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Salaire vital

La plupart des entreprises de la mode fonctionnent aujourd'hui sur le même modèle: d’une part elles délocalisent les étapes de production qui nécessitent beaucoup de travail et nuisent à l'environnement dans des pays où la main-d'œuvre est bon marché pour réduire autant que possible les coûts; d’autre part elles vendent les biens de consommation produits sur des marchés lucratifs.

Dans le monde, quelque 60 millions de personnes travaillent dans les industries textile et vestimentaire ainsi que dans la fabrication de chaussures. Refuser de verser à ces personnes un salaire vital revient à violer les droits humains. De nombreuses grandes entreprises de la mode ont leur siège en Suisse, et c’est là qu’elles planifient leurs activités commerciales dans le monde entier. La plupart de ces entreprises ne s'engagent pas à verser un salaire vital et font des affaires sur trois plans: dans les pays producteurs, elles bénéficient de prix d'achat très bas dans les usines; en Suisse, elles profitent d’une part des marchés lucratifs pour écouler leurs produits et, d’autre part, de taux d'imposition intéressants.

Asia Floor Wage - Comment vivent les vraies victimes de la mode ? Des ouvrières témoignent de leurs conditions de vie précaires et de leur lutte pour un salaire vital. Notre experte Christa Luginbühl explique pourquoi ce sont avant tout les grandes marques qui ont la responsabilité - et la possibilité - d’agir.


Qu'est-ce qu'un salaire vital ?

La définition proposée par la CCC est conforme aux conventions 95 et 131 de l’OIT, aux recommandations 131 et 135 de l’OIT et à l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’homme: «tout salaire ou toute allocation versé(e) en contrepartie d’un travail standard doit au minimum correspondre au salaire minimum légal ou pratiqué dans un secteur donné, et doit toujours suffire au travailleur à subvenir à ses besoins élémentaires et à ceux de sa famille, tout en lui laissant une part de revenu discrétionnaire.»

Plus précisément, pour la CCC, un salaire vital:

  • s’applique à tous les travailleurs: aucun salaire ne peut lui être inférieur;
  • est versé dans le cadre d’une semaine de travail standard, qui ne peut en aucun cas dépasser 48 heures;
  • est composé d’un salaire de base pour une semaine de travail standard, paiement d’allocations, de primes ou d’heures supplémentaires non compris;
  • couvre les besoins élémentaires du travailleur et de sa famille, en supposant qu’une famille soit constituée de deux adultes et de deux enfants;
  • laisse au travailleur une part de revenu discrétionnaire, le montant de ce revenu représentant au moins 10 % du montant nécessaire à ses besoins élémentaires.

Des salaires en chute libre

Les salaires minimums légaux versés aux ouvrières textiles en Asie, en Amérique latine, en Afrique et en Europe de l'Est se situent en règle générale bien en dessous du niveau du salaire vital et ne couvrent la plupart du temps que 15 à 60 % des dépenses quotidiennes d'une famille de quatre personnes.

declarationdeberne

Les pays dans lesquels nos vêtements sont produits se livrent une concurrence acharnée. L'industrie locale est largement dépendante des investissements des pays riches; dans des pays comme le Bangladesh ou le Cambodge, les textiles représentent environ 80 % des exportations. Du fait de cette dépendance, les gouvernements nationaux orientent leur loi du travail de façon à rendre l’installation d’un site de production sur leur territoire le plus attractif possible pour les investisseurs. Les salaires minimums sont donc fixés très bas et les syndicats sont victimes de mesures d'intimidation, voient leurs droits limités ou sont carrément interdits.

Les conséquences sont dramatiques: pour pouvoir joindre les deux bouts, les couturières multiplient les heures supplémentaires.

Le coût de la vie augmente mais le salaire minimum reste le même

Souvent, les années passent et le salaire minimum n'évolue guère. Ainsi, même si l'inflation est importante, les salaires ne sont pas adaptés. Au Bangladesh, par exemple, le salaire minimum légal, fixé à 950 takas (soit environ 11 francs) par mois, n'a pas changé entre 1995 et 2006. En 2006, il a été adapté, passant à 1162 takas (soit environ 20 francs) par mois; toutefois, depuis 1995, le prix du riz, base de l’alimentation dans le pays, a fortement augmenté. Les ouvrières n'ont donc pas profité de cette adaptation. Après d'importantes manifestations au cours de l'été 2010, le salaire minimum a augmenté de près de 80 % au 1er novembre 2010.

Toutefois, le nouveau salaire minimum, fixé à 3000 takas (35 francs) ne couvre même pas le quart des dépenses quotidiennes moyennes d'une famille de quatre personnes et, avec une inflation moyenne variant entre 7 et 11 %, le pouvoir d'achat n'arrête pas de baisser depuis 2010. Parallèlement, les défenseurs des droits du travail et des droits humains subissent une vague de répression: après les manifestations, des unités spéciales de police ont été créées, sous le nom de «industrial police», dans le but d’empêcher d'éventuels soulèvements dans les usines.

Ce qui se passe au Bangladesh se produit sous des formes similaires dans d'autres pays producteurs: les salaires minimums légaux sont si bas qu'ils ne permettent pas de vivre. Les travailleurs et travailleuses qui s'engagent pour défendre leurs droits subissent des pressions et sont victimes de menaces. Le plus grave, c'est que ces violations des droits du travail et des droits humains permettent aux pays de production d’offrir des avantages aux investisseurs internationaux.

