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La plupart des jeans au style «usé» ou «vintage» que nous portons sont traités dans des conditions dangereuses. Afin d’obtenir cet effet à la mode, les travailleurs dans les pays producteurs sont contraints de sabler les jeans manuellement. Les jeans sablés ont un prix: la santé et parfois la vie des sableurs.

Chaque année, près de cinq milliards de jeans sont produits dans le monde. Depuis le milieu des années 1980, on trouve des jeans au style «usé» sur le marché. Si, au départ, seules quelques marques comme Diesel et Replay en proposaient dans leur assortiment, ces modèles sont devenus de plus en plus nombreux dans les rayons des magasins au cours de la dernière décennie. Pour répondre à l’explosion de la demande, la technique du sablage manuel s’est généralisée. Bien que le sablage soit une technique relativement récente dans l’industrie textile, ses effets sur la santé sont connus de longue date dans d’autres contextes: au sein de l’Union Européenne, le sablage manuel au moyen de matériaux abrasifs à base de silice est interdit depuis 1966.

En règle générale, les vêtements que nous portons sont produits dans des pays où la législation du travail est lacunaire. De ce fait, depuis les années 2000, les ateliers de sablage se situent surtout dans des pays comme la Turquie, la Chine, la Syrie, le Bangladesh, le Mexique, l’Inde ou l’Indonésie. La technique du sablage est surtout utilisée pour les jeans, elle peut toutefois aussi donner un aspect «vintage» à des chemises, des vestes, des jupes ou des sacs. Depuis que la Turquie a interdit le sablage dans l’industrie textile en mars 2009, la production s’est déplacée vers d’autres pays, notamment au Maghreb, en Amérique Latine et en Asie. C’est en particulier au Bangladesh et en Chine que la production de jeans a explosé, et les cas de tuberculose constatés chez les ouvriers de l’industrie textile sont en nette augmentation. Des enquêtes menées en Turquie démontrent que la silicose et la tuberculose sont très souvent confondues. Il est donc fort probable que le nombre de cas de silicose liés à la production de jeans soit bien plus élevé que ce que les estimations actuelles laissent supposer.

Voir l'intervention de Géraldine Viret sur la RTS (mars 2012)

19:30 le journal - RTS1 - 29 mars 2012 - Le délavage des jeans provoquerait de graves maladies chez les ouvriers

 

Silicose aiguë en six à 24 mois

Les ouvriers chargés de «vieillir» la toile des jeans à l’aide du sablage sont exposés à de très grands risques pour leur santé. Les sableurs peuvent développer une forme aiguë de silicose en seulement six à 24 mois, parfois même en seulement trois mois. La silicose est une maladie pulmonaire provoquée par l'inhalation de poussières chargées en particules de silice. Elle se traduit par une réduction progressive et irréversible de la capacité respiratoire, même après l'arrêt de l'exposition aux poussières. Il s’agit d’une maladie professionnelle connue de longue date, essentiellement dans le secteur minier et de la construction. La vitesse de progression de la maladie dépend du temps d’exposition aux particules de silice et des doses inhalées. Les personnes touchées développent des fibroses pulmonaires et des emphysèmes, ce qui se traduit par une sensation d’étouffement permanente. Dans la très grande majorité des cas, l’issue de la maladie est fatale. En effet, il n’y a à ce jour aucun remède connu.

Dans de nombreux cas, les sous-traitants de l’industrie textile qui réalisent le sablage collaborent avec des ateliers clandestins, et les ouvriers chargés de cette tâche sont très souvent des travailleurs immigrés et sans papiers. Les locaux dans lesquels ils travaillent sont inadaptés car trop petits et mal ventilés. Résultat, les ouvriers se retrouvent en permanence dans une atmosphère lourdement chargée en particules de silice.

Des recherches effectuées au Bangladesh (en 2012) et en Chine (en 2013) révèlent que l’interdiction du sablage ne suffit pas pour que cette pratique disparaisse. Souvent, le sablage des textiles continue clandestinement, malgré l’interdiction. D’autres techniques, qui ne sont pas moins nocives pour la santé des travailleurs et travailleuses, sont aussi utilisées (par exemple l’utilisation de vaporisateurs de permanganate de potassium pour «vieillir» les jeans).

 

Un ancien sableur raconte:

« Je suis venu à la fin des années 1990 à Istanbul pour chercher du travail, car, dans ma région d’origine, il n’y avait pratiquement pas de travail. J’ai grandi dans un village nommé Taslicay, dans la région de Bingol, à l’est de la Turquie. Mes parents étaient agriculteurs et éleveurs, mais nous avons dû partir à cause des conflits entre Turques et Kurdes. Nous ne pouvions plus faire paître nos bêtes nulle part et nous avons dû les vendre. Dans la région, il n’y a aucune industrie et mon père n’avait plus aucun revenu. J’ai donc dû arrêter d’aller à l’école et partir à Istanbul pour chercher du travail.

 

Je ne connaissais personne à Istanbul, n’ayant ni famille ni amis là-bas. J’ai trouvé un centre d’accueil pour les migrants, où je pouvais dormir, puis j’ai rapidement trouvé du travail. Mais les seuls emplois que l’on veut bien donner aux migrants sont des activités sales, dangereuses et mal rémunérées.

J’ai commencé par travailler pour Leke Jeans, tout d’abord pas au sablage, mais je dormais avec les sableurs sur leur lieu de travail. Après quelque temps, on m’a dit que je devais travailler comme sableur si je voulais garder ma place au dortoir. J’ai donc travaillé là-bas pendant deux mois. De 1998 à 1999, j’ai été chef sableur dans une autre usine qui produisait notamment pour Tommy Hilfiger. J’y travaillais et j’y dormais et c’est sûrement à cette période que je suis tombé malade.

