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Les affaires troubles de Glencore en RDC

En décembre 2017, Public Eye a déposé une dénonciation pénale au Ministère public de la Confédération concernant les activités menées par le géant suisse des matières premières Glencore en République Démocratique du Congo. Nous demandons que les nombreux indices de malversations entourant l’acquisition de mines de cuivre et de cobalt, dénoncés de longue date par la presse et des ONG, soient enfin investigués au-delà des moyens que permet l’enquête journalistique.

Cette histoire fait penser à un blockbuster hollywoodien, avec comme personnage central un magnat du diamant associé à « la plus grande société dont vous n’avez jamais entendu parler », Glencore. Voilà plus de cinq ans que la presse et des ONG décortiquent les affaires troubles du géant zougois et Dan Gertler en RDC, un pays emblématique des ravages de la malédiction des ressources. En novembre 2017, les Paradise Papers, publiés par le Consortium international des journalistes d’investigation, ont mis en lumière de nouveaux éléments explosifs sur ce partenariat à haut risque.

Association sulfureuse

La trame, en quelques mots ? En 2009, Glencore a obtenu de l’Etat congolais des licences pour extraire du cuivre et du cobalt à des conditions très avantageuses. Pour faire main basse sur ces joyaux, la société zougoise s’est associée avec Dan Gertler, un homme d’affaires très controversé. A plusieurs reprises, Glencore a affirmé avoir mené des examens de conformité approfondis avant de s’allier à Gertler. Pourtant, sa mauvaise réputation était notoire en 2007, lorsque le géant minier a entamé sa collaboration avec lui. Sa proximité avec le président Kabila, auquel il aurait livré des armes en 2001 en échange du monopole sur la vente des diamants de la RDC, ainsi qu’avec le numéro 2 du régime, Augustin Katumba Mwanke, avaient déjà été épinglée par l’ONU et le parlement congolais. En 2001, un rapport d’experts destiné au Conseil de sécurité qualifiait même les transactions de Gertler dans le domaine des diamants de « cauchemar pour le gouvernement de la RDC ». Une odeur de soufre qui n’a pas freiné Glencore.

Public Eye

Nouvelles révélations

Les Paradise Papers ont dévoilés de nouveaux éléments venant attester du rôle central joué par Gertler dans les opérations de la multinationale en RDC. En particulier : à travers Katanga Mining, une société dont Glencore était sur le point de prendre le contrôle, le géant zougois a mandaté l’homme d’affaires israélien pour négocier avec les autorités congolaises, à plusieurs reprises entre 2008 et 2009. Ces décisions ont été prises en présence d’Aristotelis Mistakidis, le « Monsieur cuivre » de Glencore.

A la suite d’un prêt de 45 millions de dollars concédé par le géant zougois à Gertler, et conditionné au succès des négociations, Katanga a obtenu une réduction substantielle du « pas de porte » (permis d’exploitation minière), qui est passé de 585 à 140 millions de dollars. Selon l’ONG Resource Matters, la firme suisse aurait ainsi payé à Gécamines, la compagnie étatique qui attribue les licences, quatre fois moins que la majorité de ses concurrents. Une très mauvaise opération pour la RDC, qui aurait perdu l’équivalent d’un dixième de son budget, alors que près de 80 % de la population congolaise vit avec moins de deux dollars par jour. Glencore et Gertler nient toutes pratiques illégales.

Un partenaire devenu gênant

Glencore et Gertler ont entretenu des liens constants jusqu’en février 2017. La société suisse a finalement pris ses distances à la suite d’une décision rendue en septembre 2016 par la justice américaine pour corruption contre le fonds d’investissement Och-Ziff. Cet accord judiciaire montre que plus de 100 millions de dollars de pots-de-vin avaient été versés en dix ans à des officiels congolais, notamment par un homme d’affaires israélien. Cet homme a été identifié par de nombreux médias comme étant Dan Gertler.

Cette affaire commence à sentir le roussi pour Glencore. Elle intéresse désormais les autorités boursières canadiennes, où Katanga est cotée. La Commission des Valeurs Mobilières de l’Ontario cherche à déterminer si la société minière a suffisamment informé les investisseurs des risques de corruption liés à ses activités en RDC. Dans la foulée, Aristotelis Mistakidis a démissionné du conseil d’administration de Katanga.

La justice suisse doit agir

Les autorités helvétiques ont de longue date été rendues attentives aux affaires troubles entre Glencore et Gertler, pointées du doigt dès 2012 par l’ONG britannique Global Witness. Interpellé sur cette question, le Conseil fédéral rappelait alors qu’il attendait de telles sociétés qu’elles se conforment à « des exigences particulièrement strictes en matière de diligence raisonnable ». Il ajoutait que

le risque potentiel pour la réputation de la Suisse dépend aussi des efforts de notre pays pour lutter contre ce genre de délits.

Pourtant, ni les autorités fédérales ni les autorités de poursuite pénale ne se sont intéressés à cette affaire.

Public Eye a demandé au Ministère public de la Confédération d’ouvrir une procédure afin de faire toute la lumière sur les soupçons qui entourent les activités menées par la firme zougoise dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. La justice doit notamment déterminer si, dans le cadre d’opérations qui se sont révélées très lucratives, Glencore a failli, en tant que société, à prévenir des comportements illicites. Public Eye suivra avec attention les suites données à cette dénonciation.