-marocain et sa société n’ont jamais travaillé pour le groupe, n’ont reçu aucune proposition et n’ont pas touché un centime.
Mohamed Dagdag continue à réclamer le paiement de ses frais, mais il passe désormais par des sociétés offshores – une manière de masquer son identité. Le 10 mai 2024, Blueco Ship Management PTE LTD, basée à Singapour, facture ainsi à New Maritime DMCC la somme de 25 000 dollars US payable sur un compte à la Standard Chartered Bank (Hong Kong) LTD avec comme justificatif « Commercial marketing and Logistic Services » pour la période allant de janvier à mars 2024.
Mais les choses trainent. Fin mai 2024, dans un échange de courriels dont nous avons eu copie, Mohamed Dagdag se plaint auprès du patron de New Maritime de ne pas avoir reçu un versement promis. Le 6 juin 2024, il lui adresse en six pièces jointes des factures, mentionnant les noms de différentes sociétés, dont Blueco.
Selon nos informations, il aurait touché près de 70 000 dollars à travers ce mécanisme opaque.
La lettre d’un avocat genevois
Le conseiller ne s’arrête pas à ces sommes plutôt modestes. Une fois l’accord pétrolier signé avec les Gabonais, il fait valoir des prétentions financières en millions de dollars auprès de Guillaume Letessier, son principal interlocuteur. En dépit de la lettre de renonciation du 5 avril 2024, il n’hésite pas à publier, trois mois plus tard, un communiqué de presse vantant le rôle joué par Vakana dans le deal gabonais, illustré de deux photos. Un texte qui est consultable sur son compte Linkedin.
Mohamed Dagdag a loué les services d’un avocat genevois. Dans un courrier adressé le 20 novembre 2024 sur le mail privé de Guillaume Letessier, le conseil suisse écrit : « Mes mandants (ndlr : la société Vakana Investments in Commercial Enterprises & Management CO. L.L.C et son représentant Mohamed Dagdag) m’informent avoir des prétentions en rémunération à l’encontre de Gunvor en lien avec l’acquisition de l’asset pétrolier « Assala » ; ils disposent d’un dossier solide et documenté, constitué principalement d’échanges WhatsApp, de messages audio et de témoignages ». Le courrier évoque la possibilité de s’adresser directement « à l’équipe de Gunvor à Genève », notamment Torbjörn Törnqvist et Stéphane Degenne, ainsi qu’aux « autorités judiciaires compétentes ».
Vent de panique chez Gunvor
Selon nos informations, Stéphane Degenne aurait été informé de ce courrier, conseillant à son subalterne de ne pas avertir le service compliance et de repousser les demandes du franco-marocain en obtenant l’appui du président gabonais. D’autant plus que, comme l’a révélé Africa Intelligence, deux autres intermédiaires au pedigree plutôt suspect se sont manifestés, réclamant leur dû. Ils lâchent finalement l’affaire, contrairement à Mohamed Dagdag. En janvier 2025, l’envoi de la fameuse « mise en demeure » met le feu aux poudres.
Cette fois-ci, Stéphane Degenne est contraint de tirer la sonnette d’alarme. Le dossier est transmis au service compliance ainsi qu’à Jean-Baptiste Leclercq, le chef du service juridique, qui supervise le programme « Droit, conformité et éthique » au sein du groupe. Arrivé en 2011 chez Gunvor, ce juriste a traversé les deux scandales de corruption sans perdre de plumes. Point important : Il est l’administrateur-président et le directeur de la société Clearlake SA, l’antenne genevoise de Clearlake Shipping, qui utilise les services de New Maritime.
Un audit interne est déclenché pour savoir si le deal gabonais a été entaché de corruption. Début février 2025, Guillaume Letessier est mis à la porte. Puis fin mars, son supérieur Stéphane Degenne – pilier de la maison depuis 2007, dont le nom était apparu dans les affaires congolaise et équatorienne sans qu’il ne soit inquiété par la justice – annonce sa retraite anticipée. Personne ne l’imaginait si proche puisqu’il a 56 ans. La responsable du financement structuré, qui a travaillé sur le deal gabonais, donne également sa démission en juin 2025. Enfin, en juillet, la société Gunvor Middle East DMCC est quasiment démantelée, la totalité des cadres ayant démissionnés.
À la même période, une dizaine de personnes sans lien avec l’affaire gabonaise quittent le groupe. La communication du groupe parle d’un « changement générationnel ».
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Keystone / Martial Trezzini
Un circuit parallèle pour payer les intermédiaires ?
À l’interne, la direction de Gunvor est fébrile, car au-delà du dossier gabonais, c’est un système de contournement des règles de compliance qui pourrait être mis au jour.