Les salaires vitaux peuvent et doivent devenir une réalité!

Public Eye Vidéo de la DB/Public Eye et de la Clean Clothes Campaign (2010)

 

Le droit à un salaire vital est un droit humain

Le droit à un salaire vital est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, à l'article 23, alinéa 3:

«Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu'à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s'il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.»

En outre, l'Organisation internationale du travail (OIT) de l'ONU a inscrit le droit à un salaire vital dans diverses conventions, notamment:

  • les conventions 131 et 156 et les recommandations 131 et 135,
  • la Déclaration de l’OIT sur la justice sociale pour une mondialisation équitable de 2008,
  • la Constitution de l’OIT de 1919
  • et la Déclaration de Philadelphie de 1944.

D'un point de vue structurel, les grandes marques disposent de moyens importants pour la mise en œuvre de mesures, tant au niveau politique qu'économique. Elles peuvent établir des normes pour ce qui est de la structure des prix et des conditions de travail. Ce sont elles qui peuvent, en première ligne, influencer la mise en œuvre du versement d'un salaire vital. Aujourd'hui, de nombreuses entreprises disent vouloir assumer leurs responsabilités dans les faits et font savoir qu'elles s'engagent pour des conditions de production durables. Leur engagement devrait se fonder sur le versement d'un salaire vital, qui est à la base de la durabilité sociale: or, pour 99 % des grandes marques, ce n’est pas le cas.

Un modèle de salaire vital: l'Asia Floor Wage Campaign

L'Asia Floor Wage Campaign (AFW), fondée en 2009, rassemble une septantaine d'ONG, de syndicats et de groupes d'experts asiatiques dans le but d'élaborer un modèle pour le calcul du salaire vital et de définir des exigences salariales communes. Cette démarche permet de réagir aux affirmations des grandes marques, selon lesquelles mettre en œuvre un salaire vital n'est pas possible.

L'AFW est organisée en alliance régionale et a pour but de faire augmenter le niveau des salaires dans l'industrie vestimentaire dans toute l'Asie ainsi que de rendre son modèle accessible à d'autres régions de production (notamment en Amérique latine, en Afrique et en Europe de l'Est). L'idée est d'éviter que, après que les salaires auront été adaptés à certains endroits, les grandes marques ne délocalisent leur production dans des pays meilleur marché et fassent encore augmenter la pression sur les prix et la concurrence. La Campagne Clean Clothes, en collaboration avec des organisations partenaires locales en Asie, a soutenu la démarche de l'Asia Floor Wage Alliance.

L'AFW s'engage au niveau local, propose des formations professionnelles aux travailleurs et travailleuses et soutient l'organisation de syndicats dans les pays producteurs. En outre, elle est l'interlocuteur des grandes marques pour les négociations régionales.

Qu'est-ce que l'Asia Floor Wage?

cleanclothescampaign Comment calculer les salaires vitaux selon le modèle de l'Asia Floor Wage (en anglais)

 

10 étapes sur la voie du salaire vital

L’Asia Floor Wage Campaign propose dix étapes pour mettre en œuvre le versement d’un salaire vital. Comme toutes les étapes sont interdépendantes, des progrès doivent être réalisés en parallèle sur tous les plans.

L’entreprise:

1.   s’engage, dans son code de conduite, à verser un salaire vital;

2.   garantit la liberté syndicale sur toute sa chaîne de production et encourage activement la collaboration avec les syndicats dans les pays de production, de sorte que les ouvriers et ouvrières puissent s’organiser librement ainsi que défendre et revendiquer leurs droits;

3.   engage un dialogue direct avec les syndicats et les ONG de défense des droits du travail;

4.   s'engage publiquement en faveur d'un référentiel de salaire vital;

5.   adapte ses politiques d’achat (y compris la structure de prix) pour permettre le paiement d’un salaire vital;

6.   mène des programmes pilotes destinés à augmenter les salaires, en collaboration les fournisseurs, les syndicats et les organisations de défense des droits du travail;

7.   soutient publiquement les revendications des ouvriers et ouvrières, des syndicats et des ONG en faveur d'une hausse des salaires minimums pour que ceux-ci correspondent au salaire vital, et se positionne clairement face aux gouvernements des pays producteurs en faveur d'un salaire vital en garantissant que la mise en œuvre d’un tel salaire ne conduira pas à une délocalisation de la production;

8.   communique de manière transparente et publiquement les informations relatives aux activités de l’entreprise et à la chaîne de production, ainsi que les démarches entreprises pour garantir le versement d’un salaire vital;

9.   collabore avec d’autres entreprises, les syndicats et les ONG à la mise en œuvre d’un salaire vital (p. ex. en adhérant à une initiative de vérification multipartite crédible);

10.  élabore et publie un plan de mise en œuvre pour le versement d’un salaire vital (incluant les différentes étapes prévues et le calendrier).

Le versement d’un salaire vital ne dépend pas des prix, mais de la volonté politique des grandes marques. Quelques centimes suffisent pour faire la différence dans les pays producteurs.