Pendant mon service militaire, je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas. Je ne pouvais pas courir, mais les médecins ne voyaient rien d’anormal. Un autre membre de ma famille est aussi tombé malade, nous avions les mêmes symptômes. Son médecin, qui connaissait le lien entre sablage et silicose, a diagnostiqué la maladie et établi un rapport. Plus tard, le même diagnostic a été posé pour mon cas. Nous étions un groupe d’anciens sableurs à souffrir des mêmes maux. Je me rappelle que nous étions 157 en tout, et 145 d’entre nous ont développé la silicose.

C’est seulement plus tard que j’ai appris que j’avais des droits, en tant que travailleur, et que ces droits avaient été violés. Mes papiers pour l’assurance sociale étaient faux, la comptabilité était truquée, etc. J’avais un contrat et je cotisais aux assurances sociales, mais j’ai dû me battre pendant presque trois ans pour faire reconnaître que j’avais été sableur et que mes problèmes de santé étaient directement liés à cette activité. L’Etat affirmait que je travaillais dans le secteur informel et qu’ils n’étaient donc pas responsables. Mais ce n’est pas vrai: si l’Etat avait fait son devoir, des situations comme la mienne n’existeraient pas. Les travailleurs en ont la preuve, et c’est leur maladie.

Tous les ouvriers qui ont travaillé dans le sablage sont aujourd’hui malades. Si seulement j’avais connu les risques avant! Si j’avais su à quels dangers je m’exposais, jamais je n’aurais accepté ce travail. A présent, je veux m’engager pour que tous les sableurs dans le monde soient mis au courant.

Ma maladie touche 46 % de mes poumons. Je ne peux faire aucune activité physique, je ne peux pas courir, ni grimper. Les refroidissements sont très dangereux pour moi. J’ai constamment de la peine à respirer et je ne peux pas parler. Si je prends froid, cela peut accélérer la progression de la maladie. Dans ce cas, je dois être hospitalisé pendant un mois et être mis sous oxygène.

J’ai trois enfants, âgés de dix, sept et six ans. Pour moi, il est très difficile de ne pas pouvoir travailler et gagner ma vie normalement. J’essaie de ne pas ressasser ces regrets. J’essaie d’avoir des pensées positives et j’espère que la maladie ne continuera pas de se développer. Je veux utiliser mon temps et mon énergie pour éviter que d’autres travailleurs ne tombent malades parce qu’ils travaillent dans le sablage pour l’industrie du jeans. Dans mon village d’origine, qui compte 2000 habitants, plus de 300 personnes sont malades ».

Revendications de la Campagne Clean Clothes

Ashoka Türkiye Abdulhalim Demir, représentant de la CCC Turquie et Fellow Ashoka en 2016, explique comment la situation des travailleurs et travailleuses du textile devrait être améliorée.

 

Au vu des conséquences dramatiques du sablage pour les travailleurs et travailleuses, la Campagne Clean Clothes exige que les entreprises, les Etats ainsi que les consommateurs et les consommatrices prennent les mesures nécessaires pour protéger les ouvriers et les ouvrières textiles.

Entreprises

Afin de pouvoir agir efficacement contre le sablage des jeans et ses conséquences sur la santé des travailleurs, la Campagne Clean Clothes (CCC) exige des entreprises du secteur textile qu’elles s’engagent à:

1. bannir immédiatement la technique du sablage sur l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement et communiquer de façon transparente sur cette question;

2. mettre en œuvre un processus de contrôle du respect de cette décision en collaboration avec des syndicats et des ONG actifs dans les pays de production;

3. assumer leurs responsabilités d'entreprise envers les ouvriers atteints de silicose, notamment par une prise en charge médicale ainsi que le versement d’un dédommagement approprié.

Designers

La Campagne Clean Clothes appelle les designers à arrêter de proposer des modèles de vêtements impliquant la technique du sablage, dangereuse et potentiellement fatale, dans la production de jeans.

Etats

Afin de protéger les ouvriers, la Campagne Clean Clothes exige des gouvernements nationaux qu’ils interdisent la technique du sablage dans la production de jeans, qu’ils offrent un soutien médical et social aux ouvriers déjà affectés par la silicose et qu’ils leur versent une pension d’invalidité, que ceux-ci aient travaillé dans le secteur formel ou informel. L’Union européenne et la Suisse doivent interdire l’importation de jeans sablés.

Organisation internationale du travail (OIT) et Organisation mondiale de la santé (OMS)

L’OIT et l’OMS ont mis en place des programmes mondiaux d’éradication de la silicose; la Campagne Clean Clothes leur demande d’y inclure les ouvriers travaillant dans les chaînes de production de jeans.

Initiatives multipartites et initiatives privées

La Campagne Clean Clothes demande aux initiatives multipartites et aux initiatives privées s’occupant des standards du travail dans l’industrie de l’habillement d’user de leur influence pour pousser leurs membres à interdire le sablage sur l'ensemble de leur chaîne d’approvisionnement.

Consommateurs et consommatrices

La Campagne Clean Clothes appelle les consommateurs et les consommatrices à n’acheter que des jeans non sablés.

Au vu des conséquences dramatiques du sablage pour les travailleurs et travailleuses, la Campagne Clean Clothes exige que les entreprises, les Etats ainsi que les consommateurs et les consommatrices prennent les mesures nécessaires pour protéger les ouvriers et les ouvrières textiles.