Selon nos informations, la société New Maritime aurait été utilisée, ces dernières années, pour rémunérer d’autres intermédiaires et agents commerciaux qui travaillaient en toute discrétion pour Gunvor. Plusieurs sources nous on décrit la manière dont ce système fonctionnerait : New Maritime aurait facturé à Clearlake Shipping – la filiale de Gunvor chargée du shipping – des frais de déchargements dans un port identifié. Ces frais auraient été surévalués, et la différence aurait été conservée par l’agent maritime afin de régler diverses factures pour le compte de Gunvor.
Au Cameroun, Gunvor aurait eu recours aux services d’un intermédiaire local chargé de faciliter l’obtention d’appels d’offres sur des volumes d’essence. À l’automne 2023, la société qu’il utilisait alors – Goods Services and Consulting FZCO basée Dubaï – a fait parvenir à New Maritime DMCC une facture de 25 500 euros pour des frais de consulting (« consultancy fees ») payables à la banque WIO Bank à Abu Dhabi. Le 11 septembre 2023, son compte a été crédité de ce montant depuis le compte UBS de New Maritime DMCC en Suisse.
Contacté au téléphone par Public Eye, cet homme, dont nous ne connaissons que le prénom, a confirmé qu’il travaillait à l’époque pour Gunvor et qu’il était en contact avec Stéphane Degenne et Guillaume Letessier. Il a toutefois écourté la conversation lorsque nous l’avons interrogé sur New Maritime. Depuis il est injoignable. Nous lui avons fait parvenir une liste de questions à laquelle il n’a pas répondu..
Jusqu’en mars 2025, Gunvor travaillait aussi avec un intermédiaire sud-africain dont nous avons l’identité complète. Dans un courriel adressé à Gunvor au printemps 2025, il se plaint d’avoir été mis à l’écart d’un important projet, rappelant sa « longue relation avec Gunvor via plusieurs entités au cours des huit dernières années ». Une relation qui s’est nouée en 2017. Selon nos informations, cet homme aurait également été rémunéré via New Maritime. Il n’a pas donné suite à nos demandes.
Ces pratiques interrogent sur la réalité des engagements anti-corruption d’un groupe déjà épinglé deux fois par la justice, et qui pourrait faire face à une troisième procédure judiciaire en Suisse. Vous avez dit « Gunvor 2.0 » ?
Nous avons envoyé à Gunvor une liste de questions détaillées. La firme nous a fait parvenir la réponse suivante, citée dans son intégralité : « En raison d'obligations de confidentialité et du manque de temps imparti pour examiner votre demande, Gunvor n'est pas en mesure de répondre à vos questions. Il convient toutefois de préciser que certaines de vos déclarations contiennent des informations erronées. Nous tenons à rappeler que Gunvor a cessé de recourir à des agents commerciaux en novembre 2020 et qu’elle applique strictement cette politique depuis lors dans le cadre de son dispositif de conformité. À l’issue d’une enquête interne approfondie, Gunvor affirme que la transaction Assala a été menée dans le respect des normes de conformité les plus strictes. Tous droits réservés. »
En réponse aux questions que nous lui avons adressées, Guillaume Letessier a répondu qu’il ne souhaitait pas « commenter ce sujet ». Son ancien supérieur, Stéphane Degenne, n’a pas donné suite à nos demandes.
Interrogé sur son rôle, Mohamed Dagdag nous a fait parvenir cette réponse : « J’ai été mandaté par Gunvor Middle East DMCC pour les accompagner au Gabon dans le cadre du projet Assala, avec pour mission de les conseiller sur les aspects techniques, commerciaux et financiers. La lettre de renonciation évoquée dans vos questions a été totalement initiée par Gunvor DMCC. Il m’a été intimé de la signer pour me permettre d’être rémunéré en exécution des clauses contractuelles. Je considère aujourd’hui avoir été victime et ma société a été totalement lésée dans cette affaire. Une procédure judiciaire est en cours, et j’entends faire valoir pleinement mes droits devant les juridictions compétentes. Conformément aux conseils de mes avocats qui me rappellent la clause de confidentialité du contrat – « Framework Agreement » – signé avec Gunvor, et en l’état de la procédure en cours, je ne ferai pas davantage de commentaires »
L’ancien vice-président Pierre-Claver Maganga Moussavou nous a répondu : « Mon rôle s’est arrêté dès que j’ai mis en contact Gunvor avec l’État gabonais et que je me suis assuré que tout allait bien ». « Je n’ai reçu aucune rémunération », assure-t-il.
Sollicité le directeur de New Maritime Group n’a pas répondu à nos questions.